
L'été 1964, toute la France chantait Alain Barrière. Les paroles « Ma vie/J'en ai vu des amants/Ma vie/L'amour ça fout l'camp/Je sais, on dit que ça revient/Ma vie/Mais c'est long le chemin » résonnaient dans les cœurs, marquant une époque. Soixante-dix ans plus tard, le souvenir de ce chanteur breton reste gravé dans la mémoire collective. Alain Barrière, de son vrai nom Alain Bellec, s'est éteint à 84 ans mercredi 18 décembre 2019 à Carnac (Morbihan), à quelques kilomètres de La Trinité-sur-Mer où il était né et où ses obsèques ont eu lieu. Sa disparition est survenue douze jours seulement après celle de sa femme, Anièce, emportée à 69 ans par une pneumonie, un drame que leur fille Guenaëlle lui a épargné d'apprendre. Ils devaient fêter leurs 45 ans de mariage.
De l'Ingénierie à la Chanson : La Naissance d'un Artiste

Fils de mareyeurs, Alain Bellec aurait dû être ingénieur. Diplômé des Arts et Métiers en 1955, il a même travaillé un an chez Kléber-Colombes. Mais le destin en a décidé autrement. Lors d'une cure pour soigner une tuberculose, il a découvert la guitare et le plaisir d'écrire des chansons. Cette révélation a marqué un tournant décisif dans sa vie. Rapidement, il se découvre une passion pour la poésie, avant de se mettre à la chanson. En 1961, il devient Alain Barrière et participe au concours du Coq d'Or de la chanson française, accédant à la finale à l'Olympia à Paris. Repéré par le producteur et créateur de la salle, Bruno Coquatrix, il fait son entrée en maison de disques, signant chez RCA.
Guénaëlle Bellec-Barrière, sa fille unique, a souvent souligné la polyvalence de son père : « Avant d’être chanteur, il était ingénieur des arts et métiers, il travaillait dans la recherche pétrolière et dans la construction. Côté sport, il adorait la boxe, il jouait au foot, au tennis, il montait à cheval, il était plein de passions. Il n’avait jamais pris un cours de musique de sa vie et pourtant il était auteur-compositeur. » Ces compétences variées et cette autodidaxie témoignent d'une personnalité riche et curieuse.
L'Ascension et les Succès Emblématiques
La carrière et la notoriété d'Alain Barrière explosent en 1963 avec la sortie de la chanson « Elle était si jolie », une ballade écrite pour représenter la France au Concours de l'Eurovision qui se déroulait cette année-là à Londres. Le titre, dans lequel le chanteur évoque une femme qu'il a connue, mais qui ne pouvait l'aimer, est très vite un succès. À l'Eurovision, Alain Barrière termine à la onzième place, mais sa chanson est un succès commercial majeur et s'exporte jusqu'en Amérique du Sud, et notamment au Chili, où « Elle était si jolie » se place au sommet des charts en 1963 et 1964.
Alain Barrière - Ma Vie
C'est en 1964 que vient la consécration avec la sortie de « Ma vie », un morceau extrait d'un album qui porte le même nom et qui deviendra le plus connu de son répertoire. Le titre se place en top des charts dans de nombreux pays, en Europe et en Amérique du Sud, grimpant même au sommet au Brésil et en Argentine. « Ma vie » est le single le plus vendu en France en 1964, écoulé à plus de 500 000 exemplaires. Bien que d'abord boycottée par les stations de radio qui la jugeaient trop longue pour passer à l'antenne, la chanson, diffusée en boîte de nuit ou dans les juke-box, est devenue « le dernier grand slow, l'incontournable des dancings », comme l'a rappelé Serge Lama.
Alain Barrière a ensuite enchaîné les parutions et les succès : « Cathy » en 1961, « Rien qu'un homme » en 1970, et « Tu t'en vas » en 1974, interprétée en duo avec Noëlle Cordier, qui se vendra à un million d'exemplaires. Les années 60 sont très prolifiques pour le chanteur, qui enchaîne les albums à succès et les concerts dans les grandes salles parisiennes. Des titres comme « La Marie-Joconde » et « Les Guinguettes » s'ajoutent à son répertoire. Il sort un album par an de 1963 à 1980, laissant des tubes gravés dans l'histoire de la variété française.
Une Personnalité Complexe et une Lutte Constante
Hugues Aufray, qui partagea l'Olympia et une tournée avec lui, se souvient : « C'était une grande vedette, mais il était à part, assez solitaire. » Serge Lama, que Barrière avait pris en première partie sur sa tournée de 1969, estime que ses chansons étaient ravissantes, mais que l'homme était « tellement torturé avant de monter sur scène qu'il picolait et tournait comme un lion en cage. Il m'avait dit : J'ai peur tous les soirs. Il était complexe, communiquait peu et était bourru et têtu comme un Breton. Il s'est battu contre lui-même. Et ça l'a perdu. » Ces témoignages brossent le portrait d'un artiste à la sensibilité profonde, mais rongé par l'angoisse.
Agacé par le show-biz, Alain Barrière, têtu et peu maniable, crée sa propre maison de production et achète un vieux moulin dans les environs de Mantes (Yvelines) où il vivra en retrait pendant quelques années. Cette tentative de contrôle de sa carrière et de sa vie artistique illustre son désir d'indépendance.
Les Années de Démêlés et d'Exil

À partir de 1977, Alain Barrière a surtout fait parler de lui pour ses démêlés avec le fisc et ses exils aux États-Unis et au Canada. Après la construction coûteuse d’un complexe hôtelier-discothèque à Carnac, le Stirwen, « l'étoile blanche » en breton, avec discothèque, bar-restaurant et théâtre où il fit chanter Johnny, Bardot, et Lama, le chanteur est écrasé par les dettes. Dénonçant le harcèlement du fisc, il part s’installer en 1977 à Los Angeles avec sa famille, revient en France en 1981, enregistre deux albums qui n’ont pas le succès escompté, et s’exile à nouveau au Québec.
Dépressif, il déclarait en 1989 : « J’ai vécu l’enfer. Ils ont foutu ma carrière en l’air. Ou je règle le problème avec le fisc ou je me fous en l’air. » Cette bataille homérique a trouvé son épilogue en 1998. Après des exils successifs, il n’était revenu définitivement en France que dans les années 90, où il avait tenté de se relancer.
Un Porte-Drapeau Breton

Alain Barrière est également resté pour les Bretons un porte-drapeau. Il avait écrit l'hymne du Stade Rennais, « Allez Rennes », en 1971, année de leur victoire en Coupe de France. Puis en 1978, il composa « Amoco » en réaction à la marée noire provoquée sur les côtes bretonnes par le naufrage de « l'Amoco Cadiz ». Et en 2006, un « hymne à la Bretagne ». L'ancien cycliste Bernard Hinault se souvient : « Il avait lui aussi la fibre bretonne et aimait bien parler de sa région quand on se rencontrait. »
La fille d'Alain Barrière, Guénaëlle, a souvent évoqué cet amour profond de la nature et de sa région chez son père : « Un homme de la nature contre le progrès. » Elle ajoute : « Alain Barrière détestait les villes, les avions, les gros camions, tout ce qui est agressif dans le progrès, il adorait la nature, la campagne cela le rendait malade que l’on défigure les bords de mer. » Cet attachement à la Bretagne et à l'écologie, dont il fut un précurseur dès les années 70, s'est reflété dans certaines de ses œuvres.
Les Dernières Années : Maladie et Retours Manqués
Alain Barrière avait fait ses adieux à la scène en 2011. « Je suis un survivant », confiait-il en interview, lors de ses derniers Olympia à guichets fermés en 2007. Il nous avait aussi raconté son amour du public, « Les gens me disent à quel point mon histoire s'est rapprochée de la leur. À quel point ils ont eu besoin de moi », et la « férocité » du métier : « On a vite fait de vous cataloguer has been. J'étais quand même de ceux qui écrivaient de vrais poèmes, de vraies musiques et qui mariait bien les deux. J'ai rarement bâclé. »
Victime de plusieurs accidents vasculaires cérébraux ces dernières années, Alain Barrière en a subi un autre avant le décès de sa femme début décembre. Le 7 janvier 2011, il est hospitalisé à la suite d'un accident vasculaire cérébral. Sa fille Guénaëlle avait alors rassuré ses fans en affirmant qu'il était « hors de danger ». Cependant, après des années de silence, ses tentatives de retour, notamment avec la publication en 1998 de deux albums, l'un consacré à ses grands succès (« 30 années en chansons, ma vie ») et l'autre de nouveautés (« Barrière 97 »), ainsi que son autobiographie « Ma Vie » en 2006 et un « best of » en 2010 avec 53 titres, furent brisées net par ses ennuis de santé.
En novembre 2019, le quotidien Ouest France a partagé une entrevue avec le chanteur et sa fille Guénaëlle Barrière, au cours de laquelle un tout nouvel album, composé de titres inédits, a été dévoilé. Malgré la maladie, Alain Barrière continuait à créer, soutenu inconditionnellement par sa fille : « Beaucoup de gens m’ont écrit pour les réclamer. » Cette complicité père-fille est un témoignage émouvant de la force des liens familiaux face aux épreuves. Guénaëlle a souvent rappelé l'importance des sonorités pour son père, qui avait choisi son nom de scène en référence au poète Tristan Corbière.
Un Héritage Musical Indélébile
Alain Barrière nous a quittés dans la nuit du mercredi 18 décembre 2019, laissant derrière lui 19 albums et un vide dans le cœur de ses fans. Cet artiste authentique, libre, au caractère entier, très attaché à la Bretagne natale, a marqué l’histoire de la chanson par d’inoxydables succès que nous avons tous en mémoire. Poète et mélodiste inspiré, interprète à la voix sûre et puissante, il fut un maître des slows langoureux, comptant parmi les premiers « tubes de l’été ». Ses chansons sont un mélange de poésie aux mots simples et de révolte romantique, fredonnées de génération en génération.
La richesse de son répertoire est attestée par des titres comme « Cathy » (1961), « Elle était si jolie » (1963), « Marie-Joconde » (1963), « Vivrò » (version italienne de « Ma vie », 1964), « Les guinguettes » (1966), « À regarder la mer » (1970), et « Tu t’en vas » (1974). Guénaëlle a également révélé l'incroyable portée internationale de « Elle était si jolie », qui existe en 150 versions, dont une version serbe sollicitée il y a encore quelques semaines. Un DVD reprenant les 30 plus grands succès d'Alain Barrière, interprétés dans les émissions télé de l'époque ou sur scène, a été publié, permettant aux nouvelles générations de découvrir ou redécouvrir l'œuvre de cet artiste majeur de la chanson française.
