
La Chine, berceau de civilisations millénaires, est aujourd'hui confrontée à des défis agricoles majeurs, particulièrement dans le domaine de la récolte, qu'il s'agisse du thé, une production emblématique, ou des céréales essentielles à sa sécurité alimentaire. Ce pays, premier producteur mondial de thé depuis 2005, navigue entre la préservation de méthodes ancestrales et l'adoption de technologies de pointe pour assurer ses approvisionnements.
Le thé chinois : Un héritage millénaire face à la modernité
La qualité primant sur la quantité, le rendement moyen en kilogrammes par hectare en Chine est inférieur au reste du monde (1 112 kg/ha en 2017 contre 1 496,8 kg/ha à l'échelle internationale selon la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture). Cependant, le pays peut se vanter d'élaborer des crus exceptionnels que l'on s'arrache à l'étranger. Parmi eux figure le Long Jing (« Puits du Dragon » en mandarin), l'un des thés chinois les plus prestigieux. La renommée de ce trésor, fierté de la province orientale du Zhejiang, ne faiblit pas. Sa consommation remonte au moins à la dynastie des Song (xe-xiiie siècle). On dit même que l'empereur Qianlong avait réservé 18 théiers d'une plantation du Zhejiang pour son usage personnel.
Les spécialistes affirment que le meilleur thé est toujours récolté à la main. C'est une tradition profondément enracinée, où chaque bourgeon est choisi avec une délicatesse et une précision inégalées par la main humaine. Cependant, cette méthode traditionnelle est menacée par le vieillissement de la main-d'œuvre et le désintérêt des jeunes générations.
La révolution silencieuse de la mécanisation agricole

Si l'automatisation et la modernisation n'ont absolument rien de nouveau dans un pays qui est l'un des leaders en matière de mécanisation agricole grâce à ses outils dernier cri, certaines régions ont conservé des méthodes manuelles traditionnelles pour respecter au maximum le produit. Dans le cas de la collecte du thé, on ne peut pas dire que la machine a totalement remplacé l'homme - les deux manières de travailler coexistent. Cependant, des avancées remarquables ont été réalisées.
Les Chinois ont conçu un robot qui prélève les sommités à la vitesse extraordinaire d'une feuille en moins de deux secondes avec autant de délicatesse qu'un cueilleur. Parfaitement autonome, l'engin est alimenté par des panneaux solaires et ne pollue donc pas l'environnement. Les bourgeons de thé sont parfaitement localisés par l'appareil collecteur doté de caméras 3D et de capteurs, puis coupés au moyen de minuscules lames. Ils sont ensuite aspirés en douceur dans un tuyau avant de tomber dans un récipient.
Cheng Jianneng, professeur à l'université de technologie du Zhejiang et directeur adjoint du laboratoire de robotique agraire de cette même province, considère que l'automate exécute déjà un excellent travail, compte tenu du fait que la mécanisation de la récolte du thé est probablement ce qu'il y a de plus complexe à mettre en œuvre. Il explique que « les robots doivent être très précis. La marge d'erreur est de trois millimètres, ce qui est facile à réaliser en usine. Mais (…) en milieu naturel, la lumière change (…) et de nombreux facteurs incontrôlables peuvent compliquer la tâche de la machine. » Il ajoute que pour obtenir 500 grammes de thé Long Jing, il faut 40 000 bourgeons. Les engins sont soumis aux plus hautes exigences techniques.
Un reportage récent a présenté une expérience intéressante, qui consiste à comparer du point de vue de la qualité et de la quantité la récolte effectuée dans un laps de temps donné par une cueilleuse ayant plus de soixante ans de pratique et celle du fameux robot. Cette comparaison est cruciale pour évaluer l'efficacité et la finesse de la mécanisation face à l'expertise humaine accumulée sur des décennies.
En Israël, l'IA permet de cueillir des fruits mûrs et de polliniser des vergers | AFP
Le déclin de la main-d'œuvre traditionnelle et ses implications
Si le thé compte toujours de très nombreux adeptes, sa récolte beaucoup moins. Être plié en deux et exposé aux intempéries, cela ne fait rêver personne et surtout pas les jeunes. « En 2022, le Zhejiang avait besoin de 1,58 million de cueilleurs de thé, explique Wu Chuanyu, scientifique du système national des technologies de l'industrie du thé. Mais leur nombre réel diminue. Nos services ont aussi montré que l'âge moyen des cueilleurs est de 65 ans, et qu'il augmente chaque année. » Le constat est sans appel : le secteur n'attire plus les générations montantes et les ouvriers âgés seront peu remplacés, voire ne le seront plus du tout, de quoi faire planer une vraie menace sur l'activité. Ce contenu a été conçu et proposé par CGTN.
Cette tendance souligne l'urgence de développer des solutions innovantes pour maintenir la production de thé, qu'il s'agisse d'améliorer les conditions de travail pour attirer de nouveaux cueilleurs ou d'accélérer l'adoption de technologies de récolte automatisées. L'équilibre entre la préservation de l'artisanat et la nécessité d'une production efficace est un défi majeur.
La sécurité alimentaire chinoise : Une préoccupation constante

Au-delà du thé, la Chine fait face à des enjeux cruciaux en matière de sécurité alimentaire, particulièrement dans le contexte géopolitique et sanitaire actuel. La Chine assure plus de 95 % de ses besoins en riz, blé et maïs. Cependant, la poursuite en Chine des mesures sanitaires anti-Covid-19, qui perturbent les échanges et la logistique, menace des récoltes clés comme le soja et le maïs ces prochains mois. Le mois dernier, les cours mondiaux du blé ont encore augmenté de 5,6 %, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
La Chine est la dernière grande économie à appliquer des restrictions anti-Covid draconiennes, dont des confinements plus ou moins étendus géographiquement, afin de protéger les nombreux seniors non vaccinés. Ces restrictions ont un impact direct sur la logistique agricole. « Les villages sont très réticents à laisser entrer des personnes extérieures » entravant la « logistique du dernier kilomètre », souligne Even Pay. Cette situation crée des goulots d'étranglement qui peuvent empêcher l'acheminement des intrants essentiels aux récoltes et la distribution des produits agricoles.
Le mois dernier, le Premier ministre chinois Li Keqiang a prévenu que de bonnes récoltes nécessitaient un accès « sans entrave » de la main-d’œuvre et des machines aux provinces du pays productrices de blé. La Chine a déjà achevé plus de 80 % de ses récoltes actuelles de blé, selon les médias officiels. En dépit de ce signal rassurant pour l’approvisionnement mondial en blé, « les perturbations liées au Covid n’ont pas disparu ».
La vulnérabilité d'un géant agricole
La Chine, en déficit de terres cultivables, est le premier importateur mondial de produits agricoles. Une situation qui la rend vulnérable aux tensions géopolitiques. Les cours mondiaux des denrées alimentaires ont atteint des niveaux records depuis l’invasion russe de l’Ukraine, l’un des principaux pays producteurs de blé, de maïs et d’huile de tournesol. Cette dépendance aux importations, combinée aux perturbations internes et externes, met en lumière la fragilité de sa chaîne d'approvisionnement alimentaire.
L'histoire de la Chine est d'ailleurs jalonnée d'épisodes de famine, notamment à la fin des années 1950 et au début des années 1960, lorsque la collectivisation des terres imposée par le régime communiste a fait des dizaines de millions de morts dans les campagnes. Ces souvenirs douloureux rappellent l'importance capitale d'une sécurité alimentaire robuste pour la stabilité du pays.

Le poids de l'histoire et le dernier empereur
L'histoire tumultueuse de la Chine a été traversée par des figures emblématiques, comme Puyi, le dernier empereur enfant de la dernière dynastie impériale chinoise. Sa vie de souverain fantoche d’un État de Mandchourie que la Société des Nations ne reconnaît pas, puis son parcours à travers les prisons soviétiques et chinoises où il subira une rééducation subtile qui fera de lui un fervent partisan de Mao, illustrent les bouleversements profonds de la première moitié du XXe siècle.
Étonnants propos dans la bouche du dernier empereur de Chine. Puyi, monté sur le trône à l'âge de huit ans ; exilé en 1925 à Tientsin par les soldats de la Guerre civile ; rétabli sur le trône du Mandchoukouo comme empereur de paille par les japonais ; enfermé en 1945 dans les prisons soviétiques ; puis dans les prisons chinoises où il subira une rééducation subtile qui fera de lui un fervent partisan de Mao. Emporté dans ce cataclysme, il tente de sauver sa vie et ce qu’il croît toujours être son trône, sans jamais entrevoir, sinon a posteriori et sous la férule de ses instructeurs maoïstes, les enjeux de son temps. Mais cette succession de malheurs et son caractère de anti-héros lui donnent aujourd’hui dans son pays, après plusieurs décennies de mépris, une dimension tragique fascinante.
Dans une rencontre enregistrée en 2015, il aurait déclaré : « Mes crimes ont causé la mort de millions d'êtres humains, et j'avais cent fois mérité la mort, moi aussi. Au lieu de me tuer, on m'a donné la possibilité de regretter mes fautes et de travailler à la construction du socialisme. » Ces propos révèlent la complexité d'un personnage pris dans la tourmente des changements politiques et sociaux radicaux. Danielle Elisseeff, membre statutaire du Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine de l’Ehess, auteure de « Puyi. Le dernier empereur de Chine », ainsi que Samia Ferhat, maîtresse de conférences à l'université Paris Ouest Nanterre, ont étudié cette période.
Ces récits historiques, bien que distants des préoccupations agricoles contemporaines, soulignent la résilience et l'adaptabilité d'une nation qui a su traverser les époques en s'adaptant à des défis immenses. La « dernière récolte » en Chine ne fait pas uniquement référence à l'acte agricole, mais également à la constante évolution de ses méthodes, de sa société et de son approche pour assurer son avenir, tout en étant profondément ancrée dans un passé riche et complexe.