
Les techniques fondamentales de toute société sont celles qui permettent aux hommes de se procurer de la nourriture. Cette quête de subsistance, explorée notamment par Christian Ghasarian à travers ses analyses des sociétés passées et présentes, englobe un ensemble d'activités dont les frontières sont souvent poreuses. La répartition de ces différentes techniques entre pêche, chasse, élevage, cueillette et agriculture est d'une commodité certaine, mais il est malaisé de définir les limites de l'une à l'autre. La question se pose par exemple de savoir s'il s'agit de la pêche ou de la chasse lorsqu'on capture des oiseaux avec des hameçons flottants ou lorsqu'on flèche des poissons. Le point commun de toutes ces techniques est la capture d'êtres vivants, qu'il s'agisse des hommes ou des animaux, et partager cette activité selon le milieu aquatique ou terrestre de l'espèce visée est arbitraire. Cette exploration des modes d'acquisition de ressources permet de comprendre les fondements des civilisations humaines, depuis les premières formes identifiées il y a près de 7 millions d’années, ou seulement à l’apparition d’Homo sapiens, il y a quelque 300 000 ans, période durant laquelle l’humanité a pour l’essentiel vécu de chasse, de pêche et de cueillette.
La Chasse : Armes, Stratégies et Interprétations Sociales
L'analyse des techniques de chasse mène nécessairement aux armes et aux pièges, aux leurres et aux poisons. Les armes sont en fait des outils et des instruments de percussion, mais la richesse de leur typologie exige une plus grande précision dans le vocabulaire utilisé pour les décrire. Il faut donc distinguer les armes de jet des armes de main, et ces dernières sont de nouveau à répartir selon deux critères : la longueur relative de la lame et le type de percussion. L'étude des armes introduit nécessairement l'étude des moyens de défense, boucliers actifs ou passifs et armures. La chasse inclut aussi la capture à la main et le dressage d'animaux pour la chasse.

Les sociétés de chasseurs se distinguent par une relation particulière avec leur environnement et leurs proies. Ils doivent prendre le point de vue de l’animal pour l’attraper et ils doivent s‘en distinguer pour se nourrir. Cette dynamique de prédation, c’est-à-dire l’opposition entre la proie et le prédateur, détermine les relations entre affins et ennemis, et influence profondément l'organisation sociale et politique. Traditionnellement, dans de nombreuses cultures de chasseurs-cueilleurs, les hommes chassent et les femmes cueillent, les chasseurs assurant la protection du groupe et du territoire.
La découverte de sites comme Göbekli Tepe est venue contredire l’image que l’on a souvent des dernières sociétés de chasseurs-cueilleurs - appelées mésolithiques en Europe - représentant de petits groupes vivant furtivement dans des campements éphémères et isolés au sein de la forêt primaire. Ces découvertes révèlent des sociétés plus complexes, capables de réalisations architecturales significatives. Les artistes du Paléolithique final, vaillants chasseurs de gros gibier, ont souvent été opposés à leurs successeurs mésolithiques, peu soucieux d'esthétique, mangeurs de lapins et d'escargots. Cette opposition, cependant, simplifie une réalité plus nuancée des pratiques de chasse et des expressions artistiques.
Un exemple éloquent de l'intense activité de chasse se trouve chez les Magdaléniens à Pincevent, où le retour régulier était lié au passage saisonnier des rennes. L'abondance des os retrouvés et le grand nombre des petites lamelles de silex qui armaient les pointes de sagaies en bois de renne attestent d'une activité de chasse significative. Des chasseurs-cueilleurs commencent à circuler dès 10 000 avant J.-C., marquant une période de transition et d'adaptation aux changements environnementaux.
Les derniers chasseurs-cueilleurs - Sur les traces des Hommes de la Préhistoire -Documentaire -S1E5
La Cueillette : Connaissance du Milieu et Symbiose avec la Nature
L'exploitation du monde végétal débute avec la cueillette, que l'on trouve en général associée à la chasse. Se fier principalement à la cueillette exige une connaissance approfondie du milieu naturel. Les Kung, peuple bochiman du désert de Kalahari en Afrique, sont capables de nommer deux cents variétés végétales, bien qu'ils n'en mangent que quatre-vingt-cinq. Toutes ces plantes ne font pas partie du régime quotidien car, hormis les périodes de disette, 90 p. (le reste du texte est coupé ici, mais l'idée est que la cueillette est une activité essentielle même si toutes les plantes connues ne sont pas consommées quotidiennement).

Ce rapport intime avec la nature, souligné par Ghasarian et d'autres anthropologues, contredit l'image d'un « primitif » qu'on se représentait auparavant comme étant dominé par la nature et épuisé par la quête de sa subsistance. Au contraire, des travaux comme ceux de Marshall Sahlins, connu pour son livre de 1972 traduit en français en 1976 sous le titre Âge de pierre, âge d’abondance, ont mis en lumière la relative aisance de vie des sociétés de chasseurs-cueilleurs.
L'apport conjugué de l'agriculture, activité essentielle, de la cueillette toujours importante, de la chasse et de la pêche assure l'équilibre bioéconomique des sociétés amazoniennes. Cette interdépendance des différentes méthodes d'acquisition est une caractéristique commune à de nombreuses sociétés à travers le monde. La cueillette ne se limite pas aux plantes, elle inclut aussi le ramassage de mollusques et la collecte du miel des abeilles sauvages, diversifiant ainsi les sources de nourriture.
L'Élevage : Une Domestication aux Multiples Facettes
L'homme n'élève pas différentes espèces du règne animal uniquement pour se procurer de la nourriture, mais pour satisfaire à bien d'autres besoins, voire à des goûts esthétiques, comme dans l'élevage d'agrément. L'élevage comprend ainsi plusieurs modes, depuis la simple déprivation de liberté et l'apprivoisement jusqu'au dressage très spécialisé du cirque. Par ailleurs, les espèces élevées actuellement ne constituent pas une somme ne varietur des efforts de l'homme dans ce domaine. Il y eut des essais infructueux comme l'élevage de l'antilope ou de l'hyène en Égypte dynastique, du chameau en Camargue.

La gamme des espèces élevées par l'homme est étendue. Les invertébrés sont représentés par les vers à soie et les huîtres, et une recherche systématique sur l'élevage inclurait les drosophiles des laboratoires. Les vertébrés comprennent, parmi les reptiles, les couleuvres élevées au Mexique, différentes races de poissons, une vingtaine d'espèces d'oiseaux et une quarantaine d'espèces de mammifères, parmi lesquelles, naturellement, on trouve les populations les plus nombreuses : les canidés, les bovidés, les ovidés, les suidés, les équidés et les camélidés. Parmi les mammifères figurent les animaux dont l'élevage est d'un profit multiple pour l'homme puisqu'ils lui fournissent les bêtes de trait, la viande comestible, le lait, le beurre, les peaux et les fourrures.
Tous les modes de rapports entre éleveurs et bêtes existent. Celles-ci sont parfois à demi sauvages, comme les rennes que suivent les hommes en modifiant à peine les parcours nécessaires à leurs besoins. Le troupeau peut n'être que source de prestige, et, dans ce cas, les éleveurs doivent obligatoirement vivre en rapport avec des groupes d'agriculteurs, que ceux-ci soient dominés ou insérés avec les éleveurs dans une économie complexe. Cette interaction entre éleveurs et agriculteurs met en lumière les dynamiques économiques et sociales qui se développent autour de la production de ressources.
Les derniers chasseurs-cueilleurs - Sur les traces des Hommes de la Préhistoire -Documentaire -S1E5
L'Agriculture : Innovation et Transformation des Paysages
L'agriculture, souvent considérée comme une révolution majeure dans l'histoire humaine, s'est développée à partir des bases posées par la cueillette. L'araire est un instrument de culture attelé léger qui complète les outils manuels (houe, bêche). Associé à un animal (bœuf, âne…), il permet la conquête de nouveaux espaces cultivés ainsi qu'une intensification de l'exploitation agricole. À l'époque gréco-romaine, tous les éléments constitutifs de la charrue sont attestés, mais encore employés séparément. En Italie du Nord, dans le Tessin, l'avant-train est connu. En Europe non méditerranéenne, on utilise un araire à coutre. Ces innovations technologiques ont joué un rôle crucial dans la capacité de l'homme à modifier et à exploiter son environnement.

Le terme « mésolithique », comme on l'a vu, sert à désigner tantôt un stade intermédiaire entre l'économie de chasse et de cueillette et la production des aliments, tantôt une phase d'évolution des industries lithiques. Cette période charnière est essentielle pour comprendre la transition vers l'agriculture et les changements qu'elle a entraînés dans les modes de vie humains. Les sociétés qui ont embrassé l'agriculture ont souvent développé des structures sociales plus sédentaires et des regroupements plus vastes (clan, village, voire tribu) pour des tâches qui dépassent les capacités individuelles.
Les Liaisons au-delà de l'Humain et les Perspectives Anthropologiques
L'essai de l’anthropologue Charles Stépanoff, Attachements. Enquête sur nos liens au-delà de l’humain, invite à réfléchir sur la complexité des relations que l'homme entretient avec le monde animal et végétal. Cette perspective est particulièrement pertinente dans l'étude des sociétés de chasseurs-cueilleurs, où la connexion avec la nature est souvent profonde et multiforme. Les sociétés de chasseurs ont développé une compréhension intime de l'écosystème, reconnaissant les interdépendances et les cycles naturels.
L'étude des religions traditionnelles selon les activités des sociétés et selon leur organisation sociale et politique révèle des tendances fascinantes. Par exemple, les représentations chamaniques des peuples d’Alaska ou d’Amazonie qui représentent simultanément un visage humain et un corps d’oiseau, de poisson ou de renard, illustrent cette fluidité des frontières entre l'humain et le non-humain. Ces expressions artistiques et spirituelles témoignent d'une vision du monde où l'homme n'est pas séparé de son environnement, mais en est une partie intégrante.
Même si les Bochimans étaient traditionnellement des chasseurs-cueilleurs, il existait des différences socioculturelles considérables entre les groupes, montrant la diversité des adaptations humaines à des environnements similaires. La première chronologiquement, cette civilisation, fondée sur la chasse et le ramassage, était déjà marginale aux derniers siècles de l'époque traditionnelle. Cela souligne la constante évolution des modes de vie humains et l'apparition de nouvelles formes d'organisation sociale et économique.
Les derniers chasseurs-cueilleurs - Sur les traces des Hommes de la Préhistoire -Documentaire -S1E5
Les observations de Christian Ghasarian et d'autres chercheurs contribuent à une compréhension plus riche et plus nuancée des sociétés humaines, en insistant sur la diversité des stratégies d'acquisition de ressources et sur la complexité des liens qui unissent l'homme à son environnement. Cette approche permet de dépasser les stéréotypes du « primitif » pour appréhender la richesse et l'ingéniosité des cultures qui se sont développées autour de la chasse, de la cueillette, de la pêche et, plus tard, de l'élevage et de l'agriculture.
tags: #chritsian #ghasarian #chasse #et #cueillette