Le secteur agricole connaît une mutation profonde dans sa gestion des premières étapes de la culture. Face au retrait progressif de nombreuses molécules phytosanitaires, notamment en traitement de semences (TS), le marché voit émerger une offre foisonnante de solutions dites « biostimulantes ». Ces produits, bien que distincts des produits de protection des plantes classiques, cristallisent des attentes fortes de la part des agriculteurs et des semenciers, cherchant à sécuriser le potentiel productif dès la mise en terre.

Une dynamique de marché en pleine accélération
L’intérêt pour les biostimulants en traitement de semences ne peut plus être ignoré. Cédric Fortoul, responsable développement marché de Valagro, souligne une multiplication d’au moins par deux des surfaces en un an. Il prévoit une progression du produit Releaseed de 20 000 hectares d’utilisation en France en 2018 à plus de 40 000 hectares en 2019. L’engouement est tel que, depuis le milieu de l’année 2018, les acteurs du secteur sont submergés de demandes d’essais avec des fournisseurs de semences.
Ce phénomène s'explique par la recherche de solutions pour pallier le manque de protection chimique. Releaseed est une solution s’appliquant en traitement de semences, principalement pour le maïs. Il a été référencé chez les distributeurs à partir de 2015 mais nous connaissons actuellement un intérêt accru pour ce type de solution. Pourtant, Releaseed est un biostimulant et non un produit de protection des plantes pour lutter contre des ravageurs du sol. Mais certains de ses effets comme l’amélioration de la germination et l’effet starter peuvent permettre à un maïs de rester moins longtemps au stade de sensibilité aux ravageurs, de la levée à 6 feuilles.
La stratégie des semenciers : valoriser le potentiel génétique
Les semenciers eux-mêmes s’engouffrent sur ce marché, proposant une valorisation directe de leurs semences par un traitement intégré. Limagrain (LG) a ainsi lancé Starcover. Selon Adrien Richard, ingénieur développement TS pour Limagrain Europe, le projet techno-semence est destiné à explorer au maximum le potentiel génétique de leurs variétés. La bactérie et l’extrait de plante entrent en synergie pour améliorer l’élongation racinaire et la biodisponibilité des nutriments dans le sol, notamment le phosphore.
L’avantage technique est mis en avant : on observe un chevelu racinaire beaucoup plus dense au stade 8-10 feuilles du maïs avec les semences traitées Starcover. Cela participe à un meilleur ancrage des plants et une bonne homogénéité entre eux. Sur la semence, la bactérie est amenée sous forme de spores, ce qui garantit une stabilité : les semences n’ont pas besoin d’être conservées dans des conditions spécifiques comme c’est le cas parfois pour des organismes vivants. Elles peuvent être utilisées en l’état vingt-quatre mois. Pour les semis de maïs 2019, l’objectif de 60 000 à 80 000 doses avec Starcover a été fixé par Limagrain, soit l’équivalent de 30 000 à 40 000 hectares.
D'autres acteurs suivent cette voie. MasSeeds propose depuis 2016 un enrobage comprenant un biostimulant (Agrostart) pour ses semences de maïs et de tournesol, en associant le biostimulant, un mélange d’acide humique et fulvique, à des molécules phyto comme des fongicides. Syngenta a annoncé en 2016 le lancement de la marque Epivio pour sa gamme de nouveaux biostimulants luttant contre les stress abiotiques. Arysta Life Science a également lancé son biostimulant pour les TS avec l’actif Exlicesyn, composé d’acide fulvique et d’acide humique. La mise au point du produit s’est faite en collaboration avec la société Bois Valor, spécialisée dans le pelliculage. Avec cet actif, Arysta a obtenu une première homologation, Arybiost Hybrides, solution liquide destinée au TS d’hybrides.
Définition et cadre réglementaire des biostimulants
Un biostimulant des végétaux est défini par sa fonction et non par sa composition. Pour revendiquer ce terme, un produit doit stimuler les processus de nutrition, indépendamment des éléments nutritifs qu’il contient, dans le seul but d’améliorer l’efficacité d’utilisation des éléments nutritifs, la tolérance aux stress abiotiques, les caractéristiques qualitatives ou la disponibilité des éléments nutritifs confinés dans le sol et la rhizosphère.
La réglementation française actuelle considère les biostimulants comme des « matières fertilisantes et supports de culture » (MFSC). Une autorisation de mise sur le marché (AMM) délivrée par l’ANSES est nécessaire pour ces produits. Il existe néanmoins une catégorie de « substances naturelles à usages biostimulants » (SNUB), dispensées d’AMM et listées dans un arrêté ministériel. Une nouvelle réglementation européenne (CE 2019/1009), entrée en application, vise à harmoniser et normaliser ce marché complexe.
Certaines entreprises adoptent une approche plus offensive. Chez Gaiago, on ne s’embarrasse pas de précautions pour proposer les produits de la gamme Vitam pour repousser les insectes du sol ou pour limiter les attaques de taupins, nématodes et corvidés. Ces spécialités ne sont pas homologuées comme produits de protection des plantes et ressemblent davantage à des biostimulants. Les produits Vitam’In et Vitam’Sure sont destinés à l’enrobage de semences.
La réalité du terrain : une efficacité mesurée par les instituts techniques
Si les discours commerciaux sont enthousiastes, les instituts techniques comme Arvalis apportent une rigueur scientifique indispensable. Brigitte Escale, spécialiste en physiologie du maïs chez Arvalis, rappelle que l'amélioration du rendement qui résulterait de la seule efficacité du biostimulant est peu citée dans les arguments commerciaux, où il est plus souvent question de sécurisation du potentiel.
En 2019 et 2020, Arvalis a réalisé sept essais pour mesurer l’intérêt de ces produits en conditions réelles, comparant huit produits proches de ceux proposés par les semenciers à un témoin fongicide seul et un témoin fongicide associé à un engrais starter. Les résultats sont sans appel : aucun écart n’a été mesuré entre le témoin fongicide seul et les huit produits testés, que ce soit sur la vitesse et le taux de levée, la précocité, la vigueur au départ ou la teneur en chlorophylle. Aucun effet sur le rendement n’a été mis en évidence. En revanche, la modalité avec engrais starter ressort significativement différente du témoin sur les stades foliaires, la vigueur et la précocité à floraison.
Les mécanismes physiologiques de la vigueur précoce
Malgré les résultats mitigés des essais en plein champ, la théorie scientifique derrière les biostimulants reste solide. Les premières étapes de la vie d’une culture définissent tout son potentiel productif. Une émergence forte, uniforme et saine conduit à de meilleurs systèmes racinaires, à une meilleure absorption des nutriments et à une résilience accrue tout au long de la saison. Les biostimulants pour le traitement des semences aident à surmonter les contraintes environnementales comme les basses températures du sol, le stress hydrique lors de l’hydratation précoce, les limitations nutritives dans le lit de semence, la compaction du sol ou la salinité.
Ces produits agissent par plusieurs mécanismes :
- Activation métabolique : Les enzymes, les acides aminés et les extraits d’algues déclenchent les voies métaboliques favorisant l’émergence de la radicule.
- Développement racinaire : Les substances humiques favorisent l’initiation des racines, tandis que les acides fulviques améliorent la mobilité des nutriments.
- Tolérance au stress : Le priming des semences avec des biostimulants améliore la capacité antioxydante des plantules.

Les composants clés des formulations de traitement
La diversité des produits sur le marché est grande. On y retrouve des micro-organismes, des extraits végétaux et d’algues, ainsi que des macromolécules organiques. Les acides aminés soutiennent la synthèse précoce des protéines et la réparation des membranes. Les extraits d’algues fournissent des cytokinines, des auxines et des bétaïnes naturelles qui améliorent l’élongation des racines et la vigueur des plantules. Les inoculants microbiens (PGPR) colonisent la surface des racines, améliorant la solubilisation des nutriments et la croissance racinaire précoce. Enfin, les biostimulants enzymatiques accélèrent la dégradation des composés stockés à l’intérieur de la semence.
Pour toutes les cultures, il faut que les plantules grandissent rapidement pour passer au plus vite les stades de vulnérabilité aux ravageurs et la période où la concurrence des adventices est la plus néfaste. « En traitement des semences, les biostimulants sont une assurance face aux mauvaises conditions de levée », estime Walid Saadé, directeur de COMPO EXPERT France. Cette vision est partagée par de nombreux acteurs qui voient dans ces technologies un levier pour l'agriculture biologique, conventionnelle et régénératrice.
Les défis de l'intégration technique et économique
Le coût moyen de ces traitements se situe entre 15 et 30 €/ha, une dépense qui doit être justifiée par un gain agronomique tangible. La difficulté majeure réside dans la variabilité des réponses en fonction des conditions pédoclimatiques. Les essais d'Arvalis, réalisés dans des conditions parfois difficiles (Bretagne, Alsace, Picardie), n'ont pas montré de bénéfice significatif par rapport à un traitement fongicide classique, alors que l'utilisation d'un engrais starter a montré une différence nette (+0,5 feuille, +1 point de vigueur, -2,5 jours de précocité).
L'accompagnement expert est donc crucial. Les industriels de la semence, conscients de ces enjeux, développent des pelliculants haute performance pour répondre aux exigences techniques et réglementaires. Parce que chaque formulation, chaque culture et chaque environnement présente ses propres contraintes, cet accompagnement devient le socle nécessaire pour transformer une promesse technologique en résultat agronomique mesurable.

L'avenir des biostimulants dans la protection des cultures
L'arrivée de nouveaux produits qualifiés de « biostimulants », en particulier leur utilisation croissante sur les semences, s’accompagne de leur évaluation par les instituts techniques. Les avancées de la génétique ont considérablement accru le potentiel des variétés agricoles, et les biostimulants se positionnent comme un complément pour exprimer ce potentiel.
Si la science confirme le rôle des micro-organismes dans l’influence de la germination et de la croissance des semis, comme le montrent les travaux de Cardarelli, Woo, Rouphael et Colla, le passage à l'échelle industrielle et la constance des résultats en plein champ restent le défi majeur. L'enrobage des graines avec des champignons endophytes, par exemple, améliore la croissance, l'absorption des nutriments et le rendement du blé d'hiver, ouvrant des perspectives prometteuses pour d'autres cultures.
En somme, le traitement de semences par biostimulants est une technologie en phase de structuration. Entre l'innovation portée par les semenciers, la rigueur des instituts techniques et les besoins des agriculteurs face aux aléas climatiques, ce marché cherche encore son équilibre. La clé résidera dans la capacité des formulants à garantir une efficacité stable, indépendamment des stress abiotiques rencontrés lors de la levée, afin de sécuriser le revenu des exploitations tout en répondant aux attentes environnementales de réduction des intrants chimiques.
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