La chanson française, riche d’une tradition de poésie et de double sens, a toujours entretenu un rapport complexe avec la sexualité. Ce qui semble, à une première écoute, relever de la comptine, de la nostalgie ou de la chronique sociale, cache souvent des abîmes de désir, de traumatisme ou de revendication politique. L'exploration de ces textes, du "jardinier sexuel" au "jardin voluptueux", révèle une strate invisible où le langage devient un voile, tantôt protecteur, tantôt provocateur.

Les traumatismes enfouis sous le symbole : l'Aigle noir de Barbara
Les spéculations vont bon train sur ce titre énigmatique, aussi magnifique que sibyllin. Barbara aurait fait référence à un traumatisme d'attouchement sexuel commis par son père lorsqu'elle était enfant. Une fois que l'on sait ça, vrai ou faux, la chanson prend un autre sens. Une interprétation psychanalytique de la chanson a été proposée par Philippe Grimbert. Selon cette interprétation, la chanson décrit un rêve de Barbara, rêve dans lequel elle dort au bord d'un lac, jusqu'à ce qu'un aigle noir fasse irruption dans le ciel, troublant son sommeil.
Barbara reconnaît cet aigle comme un personnage émergeant de ses souvenirs d'enfance, sans dire à l'auditeur de la chanson quel est ce personnage. Dans ses mémoires posthumes inachevés, Il était un piano noir… (1997), Barbara révèle qu'elle a eu à supporter le comportement incestueux de son père pendant son enfance mais, à aucun moment, elle n'établit de lien entre cette chanson et son père. Donc deux choses : le sens caché était possiblement caché, même pour son auteur. Il n'est pas voulu. Deuxième chose, cela reste une hypothèse… Même si elle me paraît suffisamment troublante.
La nostalgie comme masque : le portrait de Barbara par Serge Reggiani
Dans Madame Nostalgie (1999), morceau de Serge Reggiani, on sent que Reggiani parle de quelqu'un, et pas seulement d'une personnification de la nostalgie. Il parle de Barbara, de l'intangible et indécelable Barbara.
Extraits qui me paraissent correspondre à Barbara : « Madame Nostalgie / Avec tes yeux noyés de brume / Et tes rancœurs et tes rancunes / Et tes douceâtres litanies » ou encore « Madame Nostalgie / Depuis le temps que tu m'accables / J'ai envie d'envoyer au diable / Ton mal d'amour si mal guéri ». C'est le grand paradoxe de Barbara : il n'est pas une période de sa vie où elle n'était pas guidée par l'amour et renvoyait tout ça au centuple mais son amour, sans doute trop grand pour un seul être, devait être une problématique pour vivre amoureux. « Madame Nostalgie / Tu pleures sur un nom de ville / Et tu confonds, pauvre imbécile / L'amour et la géographie » (référence directe à Il pleut sur Nantes, Göttingen ou Rémusat, Barbara c'est la mémoire des lieux et des sentiments accrochés).
L'allégorie du jardin : entre métaphysique et érotisme
Pénétrer le parc paradisiaque du Cantique des cantiques, c’est entrer dans ce beau jardin sensuel des fleurs et des animaux exotiques, des épices et des aromates aphrodisiaques, des fruits exquis et du vin parfumé. Ce jardin éveille et excite tous les sens. On regarde les bondissements des gazelles sur les montagnes. On savoure des gâteaux de raisins et de dates et on déguste le meilleur des vins et des liqueurs.
La bien-aimée invite son amour à entrer dans son jardin pour manger de ses fruits exquis. Si le désir est gourmand, l’assouvissement du désir, le plaisir, est gastronomique. Dans le monde de ces amants, le bien-aimé n’est pas seulement un berger ou un jardinier. Pour elle, lui, c’est aussi un « roi ». La vigne dans le Cantique est une métaphore très appropriée de la sexualité de la bien-aimée. La vigne est la source du vin, tout comme le corps de l’un est la source du plaisir de l’autre. C’est dans les vignobles que la bien-aimée souhaite donner son amour à son amant. Le gardiennage du vignoble consiste aussi à chasser les « renards », ces « creuseurs de trous » en hébreu, qui ravagent les « vignes ».
Comparaisons et métaphores - Français - 3e - Les Bons Profs
Les dessous lesbiens et la clandestinité dans le répertoire
Dans le livre Les dessous lesbiens de la chanson (sorti le 12 décembre aux Editions iXe), Léa Lootgieter et Pauline Paris se sont penchées sur 40 titres du répertoire musical francophone. Leur point commun ? Ces chansons, toutes interprétées (et parfois écrites) par des femmes, regorgent de sous-entendus lesbiens, et abordent le sujet de l’homosexualité féminine, mais aussi de la liberté, la clandestinité ou la passion.
Quatre ans après avoir conté les amours tendres d’un petit poisson et d’un petit oiseau - c’était en 1966 -, Juliette Greco s’intéresse à d’autres volatiles : Les pingouins, et les « pingouines ». « Les p’tits pingouins s’mettent du fond de teint ou bien quelques huiles, les petites pingouines ne se mettent rien, non rien ! », chantonne la muse de Saint-Germain-des-Près. Malgré un regard très stéréotypé et péjoratif porté sur les lesbiennes, la chanson présente un véritable plaidoyer contre l’homophobie.
Catherine Lara, ou le coming-out en chanson : En 1983, soit douze ans après le début de sa carrière, Catherine Lara révèle au grand public qu’elle n’est pas hétérosexuelle via Autonome, une chanson écrite par Luc Plamondon. « Libre d’aimer une femme ou un homme / Autonome ». Dès ses premiers albums, elle parle « d’amours particulières ». Sa chanson Sensuelle est aussi assez explicite. Il y avait des chansons cryptées qui étaient dans tous les cas un clin d’œil certain à la communauté lesbienne.
La véritable histoire de Joe le taxi
Derrière cette histoire de taxi, se cache une conductrice : Maria-José Leaos Dos Santos, « une noctambule d’origine portugaise qui a fait de Pigalle son quartier d’adoption. Borsalino sur la tête, elle organise des soirées lesbiennes courues avec sa compagne, Johanne Dumoutier ». Dans les années 1980, elle est chauffeuse de taxi pour le club Le Privé, et croise Etienne Roda-Gil, qui s’inspirera notamment d’elle pour cette chanson. Une histoire méconnue du grand public, d’autant que les paroles et le clip brouillent les pistes.

Le mélange des genres : humour, paillardise et subversion
Le texte de Ring My Bell d’Anita Ward cache sans honte une intention de fornication destinée à lui faire sonner la clochette. Mais quelle fée ! L'allusion reste mignonne même si la chanson est grossière, voire carrément vulgos. En effet si la définition littérale de Ring My Bell est « sonne-moi la cloche », son sens caché a une forte connotation sexuelle, que l’on traduit par « fais-moi jouir ».
La chanson explicite n’est pas le point fort des grands poètes de la chanson. Voyez L’amour est cerise, de Jean Ferrat, véritable accident industriel. Chez Charles Trenet, il n’y a pas trop de sexe, pas explicite en tout cas. La folle complainte, chanson personnelle à l’ambiance provinciale, bourgeoise et poisseuse, contient le célèbre couplet de la bonne qui se donne de la joie. Brassens, parle très souvent de sexe dans ses chansons, sur un mode tendre, humoristique ou paillard.
Le JARDIN EXTRAORDINAIRE, chanson de Charles Trenet, semble bien innocent mais ceux qui connaissaient à l'époque les lieux de rencontres homosexuelles à Paris avaient bien capté certaines allusions. Cette chanson décrit un parc empli de la magie des contes, avec des animaux qui parlent et des statues qui prennent vie. L'inspiration de la chanson est attribuée au jardin des Tuileries, lieu de rencontres homosexuelles. La chanson peut en effet faire allusion aux rencontres anonymes et nocturnes, où des personnalités publiques viennent draguer.
Enfin, certaines mauvaises langues affirment qu'il s'agirait d'une contrepèterie : Il court il court le furet serait en réalité « il fourre il fourre le curé ». Maintenant réécoutez les paroles et vous verrez qu'effectivement c'est une explication plausible… il est passé par ici… il est repassé par là… il furette avec intérêt et curiosité tous les orifices… ce furet semble très actif !
La perspective littéraire et le désir féminin
Claire Fourier, dans Le jardin voluptueux, nous offre une perspective où une femme, bourgeoise aisée de Paris, mariée, a besoin d’un jardinier pour s’occuper du jardin d’une petite maison en Bretagne, au bord de la mer. Quinze années après le début de leur chaste coopération, un suspense sexuel s’immisce dans le récit. Le jardin voluptueux devient alors un formidable éloge de l’amour hétérosexuel. On laissera au lecteur le plaisir de découvrir par lui-même les plus belles phrases écrites par une femme pour chanter l’amour sexuel jamais vues.
À cette époque, un Monsieur la censure veillait à l’entrée de la salle. Elle chantait Les Vierges (1890) : « Elles vont ainsi, l’esprit distrait / De l’amour ignorant l’secret / Les vierges / A quoi rêvent-elles ? ». Ils évitent de prononcer les mots interdits, trop crus. Les hommes l’affirment « J’adore ça » ou « j’suis polisson ». Marie-Paule Belle en 1995, nous a brossé le portrait d’une Parisienne très libérée : « Je me rôde, je me rôde / Dans les lits de Saint-Germain / C’est divin, c’est divin ».
Il est clair que la chanson française, dans son immense diversité, utilise le jardin comme un espace de projection totale : lieu de mémoire, de traumatisme, de subversion politique ou d'expression érotique débridée. Chaque strate de lecture permet de comprendre un peu mieux cette "géographie des sentiments" que Barbara, Reggiani, Trenet ou encore Brassens ont su dessiner avec tant de précision et de mystère.