Cicéron : Une figure intemporelle de l'éloquence, du droit et de la philosophie romaine

Portrait de Cicéron

Marcus Tullius Cicero, plus connu sous le nom de Cicéron, est une figure emblématique de la Rome antique, dont l'influence perdure à travers les siècles. Né le 3 janvier 106 av. J.-C. à Arpinum, en Italie, et assassiné le 7 décembre 43 av. J.-C. à Formies, il fut un homme d'État romain, un brillant orateur, un avocat renommé, un philosophe perspicace, un rhéteur accompli et un écrivain latin prolifique. Son parcours exceptionnel, d'« homme nouveau » à consul, témoigne de son génie et de son dévouement à la République romaine.

Les origines et la formation d'un "Homo Novus"

Cicéron, bien que citoyen romain, ne faisait pas partie de la noblesse. Il est né dans une famille équestre ayant de fortes assises locales à Arpinum, une petite ville des Volsques, aux confins du pays marse, dans les contreforts de l'Apennin. Cette origine ne le destinait pas, en principe, à un rôle politique majeur. Cependant, la famille jouissait d'une certaine fortune et d'une respectabilité qui permettaient son inscription parmi les chevaliers romains lors des recensements. Le grand-père de l'orateur, un homme à l'ancienne mode, batailleur et processif, était lié d'amitié ou en rapports d'estime avec des figures importantes comme M. Aemilius Scaurus. L'influence de son grand-père, la gloire de Marius qui rejaillissait sur Arpinum, les liens de parenté avec des personnages considérés de Rome et l'inclination des chevaliers d'origine municipale vers le Sénat expliquent les études romaines et les premières ambitions de Cicéron.

Après une solide formation à la rhétorique et au droit, Cicéron réussit, grâce à ses talents d'avocat, à se constituer suffisamment d'appuis pour parvenir, en 63 av. J.-C., à la magistrature suprême, le consulat. Il était un « homo novus », un homme nouveau, dont la réussite reposait entièrement sur son mérite et non sur son lignage. Dès son plus jeune âge, il choisit comme modèles les orateurs M. Antonius et L. Crassus, qu'il immortalisa plus tard dans son De Oratore. Ces hommes, n'appartenant à aucun clan et ne pouvant compter sur une clientèle héréditaire, ouvraient la voie des magistratures grâce à leur autorité morale et leur éloquence.

Carte de l'Italie romaine montrant Arpinum

Cependant, son apprentissage ne se limita pas à l'éloquence. Lorsqu'il prit la toge virile le 17 mars 90 av. J.-C., il choisit comme maître un juriste, Quintus Mucius Scaevola l'Augure, et après sa mort, un autre juriste, Quintus Mucius Scaevola le Pontife. Cicéron a toujours été passionné par le droit et a défendu les études juridiques, qu'il considérait comme essentielles car à cette époque, le droit romain n'était pas seulement une affaire de murs mitoyens ou de règlements électoraux. Il touchait à la religion et à toute la vie, publique comme privée, et Cicéron le décrivit comme le lien de toutes les vertus, même les plus désintéressées. Les Scaevola, dont l'un fut l'élève du philosophe Panaitios, s'étaient efforcés d'organiser le vaste et parfois incohérent matériel des traditions juridiques romaines en dégageant des idées maîtresses et des principes. C'est dans la maison des Scaevola que Cicéron fut introduit à l'admiration de Scipion Émilien, un homme dont l'humanité, le sens des réalités italiennes et l'intuition de la vocation universelle de Rome annonçaient déjà l'empereur Auguste.

L'engagement politique et les défis de la République

La guerre civile, lors des premiers mois de 87 av. J.-C., interrompit les études du jeune Cicéron. Cette guerre absurde, née de l'ambition déçue du vieux Marius, compromit la cause du Sénat, qui, en défendant l'ordre légal, prit l'allure de conservateurs et d'ennemis du peuple. Pendant quatre ans, les populares triomphèrent, pillant et massacrant. Cicéron fut témoin de l'égorgement de ceux qu'il vénérait et garda toujours l'horreur de cette tyrannie.

Le retour de Sylla en novembre 82 av. J.-C. marqua un retour à la vie civilisée. Le premier discours de Cicéron, Pro Quinctio, passa inaperçu, mais dès le second, Pro Roscio Amerino (80 av. J.-C.), l'orateur s'imposa avec la courageuse indépendance de jugement moral qui fera toujours sa force. Il défendit Sextus Roscius contre un individu s'étant insinué dans l'entourage de Sylla. Après ce succès, Cicéron quitta Rome pour un voyage de deux ans en Grèce (79-77 av. J.-C.) afin de refaire sa santé et d'apprendre des rhéteurs les techniques d'une éloquence plus sobre et adaptée à ses moyens. À son retour, il était prêt pour une carrière politique.

À la fin de 76 av. J.-C., il fut élu questeur et chargé de l'administration financière de la Sicile occidentale à Lilybée. Il s'acquitta de ces fonctions avec une extraordinaire facilité d'adaptation. C'est le cas de l'affaire de C. Verrès, administrateur rapace et négligent de la Sicile. Dès novembre 72 av. J.-C., les plaintes affluèrent devant le Sénat. Cicéron, convaincu de la réalité des faits incriminés, prit en charge les intérêts des Siciliens. Il était heureux de défendre une cause juste et avait conscience, en tant que sénateur plaidant devant les sénateurs, de défendre l'honneur de son ordre, compromis par l'indulgence de certains et les égarements d'un seul. Les prolongements politiques du procès ne lui déplurent pas. Homme d'espérance, il ne pensait pas que les lois d'exception instituées par Sylla pour concentrer le pouvoir aux mains du Sénat dussent rester indéfiniment en vigueur. Il imaginait une république plus saine, où la classe équestre, dont il était issu, serait associée plus étroitement aux responsabilités de l'État.

En 70 av. J.-C., on crut revenir aux traditions républicaines en restituant le tribunat de la plèbe, supprimé par Sylla. Un nouveau parti démocratique se constitua autour de cette magistrature, son programme reprenant celui des Gracques : abolition des dettes, partage des terres. L'âme de ce parti était Jules César, mais on poussait en avant un aristocrate endetté, L. Sergius Catilina. En 64 av. J.-C., Catilina tenta d'accéder au consulat, mais Cicéron fut élu contre lui. Les populares tentèrent de prendre leur revanche par des querelles rétrospectives et des affaires de corruption électorale.

Franck Ferrand raconte : Catilina contre Cicéron (Les Grands Dossiers de l'Histoire)

En juillet 63 av. J.-C., Catilina décida de recourir à l'insurrection armée, aux émeutes, aux assassinats et aux incendies simultanés dans Rome. Cicéron se conduisit alors avec le savoir-faire d'un avocat habitué à rassembler des renseignements, reconnaissant l'importance de ce que d'autres eussent dédaigné comme de vaines rumeurs. Ses discours, les célèbres Catilinaires, prononcés en novembre-décembre 63 av. J.-C. devant le peuple et le Sénat, sont des chefs-d'œuvre d'adresse politique. Catilina, désemparé par cette violence verbale presque torrentielle, quitta Rome et rejoignit une armée insurrectionnelle en Étrurie, signant ainsi l'aveu de son crime. Quelques jours plus tard, ses complices furent trahis par des messages imprudents. Le Sénat confia à Cicéron la mission de défendre la République, et Cicéron les fit exécuter. Bien que cela ait pu outrepasser les limites des pouvoirs attribués à un consul par la tradition romaine, Cicéron jura, en quittant sa charge, qu'il avait sauvé la République. Cette fermeté procura à Rome quinze ans de paix civile, et le parti populaire, sous sa forme révolutionnaire, fut définitivement enterré. Cicéron considéra cette année de consulat comme le sommet de sa destinée personnelle, à juste titre.

Cependant, ce fut aussi le terme de sa carrière politique active. Dans l'époque qui suivit, il n'eut plus sa place. Il pouvait se faire entendre dans des assemblées diverses - peuple, Sénat, jurés, tribunaux - inspirant confiance et entraînant ses auditeurs par sa générosité et sa conviction. Mais à partir de 63 av. J.-C., dans une cité où s'affrontaient des hommes sourds à toute autre voix que celle du lucre ou de l'ambition, il fut désarmé, n'ayant ni clientèle, ni armée, et étant relativement pauvre comparé à un Crassus immensément riche, un Pompée auréolé de ses victoires, ou un César bientôt appuyé par l'armée des Gaules.

La pensée philosophique de Cicéron : Droit naturel, éthique et rôle de l'État

Infographie sur les principales idées philosophiques de Cicéron

Cicéron est considéré comme l'un des fondateurs de la doctrine du Rule of Law et de la tradition occidentale de l'humanisme. Sa pensée, enrichie par son expérience politique personnelle, synthétise diverses sources grecques, principalement des stoïciens proches du cercle de Scipion, tels que Diodote, Aelius Stilo et Posidonius. La vision de l'homme chez Cicéron est fortement influencée par le cosmopolitisme du Stoïcisme. L'humanitas est une qualité potentiellement présente chez chaque homme. Si l'homme fait l'effort philosophique de se cultiver et de rechercher la vérité, il peut réaliser son humanité et accéder à la perfection morale, l'honestas. Pour Cicéron, « Bien qu'il ait forme humaine, il dépasse néanmoins les bêtes sauvages en brutalité. »

La Justice et le Droit Naturel

Selon Cicéron, la justice est définie sur le principe du juriste Ulpien, suum cuique tribuere, c'est-à-dire rendre à chacun ce qui lui est dû. L'homme juste doit donc ne pas nuire à autrui en spoliant sa propriété et honorer ses contrats, ce qui suppose d'agir de bonne foi (fides). Conformément à l'idéal stoïcien, ces exigences de la justice sont de portée universelle, non restreintes aux seuls proches. La propriété, pour Cicéron, n'est pas issue de la nature mais d'un contexte historique, et elle constitue la base sur laquelle se sont bâties les sociétés humaines. Il dénonce fermement les lois qui visent à l'égalité des fortunes ou à une forme de redistribution. Les impôts doivent servir l'intérêt de tous et non cautionner le vol des uns par les autres. Il condamne les injustices des hommes d'État comme Crassus ou César qui, sous couvert de démagogie, s'enrichissent par la saisie contrainte des biens privés, les reliant à l'instabilité politique qu'a connue la République Romaine. Il affirme : « Quant à ceux qui, pour se rendre populaires, proposent audacieusement des lois agraires, veulent exproprier les légitimes propriétaires, faire remise de leurs dettes aux débiteurs, ils sapent les fondements de la République. Comment d'abord la concorde régnerait-elle, quand on prend aux uns leur avoir et le distribue à d'autres ? » et « Considérer la chose publique comme une source de profit, ce n'est pas seulement laid, c'est criminel et impie. »

Comme Aristote ou les stoïciens, Cicéron énonce que la justice précède le droit positif. Elle forme un lien unissant tous les Hommes (un droit des gens) au-delà du simple droit civil. Le citoyen possède donc une norme supérieure à l'aune de laquelle il peut examiner les lois des dirigeants ou des juristes, afin de distinguer ce qui relève du légal et du légitime. Cicéron cite des exemples de lois naturelles précédant les lois de la Cité : la hiérarchie (les hommes ne naissent pas tous avec les mêmes talents), le mariage (nécessaire à la reproduction de l'espèce) et la réciprocité des échanges. Le droit naturel est la source d'où provient le droit positif et l'idéal qu'il doit viser. Par exemple, la Cité devra se doter de magistrats qui détiendront le pouvoir, réprouver le célibat et interdire la mendicité. S'éloignant du rationalisme de Platon qui désirait créer ex nihilo une cité idéale, Cicéron souligne l'importance de la tradition. Il soutient que le droit et les institutions résultent d'un processus d'évolution impliquant les apports d'une grande quantité d'Hommes sur un grand nombre de générations. Il écrit : « Notre république n'a point été constituée par un seul esprit, mais par le concours d'un grand nombre ; ni affermie par les exploits d'un seul homme, mais par plusieurs siècles et une longue suite de générations. Il ne peut se rencontrer au monde, nous répétait Caton, un génie assez vaste pour que rien ne lui échappe ; et le concours de tous les esprits éclairés d'une époque ne saurait, en fait de prévoyance et de sagesse, suppléer aux leçons de l'expérience et du temps. »

La Nature Humaine et l'Individualité

Dans la droite lignée des stoïciens, Cicéron divise la nature humaine en deux : une nature générale liée à l'espèce et une nature individuelle propre à chacun. Il ajoute qu'il faut s'efforcer de se conformer à nos qualités propres, qui forment notre personnalité. Il est vain de s'en écarter et de vouloir imiter celle des autres, car cela formerait un ensemble contradictoire et ridicule : mieux vaut parler sa langue maternelle, dit-il, que de remplir ses discours de mots étrangers. Cicéron illustre la notion d'individualité avec la métaphore du théâtre : même au théâtre, les acteurs savent distinguer pour quel rôle ils sont taillés ou non. Chaque homme a un rôle à remplir et a donc intérêt à remplir les missions pour lesquelles il est le plus apte. « Que chacun donc connaisse ses aptitudes naturelles, qu'il juge sans complaisance ce qu'il peut avoir de bon et ce qu'il a de mauvais ; ne nous laissons pas dépasser en clairvoyance par les acteurs. »

Le Rôle de l'État

Cicéron est un fervent partisan de l'État de droit, car une cité où règnent la force et l'injustice ne peut être considérée comme un État, quand bien même elle serait prospère et prestigieuse. Selon lui, la mission principale de l'État est de protéger la liberté et la propriété. Tout comme l'Homme doit toujours préférer la morale à l'utilité, l'État doit s'abstenir de faire preuve de cruauté et d'ignorer le droit, car ce faisant, il contredit sa raison d'être et agit contre l'humanité même. Cicéron refuse donc les théories de la raison d'État.

La démocratie permet à chaque citoyen de participer aux affaires de l'État. En règle générale, Cicéron remarque que le peuple préfère passer de l'aristocratie ou de la monarchie à la démocratie et désire rarement le cas inverse. Il cite comme exemples de régimes mixtes Sparte, Carthage et Rome. « C'est surtout dans les affaires de l'État qu'une apparence d'utilité fait commettre des actions mauvaises. Telle fut pour nous la ruine de Corinthe. Les Athéniens agirent plus cruellement encore quand ils décidèrent de couper le pouce aux habitants d'Égine trop bons marins. Cela parut utile : en raison de sa proximité, Égine était une menace pour le Pirée. Mais la cruauté jamais n'est utile, rien n'étant plus contraire à ce que la nature, que nous devons suivre, attend de l'Homme. C'est encore très mal de chasser de la ville et de proscrire les étrangers, comme l'a fait Pennus au temps de nos pères et plus récemment Papius. Il est juste de ne pas souffrir qu'un non-citoyen s'arroge les droits d'un citoyen et c'est ce qu'ordonne la loi que firent voter deux très sages consuls, Crassus et Scévola, mais il est inhumain d'interdire aux étrangers le séjour d'une ville. Ce qui est beau, c'est de juger méprisable un prétendu intérêt public au prix d'une noble attitude. » Il ajoute : « Si dans une république la constitution n'a pas réparti avec une juste mesure les droits, les fonctions et les devoirs, de telle sorte que les magistrats aient assez de pouvoir, le conseil des grands assez d'autorité, et le peuple assez de liberté, on ne peut s'attendre à ce que l'ordre établi soit immuable. »

La mort volontaire : Une perspective éthique nuancée

Représentation artistique de Caton le Jeune

Ce consul romain, philosophe et orateur, porte un regard éthique fort nuancé sur la mort volontaire. La différence des personnalités est si prononcée que quelquefois, dans une même conjoncture, l’un doit se donner la mort, tandis que l’autre doit continuer à vivre. Il importe donc à chacun de choisir une mort accordée à soi. Ainsi, « Caton et ceux qui se rendirent à César en Afrique n’étaient-ils pas dans la même situation? [ ] [P]our Caton, à qui la nature avait donné une fermeté d’âme incroyable, et qui l’avait encore augmentée par une constance qui ne s’était jamais démentie, il était de son caractère de mourir plutôt que de voir le visage du tyran » (Traité des devoirs, i, 31, Paris, Hachette, 1906, p. 174).

Cicéron estime que les vieillards ne doivent pas trop s’accrocher aux petits restes de leur vie et, inversement, ils ne doivent pas l’abandonner avant qu’il soit nécessaire. C’est l’argument de la « mort opportune » (J. Pohier) ou de la « mort appropriée », selon les particularités de la personne : l’âge ou le tempérament. Se référant à Pythagore et à Platon, Cicéron compare la vie humaine à un poste militaire, que le soldat ne doit pas abandonner sans l’autorisation du chef, et le corps, à une prison dont l’âme ne doit pas s’évader sans la permission des magistrats. C’est l’argument de la communauté, à laquelle on ne peut se soustraire que par un appel divin. Se référant à Épicure, il fait l’analogie entre la vie et la scène : « On sort librement de la vie comme on sort du théâtre » (De finibus, i-49). Les vivants ne doivent pas redouter la mort, car la mort n’est pas un mal, elle est même un bien (1re tusculane, dans Devant la mort, Paris, Arléa, 1996, p. 33-35).

« Quant à la mort illustre de ceux qui se sont sacrifiés pour leur patrie, les orateurs la considèrent comme glorieuse, mais aussi comme heureuse, citant l’exemple d’Érechtée, dont les filles revendiquèrent l’honneur de mourir pour sauver leurs concitoyens; ou encore celui de Codrus, qui se jeta au milieu des ennemis déguisé en esclave [ ], sans oublier ni Ménocée, qui, lui aussi, se soumit à l’oracle en offrant son sang à la patrie, ni Iphigénie, qui ordonna elle-même à Aulis qu’on la conduisît au supplice pour que l’effusion de son sang provoque celle de ses ennemis » (p. 105).

Cicéron et l'écriture de l'histoire

Franck Ferrand raconte : Catilina contre Cicéron (Les Grands Dossiers de l'Histoire)

Cicéron a considérablement influencé la conception de l'histoire à Rome, en particulier par sa volonté de conférer à l'écriture de l'histoire une allure plus littéraire, dépassant la simple chronique. Avant lui, l'histoire n'était souvent que la rédaction des annales, comme les « Grandes Annales » du pontificat de P. Mucius. Ces annales se limitaient à des notices brèves et concises sur les lieux et les événements, leur seul mérite étant la brièveté. Cicéron critique la concision excessive de ces œuvres, la qualifiant de « qualité pire encore », car un style trop sec et dénué d'ornements ne peut captiver le lecteur ni transmettre la grandeur des événements. Il ne s'agit pas d'un défaut de contenu en soi, mais d'une présentation « totalement insatisfaisante ». Il déplore également que les éloges funèbres, bien qu'ils offrent un matériau historique abondant, aient altéré l'histoire de la noblesse, les rendant peu fiables.

Pour Cicéron, l'histoire est la « magistra vitae » (T 1), la maîtresse de vie, une source d'enseignements et d'exemples moraux. Il insiste sur la nécessité pour l'historien d'être impartial, de « ne rien oser dire de faux » et de « dire tout ce qui est vrai, jusqu'au moindre soupçon de faveur ou de haine ». Cette exigence de vérité et d'objectivité est un pilier de sa vision de l'histoire. Il s'oppose à la déformation des faits à des fins partisanes ou laudatives.

Il se questionne également sur le style approprié à l'histoire. Il rejette l'idée d'un « poème en prose », car l'historien doit éviter la monotonie du récit, mais il ne doit pas non plus adopter le style tendu et vif de l'orateur, qui est destiné au tribunal ou à l'assemblée. L'historien doit chercher un style coulant, qui allie élégance et clarté, et qui permette de donner « je ne sais quel suc fécond et agréable » au récit. Ce style doit être adapté à la narration des faits, à la description des conquérants et des rois illustres, sans pour autant sacrifier la vérité historique.

Cicéron s'interroge sur le point de départ du récit historique, une question qu'il aborde dans le Traité des lois. Il débat avec Atticus de l'opinion selon laquelle l'historien devrait commencer son récit à l'époque qui lui semble la plus pertinente, sans se sentir obligé de suivre celle de ses devanciers dans une trame continue. Cette réflexion montre sa préoccupation pour la liberté de l'historien dans la construction de son récit, tout en respectant l'exigence de vérité. Il met en évidence, sous nos yeux, l'évolution de la conception de l'histoire à Rome, passant de la simple compilation à une forme plus élaborée, plus littéraire et plus engagée dans l'analyse et la transmission des leçons du passé.

L'héritage de Cicéron : Une influence durable

L'œuvre de Cicéron est d'une étendue et d'une variété remarquables. Ses discours d'une brûlante actualité, sa volumineuse correspondance où il commente son action publique et se livre lui-même avec ses scrupules et ses incertitudes, ainsi que ses écrits théoriques où il s'efforce de définir les fondements moraux et métaphysiques de son activité quotidienne, témoignent de la richesse de sa pensée. Il fut un témoin et un acteur majeur de la grande mutation qui, chez les Romains, aboutit à la constitution d'un État de type moderne, gouverné et administré par des hommes susceptibles de se sentir responsables et voué en principe au bien commun.

Son engagement en faveur du Rule of Law, sa théorie de la nature humaine universelle, son droit naturel fondé sur le respect des contrats et de la propriété privée, ainsi que sa théorie politique de l'État dont la mission première est de garantir les lois, ont eu une influence considérable sur la pensée occidentale. Érasme, par exemple, s'inspira de ses travaux, notamment de sa notion de la justice, en vue de former une morale universelle. L'humanisme cicéronien, la rhétorique éloquente et la rigueur juridique de Cicéron ont modelé des générations de penseurs, d'hommes d'État et de juristes, faisant de lui une figure intemporelle dont les idées continuent de résonner dans les débats contemporains sur la justice, la gouvernance et l'éthique.

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