Le lierre est une plante ornementale fascinante qui suscite de vifs débats quant à son impact sur les arbres. Communément appelé lierre commun, lierret, herbe de Saint-Jean, drienne, rondelette, rondote et rondette, il est parfois surnommé à tort le « bourreau des arbres » en raison de sa capacité à les escalader et à les recouvrir en s'enroulant tout autour. Mais qu'en est-il réellement de cette relation complexe entre le lierre et son support ? Est-il un parasite néfaste ou un acteur bénéfique de l'écosystème forestier ? Cet article explore les différentes facettes du lierre, en démystifiant certaines idées reçues et en mettant en lumière son rôle écologique crucial.

Une identité multiple : Noms, origines et caractéristiques botaniques
Le nom scientifique du lierre est Hedera helix, issu du latin Hedera signifiant « être attaché » et helix, « s'enrouler ». Cette étymologie révèle déjà la nature de cette plante : une liane qui n'est pas capable de se dresser de façon autonome et qui a besoin d’un arbre ou d'un autre support comme tuteur. Originaire d'Europe et d'Asie occidentale, le lierre est peu exigeant et supporte la sécheresse des pays méditerranéens. Il s'adapte à tous les types de sols, poussant surtout dans les sous-bois, sur le littoral atlantique et en montagne, même à 1 000 m d'altitude.
Le lierre grimpant, ou Hedera helix, est l'unique représentant d'une famille de plantes tropicales en Europe : les Araliacées. Il apporte ainsi une touche d'exotisme à nos paysages. Sa taille est indéfinie, pouvant atteindre 100 m de long et 30 m de haut. Sa tige est ligneuse, rampante ou grimpante, et ses rameaux grimpants sont couverts de poils étoilés de couleur grisâtre. Ses racines adventives, se développant le long de la tige, se transforment en crampons dotés de nombreux poils ventouses. Ces crampons sont essentiels à sa fixation, s'insinuant dans la moindre anfractuosité et sécrétant une colle très puissante, l'une des plus fortes de la nature. Les scientifiques s'intéressent d'ailleurs à cette biocole pour des applications médicales, comme la fabrication de substances permettant de faire adhérer des cellules entre elles. Il est important de noter que si les crampons adhèrent à l'écorce, ils ne pénètrent jamais à l'intérieur de l'arbre, confirmant que le lierre ne parasite pas son support.
Toxicité et usages traditionnels : Une plante aux multiples facettes
Toutes les parties du lierre grimpant sont toxiques pour les mammifères, y compris l'homme. Cette toxicité est due à la présence de saponines, des molécules qui, par hydrolyse, se transforment en une substance très toxique, l'hédérine. L'ingestion de lierre peut provoquer des brûlures dans la gorge, des maux de tête, des crampes, de la tachycardie, et des vomissements ou diarrhées. Il est crucial de se rappeler de cette toxicité, surtout en présence d'enfants dans le jardin. La toxicité du lierre augmente à mesure qu'il pousse à des latitudes plus basses et dans des contrées chaudes du sud.
Malgré sa toxicité, le lierre a été utilisé en médecine traditionnelle. On lui reconnaît notamment un effet purgatif assez puissant, et il est encore utilisé en usage interne aujourd'hui. Les feuilles en infusion étaient autrefois utilisées contre les problèmes respiratoires. En Gironde, pour lutter contre la coqueluche et la toux, on servait le vin chaud dans une grosse tige évidée de lierre. Sur le plan esthétique et de la beauté, le lierre est réputé pour retarder les incommodités de la vieillesse et aurait des vertus amincissantes en usage externe (décoction) pour résorber la cellulite. Il est également utilisé pour régénérer les contours des yeux et les peaux fatiguées, sèches et abîmées. Ses indications millénaires (résolutif, cicatrisant, détersif) ont été scientifiquement vérifiées pour le traitement des cellulalgies (névralgies, névrite, douleurs rhumatismales et de la cellulite), des brûlures, des plaies rebelles et des ulcères, notamment par l'application de cataplasmes de feuilles fraîches et hachées ou par des frictions avec une alcoolature de feuilles broyées et macérées. Le lierre est aussi un démaquillant doux pour les peaux mixtes, grasses et acnéiques. Dans l'Antiquité, Quintus Serennus Sammonnicus conseillait aux femmes souhaitant avoir une poitrine bien proportionnée d'entourer leurs seins d'une guirlande de lierre. Dans les régions les plus méridionales, l'incision des vieux pieds donne une gomme-résine noirâtre ou rougeâtre, la gomme hédérine/hédérée, qui calmerait les douleurs dentaires tout en étant parasiticide et dépilatoire.

Le lierre et l'arbre : Une relation complexe
La perception du lierre comme « bourreau des arbres » est une idée reçue tenace. Pline l'Ancien lui-même, en 77 après Jésus-Christ, affirmait dans son Histoire naturelle que « Le lierre tue les arbres ». Cependant, de nombreux acteurs de la protection de la biodiversité, comme l'Office National des Forêts (ONF), alertent sur le fait que couper systématiquement le lierre en forêt prive les écosystèmes d'une plante jouant plusieurs rôles bénéfiques.
Le lierre n'est pas un parasite
Un point fondamental à comprendre est que le lierre n'est pas un parasite. Il est une liane, ce qui signifie qu'il n'a pas de tronc propre et est incapable de porter son propre poids, nécessitant ainsi un support pour s'élever. Il puise l'eau et les sels minéraux de manière autonome grâce à son propre système racinaire souterrain. Contrairement au gui, par exemple, le lierre ne se nourrit pas de la sève de l'arbre. Ses crampons sur ses axes aériens lui servent exclusivement à s'agripper à son tuteur, n'ayant qu'un rôle mécanique de fixation et étant dépourvus de suçoirs. Ces crampons peuvent toutefois émettre des racines si le support est humide.
Les trois âges du lierre et sa croissance
La vie du lierre se déroule en trois phases. Après avoir germé, le lierre commence par ramper sur le sol, à la recherche d'un support. Ses tiges émettent à intervalles réguliers de petites racines, formant des marcottes spontanées. Une fois un support trouvé, qu'il s'agisse d'un mur ou d'un arbre, il entame la deuxième partie de sa vie en grimpant. Il grimpe toujours vers le haut, et non en spirale comme le ferait un chèvrefeuille. Même s'il forme une sorte de manchon de tiges parallèles autour du tronc, cela n'empêche pas celui-ci de grossir. À l'âge d'environ 10 ans, le lierre devient adulte. Il se met alors à développer des branches horizontales, qui s'éloignent du tronc, et en automne, ces jeunes rameaux se couvrent de fleurs. La floraison du lierre grimpant est tardive, de fin septembre à octobre, et parfois jusqu'en novembre selon les régions.
Le Lierre de A à Z (presque)
Une double personnalité foliaire
Le lierre présente une particularité botanique frappante : une double personnalité au niveau de ses feuilles. Les feuilles des tiges stériles, qui grimpent le long du tronc, sont différentes des feuilles des tiges fertiles, qui portent les fleurs. Les branches stériles, accrochées au tronc, ont des feuilles de forme variable (souvent lobées), tandis que les branches fertiles, qui s'éloignent du tronc, ont des feuilles entières, ovales, aiguës, entièrement vert foncé et souvent plus petites. Les branches fertiles, dépourvues de crampons et ayant besoin de beaucoup plus de lumière, restent cantonnées autour du tronc et sont incapables de s'étendre le long des branches latérales. Cette distinction est cruciale car elle permet aux feuilles de l'arbre, non recouvertes, de continuer à faire la photosynthèse et d'assurer le développement de l'arbre. Une curiosité est que les rameaux fertiles ont un nombre double de chromosomes par rapport aux rameaux couchés et infertiles. De plus, si l'on bouture des rameaux à fleurs, ils se développent en petits arbustes qui ne produisent pas de rameaux grimpants, permettant d'obtenir des formes arborescentes du lierre.
Les avantages du lierre pour l'arbre
Contrairement aux idées reçues, le lierre offre plusieurs avantages à l'arbre qu'il utilise comme support :
- Protection physique : Le lierre agit comme une protection contre les animaux qui pourraient brouter la jeune écorce. Il a un rôle de parasol face aux rayons du soleil qui, sans lui, peuvent provoquer des brûlures en faisant craquer l'écorce. Il protège également du gel et d'un feu courant.
- Régulation de l'humidité et de la température : Le lierre maintient l'humidité et la fraîcheur autour du tronc, ce qui est bénéfique pour l'arbre. Il agit comme un isolant thermique, protégeant les troncs et les murs contre la pluie et le gel.
- Partage des ressources : Lorsque le chêne est en pleine croissance (juin), le lierre entre en phase de repos et renouvelle une partie de ses feuilles. La dégradation rapide de ces feuilles apporte des éléments minéraux assimilables par les autres arbres. Lorsque le chêne entame sa phase de repos, le lierre entre en floraison (octobre) et utilise des ressources que le chêne n'exploite pas. Il y a donc un partage des ressources minérales dans le temps, ce qui constitue un fait mutualiste et non du parasitisme, à la différence du gui.
- Développement de la biodiversité : Le lierre est un véritable champion de la biodiversité. Il abrite de nombreux passereaux comme le troglodyte mignon et le roitelet, mais aussi de nombreux insectes, dont les abeilles qui trouvent leur nourriture tard dans la saison, les syrphes et les papillons citron. Il est un refuge pour de nombreux nids d'oiseaux (merle, troglodyte) et offre gîte et couvert pour de nombreuses espèces d'insectes et d'oiseaux utiles à la préservation de l'équilibre de la nature. Pierre Deom, dans La Hulotte n°106 « Les trois vies du Lierre », rapporte qu'au moins 200 espèces d'insectes se nourrissent du nectar des fleurs du lierre.
- Source de nourriture hivernale : Le lierre est la dernière plante à fleurir avant l'hiver dans de nombreux endroits, favorisant la survie hivernale de très nombreux insectes pollinisateurs, dont une visiteuse spécialisée, la collète du lierre, dont le destin est lié à celui du lierre puisqu'elle ne doit nourrir sa progéniture qu'avec le pollen des fleurs de lierre. Ses fruits, mûrs en décembre-janvier, sont comestibles pour les oiseaux (bien que pas très recherchés), offrant une source de nourriture cruciale lorsque les autres sources sont épuisées, permettant aux merles, grives et autres passereaux de survivre.
- Amélioration de la litière : Il a été montré en forêt subtropicale que la chute des feuilles des lianes fournissait proportionnellement plus de litière, et une litière de meilleure qualité que celle des arbres. Cette décomposition permet de recycler les éléments minéraux essentiels à la nutrition des plantes.
- Absorption des polluants : Le lierre semblerait absorber les polluants de l'air.
Les inconvénients potentiels du lierre pour l'arbre
Malgré ses nombreux avantages, le lierre peut parfois présenter des inconvénients, mais généralement dans des circonstances spécifiques :
- Compétition pour la lumière : Le lierre devient gênant pour l'arbre à partir du moment où les rameaux feuillés ne sont plus en pleine lumière et que l'arbre ne peut plus faire sa photosynthèse. Les feuilles des arbres et celles du lierre sont en compétition pour la lumière dans les parties hautes des arbres. Cependant, le lierre, dont les feuilles sont plutôt situées près du tronc et des grosses branches de l'arbre, supporte très bien l'ombre, tandis que les feuilles de l'arbre sont davantage situées sur les extrémités des rameaux, en pleine lumière.
- Poids excessif : Le lierre peut peser très lourd, contraignant l’arbre à produire davantage de bois, ce qui lui coûte des ressources. De même, le poids d'un vieux lierre et les racines aériennes (qui agrandissent les fentes des murs en mauvais état) peut faire écrouler des ruines de château-fort.
- Dépérissement des arbres affaiblis : Un arbre en bonne santé pousse plus vite que le lierre, qui n'atteint pas la cime. Cependant, à la fin de sa vie, ou lorsque son environnement change et ne lui convient plus, l'arbre pousse moins vite et est alors rattrapé par le lierre. C'est pourquoi on a l'impression qu'il l'a tué, mais le lierre ne recouvre complètement que les arbres affaiblis ou mourants. Il est conseillé de ne pas laisser grimper le lierre sur les tout jeunes arbres.
Une étude conduite en Turquie indique une croissance moindre chez les arbres portant du lierre, mais cette corrélation peut s'expliquer par le fait que le lierre s'installe de préférence sur les arbres qui poussent moins vite, et non l'inverse. Une autre étude rapportée dans la revue La Hulotte indique que la qualité du bois n'est pas différente entre les parcelles avec et sans lierre, même après 75 ans d'élimination systématique du lierre. En résumé, le lierre tue rarement les arbres, et s'il le fait, ce n'est pas systématiquement, et il ne les parasite jamais. Son action est globalement favorable à la biodiversité forestière.

Symbolisme, légendes et anecdotes
La mythologie du lierre est particulièrement abondante et riche. Dans l'Égypte ancienne, la plante était dédiée à Osiris, dieu de la végétation et gardien du royaume des morts, son trident étant orné de feuilles de lierre. Dans l'Antiquité, les poètes grecs et romains les plus méritants se couvraient de lierre. En Grèce, c'est la plante préférée de Dionysos, figurant à ses fêtes (dionysies) car elle avait la réputation de guérir de l'ivresse. Le lierre imite en quelque sorte une vigne stérile avec ses tiges grimpantes, ses grappes de fruits noirs et ses feuilles découpées.
Le lierre est également un symbole puissant de fidélité et d'attachement affectif. Son nom scientifique, Hedera, vient du latin "heda" signifiant "corde, attache". "Je meurs où je m'attache" est la devise du lierre depuis le Moyen Âge, reflétant son incapacité à se détacher une fois fixé à un arbre. Si l'arbre meurt et tombe, le lierre, même s'il lui survit, tombe avec son support et lui reste éternellement attaché. Cette idée de fidélité se retrouve en Chine, où les maris malheureux en ménage utilisaient le lierre pour retenir leur épouse au logis. Cette verdure permanente avait fait de lui, dans la Grèce antique, le symbole de la jeunesse, et on en ornait Dionysos (dieu du vin). Le lierre est aussi le symbole de la longévité et de l'éternité, car il peut vivre jusqu'à 400 ans.
Pendant le Moyen Âge, le lierre se substituait souvent au gui pour annoncer un cabaret sur les enseignes. En tant que symbole sacré des Celtes païens, le lierre fut abattu et combattu par les apôtres chrétiens. En Irlande, il était si utile qu'on risquait d'être condamné à mort si l'on coupait un pied de lierre sans raison. Jusqu'au XIXe siècle, il était d'usage de jeter du lierre sur les cercueils des jeunes filles mortes vierges.
Utilisations pratiques du lierre
Au-delà de son rôle écologique et symbolique, le lierre a également eu diverses utilisations pratiques :
- Instruments de musique : Des instruments de musique rudimentaires, comme des sifflets, sont fabriqués avec les feuilles. Pour qui sait la faire vibrer harmonieusement, la feuille de lierre est un merveilleux instrument de "musique verte". Le "truc" consiste à faire un trou rond dedans, lever la principale nervure du milieu jusqu'à un tiers de la distance du pétiole, plier la feuille en deux dans sa longueur et souffler.
- Allume-feu : Durant la Préhistoire, le lierre était indispensable pour allumer le feu par friction. Nos ancêtres utilisaient le fait que le lierre brûle bien, même vert, en creusant un trou conique dans une planchette de lierre.
- Vaiselle rudimentaire : Son bois blanc, tendre, léger et facile à travailler avec ses fibres courtes et son grain fin, était jadis creusé pour en faire des gobelets, puis imperméabilisé avec de la cire (ou kyssybion).
- Lessive écologique : Pour fabriquer une lessive écologique, on fait bouillir 50 g de feuilles dans un litre d'eau pendant 10 minutes, puis on filtre.
- Couvre-sol et brise-vent : Le lierre est un excellent couvre-sol pour lutter contre les adventices en terrain sec et ombragé. Il peut également servir de cache-misère décoratif pour les arbres morts ou les grillages, et éventuellement de brise-vent.
Gestion du lierre au jardin et en forêt
Le lierre se reproduit par semis (graines enfoncées à 1-2 cm de profondeur) ou par boutures (en septembre) dans un sol frais et de préférence calcaire. Il est conseillé de planter un à trois plants par mètre carré, à au moins 30 cm du mur, car au pied du mur, la terre est trop sèche.
En forêt, les études de l'ONF ont réhabilité le lierre, qui n'est plus coupé systématiquement depuis plus de trente ans. Il participe à l'élagage naturel des branches basses de l'arbre dans la lutte concurrente pour la lumière. Par conséquent, il est recommandé de ne pas couper les lierres en forêt.
Au jardin, si l'on possède un grand lierre grimpant, une taille annuelle à l'automne est conseillée pour éviter que ses rameaux n'envahissent les branches d'un arbre, alléger son poids sur les maçonneries et rajeunir le feuillage. Il est aussi possible de le tailler légèrement tous les deux ans pour les murs.
Il est important de ne pas confondre le lierre grimpant, aux tiges ligneuses, avec le lierre terrestre, aux tiges herbacées. Les baies de lierre étant toxiques pour l'être humain, il est essentiel de s'en souvenir, surtout si des enfants sont présents dans le jardin.
En conclusion, bien que souvent mal compris et parfois malmené, le lierre est bien plus qu'un simple "bourreau des arbres". C'est une plante indigène de nos régions qui joue un rôle essentiel et bénéfique dans les écosystèmes. Il représente, à lui seul, tout un écosystème, offrant protection, nourriture et refuge à une multitude d'espèces animales et végétales, tout en contribuant à la santé des sols et à la lutte contre la pollution.