Aménagement paysager face au changement climatique : Enjeux et solutions pour des territoires résilients

Paysage urbain végétalisé avec des zones d'ombre

Le dérèglement climatique impose de nombreux défis à nos écosystèmes et à notre mode de vie, transformant profondément la manière dont nous concevons, aménageons et entretenons nos espaces verts. Longtemps cantonné à un rôle décoratif, le paysage est désormais perçu comme un outil d’adaptation et de résilience face aux canicules plus fréquentes et intenses, aux sécheresses prolongées, aux risques d’inondation par ruissellement et aux modifications des régimes de précipitations. Cette prise de conscience collective, portée par des acteurs comme l'Agence de la transition écologique (ADEME), l'Office français de la biodiversité (OFB) et les professionnels du paysage, marque un changement de paradigme où l'aménagement paysager s'impose comme un champ d'innovation et de responsabilité crucial pour la transition écologique des territoires.

Les enjeux du changement climatique pour les espaces verts

Le réchauffement planétaire altère les habitats naturels et modifie les cycles saisonniers, entraînant le déplacement des espèces et la fragmentation des populations. Les espaces verts, qu'ils soient urbains ou ruraux, subissent un bouleversement des cycles naturels. La hausse des températures moyennes, les pics de chaleur extrêmes, les sécheresses prolongées ou encore les épisodes de gel tardifs désorientent la flore locale. Les plantes, arbustes et arbres qui composaient autrefois nos espaces verts ne sont plus forcément adaptés à ces nouvelles conditions, ce qui se traduit par un dépérissement prématuré, des floraisons désynchronisées et une baisse générale de la vitalité végétale. De plus, la biodiversité en souffre : certaines espèces animales (abeilles, oiseaux, pollinisateurs) dépendent d’un calendrier végétal précis. Ce dérèglement fragilise donc l’ensemble de l’écosystème.

L'impact est visible sur le terrain : on observe une accélération de la déshydratation des sols, l’apparition de maladies fongiques favorisées par les chocs thermiques, ou encore le jaunissement prématuré des gazons. Par exemple, un gazon non irrigué peut se dessécher en moins de 48 heures sous 38°C. Face à cela, les particuliers et collectivités doivent repenser leurs aménagements. Le changement climatique impacte également l'hydromorphologie des cours d'eau, fleuves et rivières, c'est-à-dire l'étude de leur morphologie (nature du sol, débit, pente, granulométrie du fond, etc.), et notamment l’évolution des profils en long et en travers et du tracé planimétrique, avec des conséquences sur la gestion de l'eau et la prévention des inondations.

Adapter les territoires : le rôle des démarches institutionnelles et des Solutions fondées sur la Nature

[EXTRAIT 1] Webinaire 4 : Volet n°2 de la méthodologie TACCT de l'ADEME

Face à ces défis, des outils et des méthodologies sont mis en place pour accompagner les collectivités. La démarche TACCT (Trajectoires d’Adaptation au Changement Climatique des Territoires), conçue par l’ADEME, permet aux collectivités d’élaborer une politique d’adaptation au changement climatique de « A à Z », du diagnostic de vulnérabilité jusqu’au suivi des mesures et à l’évaluation de la stratégie. Cette démarche s’articule avec la démarche Territoire Engagé Transition Énergétique Climat-Air-Énergie de la collectivité, où une analyse des enjeux d’adaptation est fortement recommandée. Elle s’articule aussi avec la compétence « gestion des milieux aquatiques et la prévention des inondations » (GEMAPI) de la collectivité et avec les Plans Climat-Air-Énergie-Territoriaux (PCAET), pour lesquels elle complète la partie diagnostic et la projection dans le temps.

Parmi les actions d’adaptation au changement climatique se trouvent les « Solutions d’adaptation fondées sur la nature » (SafN). Il s’agit d’actions visant à protéger, gérer de manière durable et restaurer des écosystèmes naturels ou modifiés, pour relever les défis et enjeux de société de manière efficace et adaptative, tout en assurant le bien-être humain et en générant des bénéfices pour la biodiversité. Le projet intégré Life ARTISAN (Accroître la Résilience des Territoires au changement climatique par l’Incitation aux Solutions d’adaptation fondées sur la Nature), piloté par l’OFB et prévu pour se dérouler jusqu’en 2027, vise à accompagner et amplifier le développement de SafN sur le territoire national. Le Cerema participe activement à ce programme européen, notamment sur les questions d’adaptation en milieu urbain.

Les SafN en milieu urbain s’intègrent bien souvent dans des stratégies plus larges, qui peuvent se matérialiser dans des plans Nature en Ville, des stratégies de trames vertes et bleues ou encore des plans paysages. Les objectifs de cette intégration peuvent aussi varier : aménagement d’ornements végétalisés, espaces récréatifs, préservation des continuités écologiques, recherche de services écosystémiques. C’est notamment parce que le milieu urbain concentre la majorité de la population française ainsi qu’une grande partie des problématiques liées aux changements climatiques que le déploiement des SafN y est particulièrement nécessaire.

En mars 2022, l’ADEME, en partenariat avec l’OFB et l’Observatoire national sur les effets du réchauffement climatique (ONERC), a distingué plusieurs organismes avec les premiers Trophées de l’adaptation au changement climatique Life ARTISAN. Parmi eux, la Ville d’Échirolles (labellisée TE CAE 5 étoiles, soit eea Gold) a été récompensée pour la transformation de la cour de l’école Marcel David et de ses abords en îlot de fraîcheur de proximité en milieu urbain, grâce à la désimperméabilisation et la végétalisation. Cette initiative vise à lutter contre les îlots de chaleur et les risques d’inondation par ruissellement, tout en faisant face aux modifications des régimes de précipitations.

L'aménagement paysager : un levier clé de la transition écologique

Jardin familial avec plantes résistantes à la sécheresse

Le changement climatique exerce une pression croissante sur nos écosystèmes et notre mode de vie. Les canicules deviennent plus fréquentes et intenses, ce qui nécessite une adaptation intelligente dans la conception de nos jardins. Longtemps cantonné à un rôle décoratif, le paysage est désormais perçu comme un outil d’adaptation et de résilience. « Nos métiers répondent à de nombreux enjeux : préserver la biodiversité, gérer l’eau et lutter contre les îlots de chaleur en milieu urbain. » Les Français repensent leur jardin pour le rendre plus durable, avec des plantes adaptées, des solutions écologiques et une alimentation alternative.

Depuis 2007, l'Union Nationale des Entreprises du Paysage (Unep) observe l'évolution du rapport des Français à leur jardin. L'édition 2025 de son baromètre, réalisé avec l'IFOP, révèle une transformation majeure : le jardin devient un véritable laboratoire du changement écologique et un refuge essentiel pour les Français. En 2025, près de deux tiers des Français (64%) disposent d'un jardin privatif pour 59% d'entre eux et de manière partagée pour 5%. Si la quasi-totalité des Français (92%) fait de son jardin un havre de paix et 88% un lieu de convivialité, son entretien devient de plus en plus contraignant, le plaisir lié à cette activité chutant de 6 points depuis 2022.

Face à l'urgence climatique, les jardins français se métamorphosent en véritables laboratoires écologiques. Six propriétaires sur dix prévoient d'adapter leur espace aux contraintes climatiques, tandis que 79% cherchent à réduire leur empreinte écologique et 78% œuvrent pour la biodiversité. La "génération climat" (18-34 ans) développe une approche novatrice du jardin. Plus sensible aux contraintes d'entretien, elle est aussi la plus engagée dans la transformation écologique. Plus ouverte à l'expertise professionnelle (16% vs 11% en moyenne), elle fait du jardin un espace multifonctionnel : 70% y pratiquent une activité physique, 67% en font un outil d'alimentation alternative.

L'expertise des paysagistes devient indispensable face à la complexification des enjeux. Laurent Bizot, président de l'Unep, souligne : « Notre expertise devient cruciale pour accompagner les Français vers des pratiques plus durables. C'est un changement profond qui nécessite un accompagnement expert, notamment face aux défis du changement climatique. » Un changement de paradigme confirmé par l'étude : plus des trois-quarts des propriétaires (76%) jugent importants les conseils professionnels sur l'entretien écologique, un chiffre qui atteint 82% chez les moins de 35 ans. Cette expertise est particulièrement recherchée pour le choix des plantes adaptées au climat (32%) et la mise en place de solutions écologiques (31%).

Stratégies d'adaptation pour des jardins résilients

Pour créer un jardin résilient face au changement climatique, il est essentiel d'intégrer des solutions durables et esthétiques, en se basant sur une approche réfléchie des choix végétaux, de la gestion de l'eau et de l'aménagement.

Choix végétaux réfléchis et adaptés

Sélectionner les bons végétaux est essentiel pour créer un jardin résistant à la chaleur et aux nouvelles conditions climatiques. Il est recommandé d'opter pour des espèces indigènes adaptées au climat de votre région. Ces plantes ont évolué pour prospérer dans les conditions locales, nécessitant moins d’eau et d’entretien. De plus, elles soutiennent la biodiversité locale en attirant des pollinisateurs et des insectes bénéfiques.

Les plantes méditerranéennes comme la lavande, le romarin, les graminées ou les arbustes comme le ciste, l’éléagnus ou la santoline sont réputées pour leur résistance à la chaleur et à la faible humidité. Les euphorbes, cistes, agapanthes, romarin ou encore graminées comme le Stipa tenuifolia sont autant d’exemples de plantes décoratives et résistantes. De plus, ces espèces favorisent souvent la biodiversité en attirant pollinisateurs et auxiliaires utiles au jardin. Des plantes semi-aquatiques qui nécessitent d'avoir les racines mouillées ou des plantes issues de lieux humides et parfois temporairement inondés peuvent être intégrées dans des aménagements spécifiques pour gérer l'eau de manière efficace.

Aménagement économe en eau et gestion des canicules

Un aménagement réfléchi peut réduire considérablement la consommation d’eau. Il est crucial d'intégrer des éléments tels que des bassins de rétention, des jardins de pluie et des systèmes d’irrigation intelligents. Les matériaux de paillage, comme les écorces et les copeaux de bois, aident à retenir l’humidité du sol, réduisant ainsi les besoins en arrosage. L’arrosage raisonné devient une priorité, en tenant compte des besoins réels des plantes, du type de sol et des conditions climatiques. Il est recommandé d’arroser tôt le matin ou tard le soir pour limiter l’évaporation, et d'utiliser un système de goutte-à-goutte. L’arrosage doit être espacé mais profond, pour encourager l’enracinement.

Les canicules ne doivent pas compromettre la beauté de votre jardin. En fait, elles peuvent être une opportunité pour des designs créatifs et résilients. Intégrez des zones ombragées dans votre jardin pour offrir un refuge pendant les jours les plus chauds. Utilisez des pergolas recouvertes de plantes grimpantes luxuriantes pour créer des recoins frais et accueillants. Les arbres à croissance rapide, tels que les érables, offrent également une protection contre le soleil brûlant. Les surfaces minérales (graviers, béton, terrasses) emmagasinent et répercutent la chaleur, aggravant l’effet d’îlot thermique. À l’inverse, une couverture végétale bien pensée - arbres, haies, plantes couvre-sol - peut abaisser la température ambiante de plusieurs degrés. L’idée est de concevoir des zones d’ombre naturelles à l’aide d’essences à feuillage dense (tilleul, albizia, févier d’Amérique) et de privilégier les matériaux perméables pour favoriser l’infiltration de l’eau dans les sols.

Schéma d'un jardin de pluie

Sols perméables et captation des eaux pluviales

Les sols perméables permettent à l’eau de pénétrer rapidement, évitant ainsi les flaques et l’évaporation excessive. Envisagez des allées en gravier ou des pavés espacés pour maximiser la perméabilité. Les projets de désimperméabilisation et de reconstitution de sols fertiles se multiplient : cours d’école, zones piétonnes ou parkings sont repensés pour laisser l’eau s’infiltrer naturellement et réalimenter les nappes phréatiques en les filtrant préalablement de tous les polluants de surface. Cette transformation touche désormais toutes les échelles : des grands parcs urbains aux aménagements de proximité comme les squares ou les bords de route. Les communes intègrent de plus en plus la végétation comme élément d’équilibre et de santé publique.

Des systèmes sur-mesure pour chaque espace sont développés par des professionnels. Par exemple, à Lyon, une équipe a transformé un arrosage automatique classique en un réseau goutte-à-goutte intelligent, associé à des capteurs météo, entraînant une baisse de 45 % de la consommation d’eau annuelle. En maîtrisant l’irrigation, les espaces verts deviennent non seulement plus résistants, mais aussi plus respectueux des ressources naturelles.

L'adaptation des jardins en fonction des spécificités régionales

La France, avec sa diversité géographique, présente des climats contrastés entre le nord et le sud. Lors de la conception d’un jardin résilient, il est crucial de tenir compte de ces variations climatiques pour garantir la survie et l’esthétique des plantations.

Défis climatiques dans le nord de la France

Les régions nordiques de la France, telles que la Normandie et les Hauts-de-France, connaissent des hivers rigoureux et des étés relativement doux. L’adaptation à ces variations exige des stratégies spécifiques. Il est conseillé d'opter pour des végétaux résistants au gel et de préférer les plantes à feuillage persistant pour maintenir l’intérêt visuel tout au long de l’année. Les paillis épais aident à protéger les racines des températures froides et à conserver l’humidité du sol.

Défis climatiques dans le sud de la France

Le sud de la France, caractérisé par un climat méditerranéen chaud et sec, présente ses propres défis pour la conception de jardin. Les étés caniculaires et les faibles précipitations nécessitent des solutions adaptées. Il est recommandé de choisir des plantes résistantes à la sécheresse, comme les lavandes et les agaves. L'intégration de zones d’ombre stratégiques avec des pergolas ou des treillis pour offrir un abri contre le soleil intense est également essentielle. Les sols bien drainés et l’utilisation de l’eau de pluie sont également cruciaux pour minimiser les besoins en eau.

L'expertise des professionnels du paysage

La création d’un jardin à la fois splendide et résilient face au changement climatique et aux canicules exige une expertise précise et régionale. Les paysagistes, à l'instar de ceux du Réseau Alliance Paysage ou Pays Vert, sont en première ligne de cette transformation écologique. Leur expertise devient cruciale pour accompagner les Français vers des pratiques plus durables. Chaque membre de ces réseaux est profondément enraciné dans sa propre région, ce qui signifie qu’ils comprennent intimement les spécificités climatiques et les défis auxquels les jardins sont confrontés.

Les professionnels paysagistes et jardiniers s’imposent naturellement comme des acteurs clés dans la préservation de la biodiversité et par leur rôle de conseil, notamment avec l’adaptation aux nouveaux enjeux climatiques. Pour garantir la qualité et la durabilité de ces aménagements, la profession mise sur la qualification et la formation. Les entreprises labellisées doivent prouver leurs compétences techniques, leur engagement environnemental et la qualité de leurs réalisations. Des organisations comme l'Unep travaillent sur de nouvelles qualifications, telles que « QualiJardin », destinées à encadrer et valoriser les professionnels intervenant chez les particuliers.

L’aménagement paysager s’impose aujourd’hui comme un champ d’innovation et de responsabilité. Mélanges terre-pierre, reconstitution de sols fertiles, infiltration naturelle des eaux pluviales ou végétalisation des surfaces minérales témoignent de cette évolution. L’avenir du paysage repose sur une approche collective, mobilisant urbanistes, écologues, collectivités, entreprises et citoyens autour d’un même objectif : concevoir des espaces durables, résilients et agréables à vivre. Thierry Muller conclut : « Nous entrons dans une ère où l’aménagement du territoire ne peut plus se penser sans une vision écologique et sociale du paysage. »

Aménagement d'un parc urbain avec des zones d'ombre et de l'eau

Anticiper et diagnostiquer pour une adaptation proactive

Pour aider les citoyens à diagnostiquer et optimiser la gestion et l’aménagement des espaces aux abords de leurs habitations (cours, jardins…), des outils d’autodiagnostic comme le livret CLIMATO, développé par le CPIE Touraine-Val de Loire, sont disponibles. Ces outils permettent, dans un premier temps, une auto-évaluation des pratiques. Dans un deuxième temps, un technicien pourra se déplacer au domicile ou conseiller par téléphone pour échanger sur les résultats du questionnaire, sur les pratiques et prodiguer des conseils sur des actions simples à mettre en œuvre.

Comprendre les effets du réchauffement climatique sur les espaces verts est la première étape. Le bouleversement des cycles naturels et l'impact visible sur le terrain, comme la déshydratation des sols ou l'apparition de maladies, nécessitent une action proactive. Adapter ses espaces verts au réchauffement climatique, c’est investir dans la résilience, l’esthétique et la durabilité de son environnement. Il ne s'agit pas de remplacer toutes les plantes existantes, mais plutôt d'évaluer la résilience des végétaux actuels, d’en conserver certains, et d’introduire progressivement des espèces plus adaptées avec l’aide d’un professionnel. Même en milieu urbain, des solutions existent : bacs végétalisés, murs verts, toitures végétales, plantations en pleine terre ou en pot… le tout pensé pour limiter la chaleur et maximiser l’ombre. La mission des métiers du paysage consiste désormais à créer et à entretenir des espaces verts et urbains résilients servant à la fois de rempart contre le changement climatique tout en protégeant la biodiversité et la qualité de vie des populations.

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