L’ancienne capitale de l’Empire perse, Ispahan, est une oasis au milieu du plateau iranien. Elle recèle de nombreux joyaux de l’architecture islamique, dont la mosquée du Chah, qui évoque à la fois la centralisation du pouvoir et les portes du ciel. Cette cité demeure la capitale de l’Empire perse jusqu’au XVIIIe siècle et possède donc de nombreux témoignages de l’architecture safavide, période durant laquelle l'art du dôme bulbe atteint son apogée esthétique et structurel.

La Mosquée Royale : Un chef-d’œuvre safavide
Construite entre 1612 et 1627 par le roi safavide Shâh Abbâs Ier, la mosquée Royale à Ispahan (aujourd’hui la mosquée de l’Imam) est l’une des plus belles mosquées d’Iran. Conçue par un architecte de la ville, Ali Akbar Esfahâni, elle possède, à la différence de tant d'autres mosquées transformées au cours des siècles, une remarquable unité architecturale et décorative. Construite au début du XVIIe siècle sous le règne du Chah Abbas Ier, cette mosquée incarne l’apogée de l’art persan.
La renommée du site provient aussi de ses sept couleurs de carreaux de céramique, dominées par un bleu royal qui lui vaut le surnom de « mosquée bleue ». Ce dôme est spectaculaire à plus d’un titre. Haut de 52 mètres, ses décors intérieurs comme extérieurs sont représentatifs de l’extrême raffinement de l’art safavide. Des arabesques végétales, des motifs floraux et géométriques ainsi que des versets du Coran (la figuration étant exclue du domaine religieux) recouvrent entièrement l’architecture.
Dans le vestibule d’entrée, surmonté d’une coupole, un désaxement de 45° entre la salle à coupole et son iwan a été rendu nécessaire pour aligner le portail d’entrée sur les galeries de la place, tout en orientant la mosquée vers La Mecque. L’orientation de la mosquée fut un défi architectural majeur. Pour faire face à La Mecque tout en s’intégrant harmonieusement à la place Naghsh-e Jahan, les architectes ont conçu une entrée en diagonale ingénieuse qui invite à une transition en douceur entre l’espace public et l’espace sacré.
L'organisation spatiale et le plan classique
La mosquée adopte un plan classique : une cour quadrangulaire, dont le milieu de chaque côté est bordé d’un iwan. Exceptionnellement, chaque iwan précède une salle carrée surmontée d’une coupole. Flanqué de deux minarets, l’iwan sud précède la salle de prière principale, contenant un mihrab et un minbar en marbre, et coiffée d'une majestueuse coupole à double coque. De part et d’autre de la salle à coupole sud, deux grandes salles de prière hypostyles sont voûtées chacune de huit petites coupoles.
L’édifice révolutionne au XVIIe siècle l’architecture islamique, du fait de son plan et de ses techniques de construction innovantes. Dans la salle de prière principale, sous le majestueux dôme intérieur, la lumière filtrée par les vitraux colorés crée une atmosphère mystique. Chuchotez-y : vous entendrez votre voix résonner clairement dans tout l’espace, témoignage de l’ingéniosité acoustique des bâtisseurs.

La Masjed-e Jāme’ : L'évolution séculaire des structures
Masjed-e Jāme’ est la plus ancienne mosquée du Vendredi (congréganiste) d’Iran, dans le centre historique d’Ispahan. Ce monument illustre une succession de styles de construction architecturale et de décoration datant de différentes périodes de l’architecture islamique iranienne et couvrant 12 siècles, essentiellement les époques abbasside, bouyide, seldjoukide, ilkhanide, muzaffaride, timouride et safavide.
Le caractère de prototype est bien illustré dans les structures côtelées à double coque de la coupole Nezam al-Molk, la première utilisation de la typologie des quatre iwans (Chahar Ayvān) dans l’architecture islamique et le caractère typique de la Masjed-e Jāme’ en tant que compilation de styles architecturaux islamiques. La coupole Nezam al-Molk est la première structure de coupole côtelée à double coque de l’empire islamique, qui introduisit de nouvelles compétences en ingénierie, ayant permis de construire ultérieurement des coupoles plus travaillées de mosquées et d’ensembles funéraires.
La Masjed-e Jāme’ renferme une séquence continue de styles architecturaux islamiques, dont les plus éminents remontent à la période seldjoukide. Les vestiges de l’ère seldjoukide, notamment les éléments clés du plan au sol, les quatre iwans et les deux coupoles, sont suffisants pour illustrer les avancées réalisées à cette époque dans le domaine de l’architecture des mosquées et des coupoles.
L'héritage des Seldjoukides et la coupole
C’est dans la première moitié du XIe siècle que les Turcs sous la conduite de la famille seldjoukide forcèrent les portes du monde musulman. Sous le règne d’un des plus brillants princes seldjoukides, Malik Chah (1078-1092), deux salles sous coupoles furent adjointes à la Grande Mosquée d’Ispahan. L’une était située très loin de la salle de prières, en dehors du sanctuaire, mais exactement dans l’axe du mihrab ; l’autre au contraire fut insérée en son milieu devant le mihrab.
Toutes deux sont d’une beauté suprême, une réussite totalement inattendue, en avance de plusieurs siècles, exprimant à la fois une maîtrise absolue des techniques architecturales dont on ne voit pas la source et une force d’émotion devant laquelle on ne peut pas demeurer insensible. La structure sous coupole de Nizam al-Mulk s’insère trop mal dans l’édifice, présente avec lui de trop grands contrastes, interrompt vraiment la nef et s’il communique avec elle, c’est par des passages étroits et mal commodes.
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L'innovation du plan à quatre iwans
La Masjed-e Jāme’ est le premier édifice islamique ayant adapté la configuration des palais sassanides avec une cour à quatre iwans (Chahar Ayvān) à l’architecture islamique religieuse, devenant ainsi la construction prototype utilisée pour la conception de mosquées d’une configuration et d’une esthétique nouvelles. Ce plan est celui, très ancien, bien antérieur à la naissance de l’islamisme, de la maison de l’Iran oriental, le Khorassan.
Ces salles nommées iwans servent de pièces de séjour et permettent à l’habitant de nomadiser dans sa demeure selon les besoins des saisons et des heures du jour soit pour chercher le soleil, soit pour s’en mettre à l’abri. On sait maintenant par les découvertes faites en Afghanistan qu’il fut d’abord utilisé dans les grands palais des Ghaznévides.
À la mosquée d’Ispahan, les quatre iwans reliés entre eux par deux étages de loggias ou de cellules ouvrant par de petits iwans qui contribuent à créer une belle unité d’ensemble, forment quatre porches monumentaux, ou pichtak, plus larges que hauts, dont l’arc, pourtant audacieux perd quelque peu de sa pureté à cause de la présence de fortes alvéoles formant trompes qui s’étagent et servent à amortir les poussées. On voit en elles l’origine des trop fameuses stalactites ou nids d’abeille, les muqarnas.

Conservation et authenticité d'un patrimoine millénaire
La plupart des éléments de la mosquée, en particulier les quatre iwans et les coupoles Malek al-Molk et Taj al-Molk, sont authentiques en ce qui concerne les matériaux, la conception et l’emplacement. Un des aspects les plus importants de l’authenticité réside dans la fonction de la Masjed-e Jāme’ d’Ispahan, à la fois en tant que mosquée, qui continue d’être fréquentée pour les prières, et comme élément du tissu du bazar historique d’Ispahan.
Étant reliée au réseau de rues de la zone du bazar et accessible à partir de celui-ci, la mosquée possède un environnement significatif qui est très vulnérable à tout changement du caractère urbain. La gestion du bien est coordonnée par trois organismes : un comité directeur, un comité technique et le bureau de gestion du site. Le comité directeur est composé de représentants de l’ICHHTO, des autorités du Vaqf, du gouverneur et du maire d’Ispahan ainsi que d’experts réputés et il est chargé de superviser la protection et la conservation du site.
Le comité technique est chargé d’étudier et d’approuver les projets détaillés et programmes d’activités et examine l’avancement des travaux à intervalles réguliers. Le bureau de gestion du site est responsable de la coordination et de la supervision au quotidien des activités. Ces mesures assurent que la majesté des dômes bulbes, témoins de l'ingéniosité des bâtisseurs persans, continue de dominer l'horizon d'Ispahan pour les siècles à venir.