Le thème du « Christ jardinier », ancré dans l'épisode biblique du Noli me tangere, a traversé les siècles et inspiré d'innombrables artistes. Au Louvre, un dessin traditionnellement attribué à Antonio Allegri, dit Le Corrège (1489-1534), illustre cette scène emblématique. Cependant, cette attribution est sujette à débat, révélant la complexité de l'expertise artistique et l'évolution des connaissances.

Le Noli me tangere : Un récit fondamental
La tradition chrétienne rapporte l'épisode du Noli me tangere de la manière suivante. Le dimanche de Pâques, trois jours après la crucifixion, Marie-Madeleine (Marie de Magdala), disciple de Jésus, se rend au tombeau du Christ pour se recueillir. Elle se penche à l'intérieur et constate que le corps de Jésus a disparu. À sa place, deux anges vêtus de blanc lui demandent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? ». Marie-Madeleine répond : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. » À ce moment, Marie-Madeleine se retourne et voit un homme qu’elle prend pour un jardinier, car il a une bêche sur l’épaule. L’homme dit : « Marie ! » et elle répond : « Maître ! ». Alors Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : "Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu". »
Ce passage de l'Évangile de Jean (20:11-18) est le fondement du thème du Christ jardinier. Il symbolise le passage du Christ d'une existence terrestre à une réalité divine, et l'interdiction de Marie-Madeleine de le toucher souligne ce changement d'état. La vie terrestre du Christ est achevée. N’étant pas un homme ordinaire, mais le fils de Dieu, sa résurrection lui permet de prononcer ces dernières paroles indiquant qu’il reste présent. Marie-Madeleine ne doit pas le retenir car il n’appartient plus au monde des vivants.
L’impossible histoire de Marie-Madeleine !
Le dessin du Louvre : Une attribution fluctuante
Le dessin dont il est question au Louvre, portant l'inventaire du musée Napoléon sous le numéro 4215, est désigné comme « Le Christ porté sur des nuages ». Il est décrit comme un dessin aux crayons noir et blanc, mesurant H. 36 x L. 23,5 cm. Son origine est attribuée aux collections nouvelle, de Richardson, de Pierre Lelly et de Jean Barnard, avec un prix d'estimation de 20 francs. L'emplacement actuel est la Calcographie du Musée Napoléon. Des observations indiquent qu'il a été remis le 8 juillet 1828 pour être relié.
Traditionnellement, ce dessin a été donné à Antonio Allegri, dit Corrège. Cependant, les études ultérieures ont remis en question cette attribution. A. E. Voir, J. Vergnet-Ruiz, R. Bacou et G. Bora, parmi d'autres experts, ont attribué ce dessin à Camillo Boccaccino. Par exemple, J. Vergnet-Ruiz, dans le catalogue d'exposition Hommage au Corrège (Paris, Orangerie, 1934), le classe dans l'« École du Corrège ». R. Bacou, dans les catalogues d'expositions Dessins de l'école de Parme (Paris, Musée du Louvre, 1964) et Nouvelles attributions : Dessins du XVIe au XVIIIe siècle (Paris, Musée du Louvre, 1978), l'attribue explicitement à Boccaccino. G. Bora, dans Paragone, mentionne également Boccaccino.
Ce dessin est réalisé à la pierre noire, avec des rehauts de blanc, sur papier bleu vert. Il présente une mise au carreau à la pierre noire, avec des carreaux de 6 cm, une technique souvent utilisée pour la transposition d'un dessin préparatoire à une œuvre de plus grande envergure. Ces détails techniques sont cruciaux pour l'analyse stylistique et l'attribution.

Le Corrège : Artiste de Parme et son héritage
Antonio Allegri, dit Le Corrège, est un peintre italien de la Haute Renaissance, actif principalement à Parme. Bien que ses débuts soient mal connus, il est probable qu'il se soit formé à Mantoue, au contact des œuvres du sévère Mantegna. Deux de ses œuvres de jeunesse, La Vierge et l’Enfant et L’Adoration de l’Enfant, attestent de cette influence.
Un autre dessin lié au Corrège, également recensé dans l'inventaire du musée Napoléon (numéro 4178), est intitulé « Le Christ qui couronne la Vierge dans la tribune, sous la coupole de st. Jean de Parme ». Ce dessin à la sanguine, mesurant H. 24 x L. 16,5 cm, provient des collections du père Resta, de lord Sommers, de Richardson, et de Jean Barnard. Son prix d'estimation était de 15 francs. Il fut également remis le 8 juillet 1828 pour être relié.
L'arrivée en 1490 à Mantoue de la jeune marquise Isabelle, qui juge l'art de Mantegna dépassé et affiche sa prédilection pour une peinture plus aimable et sentimentale, a pu influencer le climat artistique de l'époque. Les dernières créations de Mantegna, telles que L’Adoration des mages, L’Ecce Homo et La Sainte Famille, montrent une exécution plus douce et un pathétisme qui pourraient refléter cette évolution. À la mort de Mantegna en 1506, personne à Mantoue ne semblait en mesure de prendre sa relève, pas même son fils Francesco. C'est dans ce contexte que l'on peut situer la formation et l'émergence du Corrège, dont le style tendre se distingue de la rigueur de Mantegna.

Les représentations du Noli me tangere : Une constante dans l'histoire de l'art
Le thème du Noli me tangere a inspiré de nombreux peintres à travers les siècles, chacun y apportant sa propre interprétation stylistique et émotionnelle. Le Christ est souvent représenté en jardinier, comme l'a cru Marie-Madeleine. Cette scène apparaît dans les manuscrits dès les IXe et Xe siècles, s'inspirant plus ou moins directement du texte de Jean.
Giotto (v. 1320)
Noli me tangere (fresque, Basilique Saint-François d'Assise, église inférieure). Giotto, pionnier de la Renaissance, dépeint la scène avec une simplicité monumentale et une expressivité nouvelle pour son époque.
Fra Angelico (1440-41)
Noli me tangere (fresque, 166 × 125 cm, Couvent San Marco, Florence). Fra Angelico traduit le message spirituel par une composition simple mais ambitieuse par son contenu émotionnel. À gauche, le tombeau ouvert duquel Jésus est sorti, est creusé dans la roche, accentuant le miracle de la résurrection.
Le Corrège (v. 1525)
Noli me tangere (Huile sur bois, transféré sur toile, 130 × 103 cm, Musée du Prado, Madrid). Dans cette œuvre, le mouvement (les deux bras du Christ et le bras de Marie-Madeleine) suit approximativement la diagonale du tableau, créant une dynamique visuelle qui renforce l'instant de la rencontre et du refus.
Titien (v. 1514)
Noli me tangere (v. 1514). Le jeune Titien (1488-1576), formé par Giovanni Bellini et Giorgione, commence sa carrière par des portraits et des scènes religieuses très connues. Titien représente le moment où Jésus prononce ces paroles souvent commentées par les exégètes de la Bible. Le peintre place la scène biblique dans un paysage profond qui lui permet de déployer son art de la composition et son génie de la couleur. Le jeune artiste (environ 26 ans) a d’ailleurs hésité puisque la National Gallery signale que l’analyse aux rayons X montre un premier Christ coiffé d’un chapeau de jardinier et se détournant de Marie-Madeleine.
Ce paysage est caractéristique du début du 16e siècle par son découpage en trois zones horizontales associées à des dominantes chromatiques. La terre observable, avec ses constructions, sa végétation et ses troupeaux est placée dans les deux-tiers inférieurs du tableau avec des ocres et des verts. Le paysage lointain est constitué par une bande bleu-gris séparée du ciel ennuagé, troisième zone, par une ligne d’horizon très apparente. La composition du paysage s’inspire de Giorgione, comme on le voit dans son Jugement de Salomon (v. 1500-1502).
En ce qui concerne la scène religieuse, Titien innove en dénudant le Christ, ce que ne faisaient pas ses prédécesseurs. Jésus porte seulement le linceul blanc qui le recouvrait dans la tombe. Le peintre insiste sur le drapé qui répond à celui du vêtement également très simple de Marie-Madeleine. Un soupçon de maniérisme apparaît dans la position du Christ lorsqu’il cherche à éviter le contact avec sa disciple. La position des corps a été soigneusement étudiée par Titien. Le geste d’évitement conduit le Christ à une position en courbe légère symbolisant parfaitement la douceur du refus. Marie-Madeleine, agenouillée sur le sol en position d’imploration, regarde le visage du Christ au-dessus d’elle. D’un point de vue chromatique, la partie ciel et horizon contraste avec le reste du paysage : bleu, blanc, gris d’une part ; ocre et vert d’autre part.
Agnolo Bronzino (1561)
Noli me tangere (Huile sur bois, 291 × 195 cm, musée du Louvre, Paris). Le maniérisme est très présent, l'essentiel ici est dans les postures des personnages : déhanchement du Christ pour éviter Marie-Madeleine, révérence de cette dernière, accentuant le geste jusqu'à l'artifice, comme le souligne l'œuvre de Titien.
Lavinia Fontana (fin XVIe siècle)
Lavinia Fontana, femme peintre italienne maniériste, s’est également attachée à représenter l’insolite thème du « Noli me tangere » qui, d’une certaine façon, glorifie la femme, car elle témoigne de l’importance que lui accordait Jésus.
Nicolas Poussin (1653)
Noli me tangere (Huile sur bois, 47 × 39 cm, musée du Prado, Madrid). Poussin apporte une rigueur classique à la scène, avec une composition équilibrée et une émotion contenue.
Claude Lorrain (1681)
Paysage avec la scène Noli me tangere (Huile sur toile, 84,5 × 141 cm, Städelsches Kunstinstitut, Francfort). Claude Lorrain, maître du paysage, intègre la scène religieuse dans un vaste paysage, soulignant l'harmonie entre la nature et le divin.

Le rôle des inventaires et des catalogues d'exposition
L'étude des inventaires des musées, comme l'Inventaire du Musée Napoléon, et des catalogues d'exposition est essentielle pour retracer l'histoire d'une œuvre et ses attributions successives. Ces documents fournissent des informations précieuses sur les propriétaires précédents, les dimensions, les techniques et les évaluations des œuvres.
Les inventaires mentionnent souvent des observations manuscrites, comme « Remis le 8 juillet 1828 pour être relié. à l'encre », qui peuvent donner des indices sur la conservation ou la présentation des œuvres à une époque donnée. Les « signes de recollement », tels que « Vu au crayon#trait oblique / au crayon / sur le n° d'ordre », sont des marques utilisées pour vérifier la présence d'une œuvre lors des inventaires successifs.
Les catalogues d'exposition, comme ceux mentionnés dans le contexte du dessin du Corrège (ou Boccaccino), sont des lieux où les attributions sont discutées, affinées et parfois révisées par les experts. Ils reflètent l'état des connaissances à un moment précis et contribuent à la recherche continue sur l'histoire de l'art.
Les publications et les recherches contemporaines
La recherche sur les œuvres d'art est un processus continu. Les publications récentes, telles que les catalogues d'expositions comme Andrea Solario. Pittore del Rinascimento tra Italia e Francia (Milan, 2025), Avant le musée… à quoi servaient les tableaux (Strasbourg, 2019), ou encore les monographies et les articles universitaires, continuent d'enrichir notre compréhension des artistes et de leurs œuvres.
Des spécialistes comme Fiorella Sricchia Santoro, Ferdinando Bologna, Federico De Melis, Dominique Thiébaut, Jean-Pierre Cuzin, Luciana Arbace, Giovanni Previtali et Bernard Berenson ont contribué de manière significative à l'étude des maîtres italiens et de leurs œuvres. Leurs travaux, qu'il s'agisse de catalogues sommaires, d'études critiques ou de listes d'artistes, sont des ressources fondamentales pour les chercheurs.
Il est important de noter que le contenu des entrées d'inventaire ou de catalogues ne prend pas nécessairement en compte les dernières données, car la recherche est en constante évolution. C'est pourquoi la confrontation des sources et la poursuite des analyses sont indispensables pour une compréhension approfondie des œuvres d'art et de leurs attributions.