L'agriculture, pilier économique et culturel de la région du Roussillon, connaît des mutations profondes. Les statistiques récentes mettent en lumière une évolution structurelle marquée, avec une concentration des exploitations, une diversification des pratiques et des défis constants liés aux politiques agricoles et aux enjeux environnementaux. Cette analyse se propose de décortiquer les chiffres clés qui façonnent le paysage agricole actuel du Roussillon, en abordant les évolutions de la taille des exploitations, la répartition entre formes juridiques, l'impact des aides de la Politique Agricole Commune (PAC), et les spécificités de certaines filières, notamment le maraîchage.
Évolution Structurelle des Exploitations Agricoles
Conformément à une tendance structurelle observée depuis plusieurs décennies, le nombre de fermes en France et dans la région Occitanie, dont fait partie le Roussillon, continue de diminuer. Entre 2020 et 2023, cette baisse s'est accentuée dans tous les secteurs d'activité. Les deux domaines principaux, la viticulture et les grandes cultures, enregistrent respectivement une baisse de 7,9 % et 9,5 % du nombre d'exploitations. Pour la polyculture et le polyélevage, la diminution atteint 11 %.
Cette forte diminution concerne surtout les micro-exploitations, avec une baisse de 9,0 % par an entre 2020 et 2023. Sur une période de trois ans, cela représente une chute de 25 % pour ces petites structures, contre 7 % pour les autres exploitations. Les micro-exploitations avaient déjà un rythme de baisse entre 2010 et 2020 un peu plus marqué (- 2,2 % par an) que le reste des exploitations (- 1,8 %), mais pas de cette ampleur. Cette accélération est directement liée aux changements intervenus en 2023 dans les conditions d’attribution des aides de la Politique Agricole Commune (PAC). Désormais réservées aux agriculteurs dits « actifs », ces modifications ont vraisemblablement entraîné la cessation d’activité de nombreuses micro-exploitations, en particulier celles détenues par les retraités de plus de 67 ans.

Parallèlement, la taille moyenne des exploitations agricoles continue d'augmenter. En 2023, une exploitation couvre en moyenne 75 hectares, contre 70 ha en 2020 et 59 ha en 2010. Cette agrégation des terres se traduit par une diminution du nombre total d'exploitations, tout en augmentant la surface moyenne par unité. Dans le secteur de l’élevage, toutes espèces confondues, la taille moyenne du cheptel n’a pas évolué significativement depuis 2020. En 2023, les éleveurs possèdent en moyenne un cheptel de 90 unités de gros bétail (UGB).
L'enquête sur la structure des exploitations agricoles (ESEA) permet de suivre ces évolutions structurelles entre les recensements agricoles. S’appuyant sur les règlements européens, elle offre une vision précise de la dynamique du secteur. Une exploitation agricole est définie comme une unité économique dotée d’une gestion courante indépendante et d’une activité de production agricole. La Production Brute Standard (PBS) d’une exploitation, qui représente la valeur de sa production potentielle exprimée en euros, permet de classer les exploitations selon leur taille économique (micro, petite, moyenne, grande) et leur spécialisation. Les coefficients de PBS utilisés dans les analyses sont calculés à partir des prix et rendements moyens de la période 2018-2022.
Structures Juridiques et Aides de la PAC
En 2023, 54 % des exploitations agricoles sont des exploitations individuelles, tandis que 46 % sont organisées sous forme de sociétés. Le nombre d’exploitations individuelles, qui s’élève à 20 700, a reculé de 12 % depuis 2020. Cette baisse est plus marquée que celle observée pour l’ensemble des exploitations (-7 %). Les exploitations individuelles restent majoritaires dans tous les secteurs, à l’exception des spécialisations animales.
Le nombre d’exploitations sous forme sociétaire, quant à lui, reste stable. Cependant, leur proportion ne cesse d’augmenter, en lien avec la diminution globale du nombre d’exploitations et leur agrandissement. Cette tendance suggère une consolidation des structures, avec une préférence croissante pour les formes sociétaires, potentiellement plus résilientes face aux défis économiques et réglementaires.
Le changement administratif majeur intervenu depuis 2023, imposant le statut d'« agriculteur actif » pour percevoir la plupart des aides de la PAC, dont les aides directes, a eu des répercussions significatives. Ce changement a accéléré les cessations d’activité, particulièrement dans des régions comme l'Occitanie et en France métropolitaine, où plus de 80 % des exploitations bénéficiaient des aides de la PAC en 2020.
Pour assurer la cohérence des comparaisons d'évolution, l'analyse des tendances a été restreinte au champ des exploitations hors micro-exploitations. Depuis 2020, cet effectif diminue en moyenne de 4,3 % par an, contre une baisse de 1,4 % par an entre 2010 et 2020. Cette accélération de la baisse pour les exploitations non-micro souligne la pression structurelle qui pèse sur le secteur agricole.

Le volume total de travail, incluant les actifs permanents et les travailleurs saisonniers ou occasionnels, représente 75 200 équivalents temps plein (ETP) pour l’année 2023. La majorité de cette charge de travail reste assurée par les exploitants et leur famille. Par ailleurs, les exploitations ont davantage externalisé certaines tâches en faisant appel à des entreprises de travaux agricoles (ETA) ou à d’autres prestataires, une stratégie visant à optimiser les coûts et à se concentrer sur le cœur de métier.
Les Micro-exploitations : Une Catégorie Spécifique
Les micro-exploitations, bien que représentant une part décroissante du paysage agricole, conservent des caractéristiques propres. Avec une superficie moyenne de 14 hectares (contre 12 ha en 2020), elles occupent 8 % de la surface agricole totale. Dans le secteur de l’élevage, toutes espèces confondues, le cheptel moyen par micro-exploitation s’élève à 9 unités de gros bétail (UGB) en 2023.
Ces micro-exploitations sont quasi-absentes dans l’élevage bovin laitier, mais sont en revanche bien représentées dans les grandes cultures (36 %), la viticulture (21 %) et l’élevage d’ovins, de caprins et d’équins (12 %). Tous types de cultures et d’élevages confondus, les micro-exploitations représentent 11 % des équivalents temps plein (ETP). Elles emploient en moyenne 0,5 ETP, soit environ quatre fois moins que les autres exploitations. Ce temps partiel repose principalement sur les dirigeants, souvent pluriactifs et plus âgés que la moyenne des exploitants (56 ans contre 50 ans). Cette situation confirme le rôle des micro-exploitations comme activité complémentaire ou de transition pour certains agriculteurs.
L'Agriculture Biologique en Roussillon
L'agriculture biologique (AB) s'est fortement développée en France, tant côté production que consommation, et le Roussillon n'échappe pas à cette tendance. Une surface agricole utile (SAU) de 74 100 ha est conduite à près de 26 % en Agriculture Biologique.
Le Département des Pyrénées-Orientales s’implique fortement dans la valorisation des filières agricoles en menant, depuis plus d’une quinzaine d’années, une politique volontariste en faveur du maintien et du développement de l’agriculture. Le Département soutient annuellement l’investissement au sein des exploitations à hauteur de plus de 500 000 euros. Le soutien apporté aux structures et syndicats qui assurent l’appui technique et œuvrent au développement des filières agricoles de notre département avoisine chaque année les 1 million d’euros, soit un total de 1,5 million d’euros.
La taille moyenne des exploitations biologiques est de 16,1 ha, contre 24,7 ha en conventionnel. La production brute standard (PBS) est une autre approche économique de la taille d’une exploitation agricole. Les exploitations biologiques sont majoritairement sociétaires, et 31 % ont plus de 55 ans (39 % en conventionnel).
Dans le secteur de la viticulture, les exploitations biologiques enregistrent des prix de vente supérieurs (d’environ 45 % en moyenne par bouteille en 2020) par rapport aux exploitations conventionnelles. La Production Brute Standard (PBS) par hectare est plus faible dans les vignobles du Sud en bio, mais les exploitations biologiques sont plus nombreuses à être converties à la production biologique.
Concernant les élevages, les exploitations biologiques se caractérisent par une taille physique plus importante (en hectares) ou économique (en PBS). Elles enregistrent un niveau de consommations intermédiaires à l’hectare supérieur de 9 %. Les charges salariales représentent 40 % de la valeur ajoutée (VA) en agriculture conventionnelle et 47 % en agriculture biologique. Les élevages biologiques achètent moins d’aliments concentrés, avec un coût moyen par animal inférieur à celui des élevages conventionnels. Les aides publiques sont également plus importantes en bio.

Spécificités du Maraîchage en Roussillon
La plaine du Roussillon, très attractive et fortement urbanisée, combine des enjeux sociaux, économiques et environnementaux. Elle subit une forte pression démographique très consommatrice d’espace. La zone de piémont et de montagne sèche constitue un espace de transition, avec une activité d’élevage diversifiée et des productions végétales de piémont (arboriculture, viticulture en terrasse).
Les productions occitanes de légumes sont diversifiées et présentes sous différentes formes de production dans tous les départements de la région. Ce sont un peu plus de 7 620 exploitations qui produisent des légumes dans la région, soit 12 % de l’ensemble. Les systèmes de production de légumes en rotation avec des grandes cultures sont majoritaires, mais les types « maraîchage » sont assez largement répandus.
En termes de potentiel de production, quatre départements concentrent un peu plus de 60 % de la superficie de légumes (hors légumes secs). Les productions sous serres sont, quant à elles, très concentrées dans 3 départements. La production occitane est très largement à destination du marché du frais. Depuis 2010, les surfaces en légumes se sont développées avec une progression de 1 300 ha de légumes et de plus de 7 000 ha pour les légumes secs.
En Occitanie, la production de légumes (hors légumes secs) est assez diversifiée avec 6 cultures importantes qui se développent sur plus de 1 000 ha chacune. En termes de production, la région contribue à près de 45 % des volumes métropolitains de melons, pour 46 % de ceux de l’ail, 29 % pour la pastèque, 28 % pour le céleri branche, 23 % des artichauts, 19 % pour l’asperge et 18 % pour le concombre. Pour la tomate, la région représente 15 % des surfaces métropolitaines mais seulement 9 % des volumes car la production occitane est en partie en plein air.
Les Pyrénées-Orientales, bien que ne pesant que pour 8,5 % des superficies régionales de légumes (hors légumes secs), représentent 18 % du volume de la production occitane. La production du Roussillon est principalement assurée par les cultures de concombres, de salades, de tomates et d’artichauts. Ces 4 espèces représentent 47 % des volumes et 54 % des surfaces.
Au cours de la période 2010-2022, les surfaces de légumes dans les Pyrénées-Orientales sont plutôt stables (très légère progression de 50 ha hors rubrique autres légumes). En revanche, les surfaces de salades chutent fortement avec un recul de près de 500 ha.
L'Hérault représente 14 % des superficies régionales de légumes (hors légumes secs) et 16 % des volumes produits. Salades, tomates et carottes constituent les 3 autres principales productions départementales. De nombreuses autres productions de type maraîchage sont présentes : courgettes, aubergines, fraises, pastèques. Au cours de la période 2010-2022, la surface légumière du département a diminué de près de 300 ha.
Le Tarn-et-Garonne représente 6 % des surfaces de légumes (hors légumes secs) et 3 % des volumes régionaux. La première production du département en volume est l’oignon devant la production d’ail.
La Haute-Garonne représente près de 4 % des superficies (hors légumes secs) et 3 % des volumes régionaux de légumes. Dans le département sont principalement cultivés des salades, des tomates, de l’ail, des oignons, des haricots demi-secs et des cucurbitacées.
Le Gard représente 21 % des surfaces régionales et 28 % des volumes (hors légumes secs), faisant de ce département un des principaux départements légumiers d’Occitanie. Sa production est principalement portée par les cultures de melons, courgettes tomates et salades. En revanche les surfaces de tomates (principalement tomates de plein champs pour l’industrie) et de salades diminuent.
Les exploitations produisant des légumes sous serres représentent 13 % du potentiel de production régional en légumes. Ces sont les exploitations maraîchères ou les producteurs de légumes en rotation avec des grandes cultures qui concentrent l’essentiel du potentiel légumier régional (55 %). Les exploitations spécialisées légumes (50 % de la PBS légumes) et de polyculture-élevage maintiennent leur part de PBS légumes mais avec une baisse de la part des surfaces de légumes.

Trois exploitations sur quatre réalisent de la vente de légumes en circuits courts. La part des exploitations qui pratiquent les circuits courts est plus faible pour les Pyrénées-Orientales (46 %) que pour le Gard (63 %). Les maraîchers sont présents dans tous les départements mais avec une densité plus importante dans le Gard, l’Hérault, les Pyrénées orientales, le Tarn-et-Garonne et l’Aude. 2 434 exploitations produisent des légumes en système maraîchage (y compris serristes).
La superficie en maraîchage se trouve pour près de 75 % dans 4 départements : le Gard (30 %), les Pyrénées orientales (15 %), le Tarn-et-Garonne (14 %) et l’Hérault (12 %). Les petites exploitations (micros et moins de 50 000€ de potentiel économique) sont très présentes dans le Gard et l’Hérault (majoritaire en effectif). En revanche les superficies de légumes sont concentrées dans les grandes (plus de 100k€) dans tous les départements.
Défis et Perspectives
La dynamique actuelle du secteur agricole en Roussillon est marquée par une concentration des exploitations et une professionnalisation accrue. Les changements dans les dispositifs d'aides de la PAC ont un impact direct sur la viabilité des petites structures, accélérant un mouvement de consolidation déjà en cours. L'agriculture biologique, bien qu'en développement, fait face à ses propres défis en termes de rentabilité et de compétitivité.
Le maraîchage, filière emblématique de la région, montre une résilience avec une diversification des productions et une forte orientation vers les circuits courts. Cependant, la pression foncière, les aléas climatiques et la volatilité des marchés imposent une adaptation constante des modèles économiques. L'innovation, qu'elle soit technologique, agronomique ou commerciale, sera essentielle pour assurer l'avenir de l'agriculture en Roussillon, en conciliant performance économique et durabilité environnementale. La politique volontariste du Département des Pyrénées-Orientales, avec un soutien financier significatif à l'investissement et à l'appui technique, témoigne d'une volonté de préserver et de développer ce secteur vital pour le territoire.
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