La chanson française du milieu du XXe siècle possède des figures dont l'empreinte a transcendé les frontières, portées par des voix qui savaient allier technique classique et sensibilité populaire. Yvette Giraud est, à ce titre, une figure monumentale. Née le 24 septembre 1916 et décédée le 3 août 2014, cette interprète dotée d’une magnifique voix grave a marqué l'histoire de la musique francophone et internationale. Si son nom reste indissociable de son succès au Japon, où elle fut une véritable légende, son répertoire riche et diversifié constitue un témoignage vivant de l’élégance musicale de l'après-guerre.

Les origines d’une voix exceptionnelle et les débuts sous l’aile de Jacques Plante
Yvette Giraud, initialement destinée à une carrière de chanteuse lyrique, avait pris des cours de chant classique pour parfaire sa technique. Ce bagage solide a été le socle de sa réussite. Peu de temps après la libération, elle auditionne au Théâtre Marigny, ce qui lui permet d'être recrutée en 1945 par le Théâtre aux armées des forces britanniques. C’est à cette période charnière qu’elle rencontre Jacques Plante, le célèbre parolier qui deviendra son mentor et guidera les premiers pas de sa carrière dans la chanson populaire.
De cette collaboration naissent des titres qui propulsent Yvette Giraud sur le devant de la scène. Elle signe un contrat d’enregistrement avec Pathé-Marconi et fait ses débuts avec des morceaux comme « Le petit voyage sentimental » et « La danseuse est créole ». Cependant, c’est le titre « Mademoiselle Hortensia » qui marque un tournant décisif. Le succès est immédiat, plaçant cette chanson au sommet des charts de l'époque.
"Le Grand Roman du Music-Hall" (partie 1) 1895/1929 : D'Yvette Guilbert à Joséphine Baker (2019)
Il est essentiel de lever le voile sur le compositeur de ce morceau iconique. La chanson « Mademoiselle Hortensia » est une œuvre dont les crédits indiquent Jacques Plante à l'écriture et le compositeur Louiguy à la musique. Louiguy, de son vrai nom Louis Guglielmi, est une figure majeure de la chanson française, connu également pour avoir composé la musique de l'« Hymne à l'amour » d'Édith Piaf. Cette collaboration entre le parolier Jacques Plante et le compositeur Louiguy illustre parfaitement la synergie artistique qui entourait Yvette Giraud à ses débuts.
L’ascension internationale et le lien indéfectible avec le Japon
La carrière d’Yvette Giraud ne s'est pas limitée à la scène française. Grâce à sa capacité à chanter en sept langues, elle a pu réaliser trois fois le tour du monde, séduisant des publics variés à Rio, à Paris et bien au-delà. Sa rencontre avec Marc Herrand, directeur musical des Compagnons de la Chanson, qui deviendra son époux, marque une étape importante. Pour se consacrer à plein temps à la carrière de son épouse, Marc Herrand quitte le célèbre groupe en pleine gloire.
L’histoire d’Yvette Giraud est toutefois indissociable de sa popularité au Japon. À partir du milieu des années 1950, elle s'y produit à trente-cinq reprises. Pour les Japonais, elle est celle qui a le mieux représenté la France, contribuant largement à la renaissance des relations culturelles entre les deux pays. Son amour pour ses admirateurs japonais est magnifiquement illustré par la chanson « Trente ans », écrite par son époux Marc Herrand. En témoignage de cet engagement, elle reçoit le 14 février 1995 des mains de l’empereur du Japon l’Ordre de la Couronne précieuse Wistaria, une distinction prestigieuse pour une artiste étrangère.
Un répertoire diversifié : de la chanson de charme à l'adaptation internationale
Le répertoire d'Yvette Giraud est un miroir des influences musicales de son temps. Elle a su naviguer entre des chansons originales et des adaptations remarquables. À la fin des années 1950, elle interprète la version française de « Love me tender » d’Elvis Presley, intitulée « L’Amour qui m'enchaîne à toi ». Elle adapte également des classiques américains, comme la version française de « Buttons and Bows », connue sous le titre « Ma guépière et mes longs jupons ».

Parmi ses autres succès notables, on retrouve des titres qui ont traversé les générations :
- « Les lavandières du Portugal »
- « Cerisier rose et pommier blanc »
- « L’Âme des poètes »
- « Le petit cordonnier »
Il faut également noter l’anecdote touchante concernant l’« Hymne à l'amour ». Après la disparition d'Édith Piaf en 1963, Yvette Giraud intègre dans son répertoire ce morceau qui, à l'origine, aurait pu être conçu pour elle. Cette fidélité au répertoire de la grande dame de la chanson française souligne le respect et la profondeur artistique qui animaient Yvette Giraud.
L’homme derrière les notes : le rôle des compositeurs et paroliers
L’analyse de la discographie d'Yvette Giraud révèle une constante : une collaboration étroite avec les plus grands créateurs de son temps. La présence récurrente du nom de Louiguy dans sa discographie (« Mademoiselle Hortensia », « Cerisier rose et pommier blanc », « La danseuse est créole », « Cheveux noirs et dents blanches », « Mon bel amigo », « Je te serai fidèle », « Joli cœur », « Ivan Ivanine ») démontre une complicité artistique rare.
Le rôle de Jacques Plante, en tant que parolier, a été tout aussi déterminant. Il ne s'est pas contenté de lui écrire des textes, il a véritablement sculpté une identité artistique pour Yvette Giraud. Leurs travaux conjoints avec des compositeurs comme Luc Ferrari, Rudi Revil ou encore Bruno Coquatrix ont permis à la chanteuse d'explorer des textures vocales variées, allant de la douceur de « Joue contre joue » à l'espièglerie de « La grenouille ».
La vie au-delà de la scène : l’ouvrage et l’expression créative
La vie d’Yvette Giraud ne se résume pas à son succès sur les planches. Avec son époux Marc Herrand, elle a publié un ouvrage autobiographique intitulé « La Route enchantée ». Ce livre retrace non seulement ses succès, mais aussi les nombreuses pérégrinations du couple à travers le monde.
Au-delà de la musique, Yvette Giraud possédait d'autres talents, notamment dans l'expression picturale et dans l'art culinaire. Cette facette plus intime de sa vie montre une femme curieuse, cherchant constamment de nouveaux moyens d'exprimer sa sensibilité, qu'il s'agisse de la couleur, du goût ou de la mélodie. Son parcours, depuis ses débuts comme speakerine à la radio en 1946 jusqu'à ses concerts triomphaux à Bobino et à l'Alhambra, dessine le portrait d'une artiste complète, mue par une simplicité et une douceur personnelles qui ont touché les cœurs de millions d'auditeurs à travers le monde.

L'héritage d'Yvette Giraud, riche de plus de cent titres enregistrés, continue d'être redécouvert. Des rééditions, comme celle de 1989, permettent aux nouvelles générations de plonger dans l'univers d'une chanteuse qui, par sa voix grave et son interprétation pleine d'émotion, a su capturer l'esprit d'une époque et le transmettre à l'éternité, tout en restant profondément ancrée dans une simplicité humaine qui, en fin de compte, était sa plus grande force.
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