Cinéma, Mauvaises Herbes et la Spirale du 20 Janvier : Une Exploration des Récits de Rupture et de Résistance

Le paysage cinématographique contemporain est un miroir complexe, un lieu où les trajectoires individuelles croisent les grandes secousses de l'histoire. Au cœur de cette réflexion se trouve le film Mauvaises herbes, réalisé par Kheiron, qui explore avec une humanité rare la question de l'éducation et de la rédemption, tout en s'inscrivant dans une lignée de récits où le destin des exclus du système se joue sur le fil du rasoir. Parallèlement, la programmation cinématographique, marquée par des moments clés comme le 20 janvier, nous invite à une exploration des mécaniques de la rupture, de l'abandon et de la construction de soi face à l'adversité.

Affiche stylisée du film Mauvaises Herbes de Kheiron

L'Éducation et la Marge : L'Approche de Kheiron

Mauvaises herbes est le deuxième long métrage de Kheiron après Nous trois ou rien. Pour ce nouveau film, le metteur en scène a voulu parler d'un thème qui le touche particulièrement : l’éducation. Waël, un ancien enfant des rues, vit en banlieue parisienne de petites arnaques qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Sa vie prend un tournant le jour où un ami de cette dernière, Victor, lui offre, sur insistance de Monique, un petit job bénévole dans son centre d’enfants exclus du système scolaire. Waël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme.

Le cinéaste confie : "Je suis surtout parti d'une matière que je connais." Kheiron a voulu totalement perturber le spectateur. C'est pour cette raison qu'il n'y a aucun repère visuel ni sonore entre les deux temporalités du long métrage. Le réalisateur raconte : "Si on projetait séparément un extrait des scènes du passé et un autre des scènes du présent, on pourrait croire qu'on est face à deux films différents." Contrairement à son premier film, tout ce qui était raconté était vrai, dans Mauvaises herbes, Kheiron aurait pu indiquer « inspiré d'une histoire vraie », mais il a beaucoup laissé libre cours à son imagination, si bien qu'il s'est dit qu'il ne mérite pas ce tampon.

La Dynamique de la Rupture dans le Cinéma Mondial

La question de l'abandon, de la séparation et de la trajectoire de l'individu quitté constitue une constante dans l'imaginaire social et cinématographique. On retrouve le motif de l'abandon de la femme par le mari dans On connaît la chanson de Resnais, bien que dans mon souvenir il ne va pas jusqu’au bout. Dans le film iranien récemment sorti La femme qui en savait trop, la professeure de danse est menacée d’être quittée par son mari du fait de son activité artistique qui nuit à sa réputation donc à ses affaires. Frozen river de Courtney Hunt nous présente Ray Eddy, abandonnée par son mari qui a fui avec les économies de la famille.

Scène du film Frozen River illustrant la solitude et la lutte sociale

Au théâtre, la pièce Clôture de l’amour de Rambert parle d’un homme qui quitte sa compagne. La pièce est composée de 2 monologues. L’homme commence le premier monologue, explique sur 45 minutes pourquoi il veut mettre une fin à leur histoire. La femme lui répond aussi par son monologue. Cette pièce a très bien marché en France et à l’internationale. Mais cette pièce est peut-être une exception dans la création théâtrale contemporaine. Dans mon imaginaire social, les hommes quittent peu. Les femmes sont les plus promptes à partir lorsque ça ne va pas. Les hommes quittent quand l’enfant qui est né est handicapé, ou que la femme tombe malade.

Résonances Politiques et Sociales : De l'Hinterland aux Soulèvements

Le temps tourne sur lui-même comme le ressac d’une vague déferlante. Immanquablement, nous sommes pris dans la dérive de son tourbillon. En 2018 paraissait aux États-Unis Hinterland. Nouveau paysage de classe et de conflits aux États-Unis, de Phil A. Neel, géographe communiste américain. Il s'agit d'un livre important qui porte sur le rôle moteur joué par les différentes périphéries (urbaines et rurales) au sein des conflits américains. L’hinterland est, en fin de compte, une zone exclue du noyau d’accumulation et de consommation.

Cette réflexion sur les marges trouve un écho dans les œuvres documentaires et de fiction qui traitent de la résistance. Soulèvements de la Terre propose une plongée au cœur d’un mouvement de résistance intergénérationnel porté par une jeunesse qui vit et qui lutte contre l’accaparement des terres et de l’eau, les ravages industriels et la montée des totalitarismes. C’est à cette échelle que nous voyons vraiment comme rien ne se répète jamais à l’identique. Chaque vague ressemble à la précédente, et néanmoins diffère de celle-ci.

L'Esthétique du Réel et la Construction du Regard

Dans certains films, le réalisme semble vouloir mimer le réel pour produire une impression du « comme dans la vraie vie », parfois avec une acception très terne. Le film fait très appliqué dans son scénario et son filmage. C’est très appuyé, symbolique avec des moments de fantaisie pris en charge par des acteurs chevronnés. La cinéaste est manifestement amoureuse de son personnage principal, elle l’érotise de façon un peu maladroite et convenue à la fin. On a comparé ce film au classique de Varda, Cléo de 5 à 7, sur un sujet de prime abord assez proche.

D'autres œuvres, au contraire, cherchent à construire leurs histoires à travers un langage cinématographique d’une infinie richesse. Le cinéma guatémaltèque continue à s’affirmer : après Julio Hernández Cordón, naît un nouvel auteur qui a le souci de construire ses histoires à travers un langage cinématographique d’une infinie richesse. Dans Maria, une jeune Maya de 17 ans voudrait échapper à son destin, au mariage arrangé qui l’attend. La grande ville dont elle rêve va lui sauver la vie, mais à quel prix.

Vers une Mémoire Collective : Le Cinéma comme Archive

Le cinéma agit également comme un conservatoire de nos obsessions et de nos ruptures. Lors de la commémoration de la désastreuse Déclaration Balfour, le 2 novembre, et dans le but de faire entendre la voix des Palestinien.ne.s, certains lieux ouvrent leurs portes pour des festivals comme Palestine Cinema Days. Le but est de lutter contre la déshumanisation et la négation de la souffrance continue.

Sonder, archiver, superposer : c’est l’art de l’inventoriste. Traverser un monde en décomposition, regarder des pistes sonores, arrêter le temps. Le film devient alors un rêve d’évasion, une alchimie plastique entre imaginaire et réalité. Que ce soit dans l'exploration d'un orchestre à la Philharmonie de Paris ou dans le portrait d'une femme qui sort de sa retraite pour affronter un univers journalistique à la dérive, le cinéma reste ce miroir où se reflètent nos propres contradictions. Il interroge les notions de lignée, de descendance et de la trace qu'on laisse, dans un monde en constante mutation où chaque individu, tel Waël dans Mauvaises herbes, cherche à trouver sa place, à être aimé pour ce qu'il est, loin des clichés et des assignations sociales.

tags: #cinema #mauvaises #herbes #la #spirale #20