La permaculture est souvent perçue, à tort, comme une simple technique de jardinage écologique. Pourtant, elle constitue une approche holistique, un véritable art de concevoir des relations de bénéfices mutuels, ou synergies. Si l’on illustre fréquemment ces interactions par les associations de plantes au jardin - le fameux précepte selon lequel « le poireau préfère les fraises » - la permaculture dépasse largement le cadre potager pour devenir un outil de structuration sociale et de gestion territoriale.

Les Fondements de la Pensée Permacole
Bill Mollison et David Holmgren, les fondateurs du concept, ont dégagé une série de principes à partir de l’étude attentive du fonctionnement des écosystèmes. Ces principes constituent l’inspiration de tout design permaculturel : leur application nous apporte des gages de pérennité pour notre système, qu’il s’agisse d’un jardin, d’une ferme ou d’un groupe humain. Plus notre compréhension du fonctionnement d’un écosystème avance au niveau scientifique, plus nous nous émerveillons de la subtilité que peuvent prendre les formes de communication, d’entraide et de solidarité, tant dans le règne animal que végétal, notamment grâce aux dernières découvertes sur le rôle du réseau formé par les mycorhizes.
L’expérimentation est au cœur de la méthode permaculturelle, dans tous ses champs d’application. Dans le domaine agricole, la permaculture nous fournit des outils d’analyse de notre situation particulière et de notre contexte pédoclimatique, afin de déterminer quelle sera la technique la plus appropriée à nos objectifs et nos contraintes. De même, en matière de structure sociale, la permaculture nous invite à analyser, nous informer et expérimenter pour trouver le mode de fonctionnement qui conviendra à notre groupe.
La Permaculture Sociale : Structurer le Faire-Ensemble
Les relations humaines sont autrement plus complexes que celles du potager. Nous avons chacun nos propres besoins et objectifs, ainsi que des façons de communiquer, des histoires de vie et des visions du monde qui nous sont personnelles. Comment la permaculture peut-elle contribuer à faciliter ces relations ? L’intérêt essentiel de la permaculture sociale est que, plutôt que d’essayer de changer les individus, nous pouvons concevoir des structures sociales qui favorisent des schémas bénéfiques de comportement humain.
La permaculture sociale vise à instaurer, à l’image de ce que l’on observe dans la nature, des relations de coopération au sein de nos structures humaines. Mais pour que la coopération ait lieu, il ne suffit pas de rassembler tout le monde autour d’une table ; ce qui reviendrait à planter un plant d’aubergine au milieu de la forêt en lui souhaitant bonne chance. Dans la nature, les relations de compétition existent : si je ne protège pas mes jeunes plants potagers des limaces ou mon jeune arbre fruitier de la concurrence des graminées, il me sera quasiment impossible de récolter des fruits.
En permaculture sociale, on s’intéresse dans le détail aux structures d’exercice du pouvoir et aux conflits qui en découlent. Les conflits ne sont pas antinomiques de la coopération : bien au contraire, ils sont au cœur de la mécanique du faire-ensemble. Comme le rappelle Diana Leafe dans son livre « Vivre autrement », la majorité des conflits qui se déclarent dans un groupe surgit de la répartition déséquilibrée du pouvoir. Heureusement, ces déséquilibres dans l’exercice du pouvoir ne sont pas une triste fatalité : ils peuvent être grandement réduits par l’application d’un mode de gouvernance participatif, des méthodes de prise de décision qui répartissent le pouvoir également et qui incluent des freins et des contrepoids pour contrer les abus, et enfin par un apprentissage continu pour que tous les membres du groupe développent leurs aptitudes relationnelles.
Capsule à Projets #9 - Labiosphère, microferme maraîchère et bio-pédagogique
L'Individu au Sein du Système : Échelles et Approches
Au sein de la mouvance permaculturelle, de nombreuses approches s’inspirent de méthodes de développement personnel afin de « prendre soin des humains ». Cela ne manque pas de susciter des controverses, surtout dans les milieux les plus militants qui s’alarment, à juste titre, de la tendance actuelle qui revient à individualiser ce qui pose un problème social. La permaculture nous enseigne à multiplier les échelles d’approche : dans l’étude d’un écosystème, on peut considérer une multiplicité d’écosystèmes inclus dans un écosystème plus global.
De même, en permaculture sociale, il est impossible d’appréhender le « corps social » qu’est notre communauté humaine sans multiplier les échelles d’approches, des différents groupes sociaux à l’être humain lui-même. La permaculture est une approche holistique, nous invitant à maintenir une perspective globale. Même quand il s’agit de prendre soin de l’humain, il s’agit aussi de prendre soin de l’écosystème Terre dans lequel s’inscrit l’humain, en équilibre avec tous les autres êtres humains : le troisième principe éthique stipule d’ailleurs un « partage équitable des ressources ».
Application Concrète : De la Terre au Potager Urbain
La permaculture est un outil qui apporte à la fois l’élan pour faire quelque chose de concret et les méthodes de design pour ne pas se précipiter. Prenons l'exemple d'un jardin sur un sol argilo-calcaire, dense et peu perméable. L'approche permacole consiste à travailler avec le vivant plutôt que de lutter. En installant des mini-buttes, en utilisant du compost mûr pour attirer les micro-organismes, et en associant des légumineuses comme la févérole pour fixer l'azote, on transforme un sol stérile en un espace productif.
Les fraisiers, par exemple, bénéficient largement de ces associations. En évitant de laisser le sol à nu et en utilisant des paillages organiques, on protège les racines, on limite l'évaporation et on favorise l'enracinement. Ces pratiques, souvent mises en œuvre dans des jardins partagés ou des potagers urbains, illustrent la capacité de la permaculture à s'adapter à des contraintes fortes, qu'elles soient pédoclimatiques ou spatiales.

Hacking Social et Transformation de l'Environnement
Le « hacking social » consiste à modifier son environnement social via des expérimentations, des actions ou des attitudes réfléchies, afin d'identifier, comprendre et détourner des structures sociales nuisibles aux individus et aux groupes. Cette approche rejoint celle de l’éducation populaire : on retrouve des séquences proches de l’OBREDIM (Observation, Bordures, Ressources, Évaluation, Design, Implémentation, Maintenance) dans la démarche de Paulo Freire ou dans le théâtre de l’opprimé d’Augusto Boal.
Il s'agit toujours d'observer et d'analyser une situation pour concevoir des stratégies, via l’expérimentation, au service de l’action future. Face à une situation mondiale qui nous pousse trop souvent à la résignation et à la passivité, la permaculture sociale est une invitation à l’entraide pour agir sur le monde, avec justesse, humilité et détermination. Si nous faisons partie du problème, nous faisons aussi partie de la solution : pour éviter de choisir entre l’auto-flagellation et le déni, nous pouvons identifier nos marges de manœuvre pour concevoir et mettre en œuvre la société dont nous rêvons.
La réussite d'un projet, qu'il soit agricole ou social, nécessite de la patience et une acceptation du temps long. Comme le souligne l'expérience d'une micro-ferme, il faut souvent trois à cinq ans pour qu'un système devienne productif. La clé réside dans la confiance en la capacité du vivant et des collectifs humains à s'auto-organiser, pour peu qu'on leur offre une structure propice à leur épanouissement. En acceptant les échecs comme une richesse et un processus d'apprentissage, nous nous donnons les moyens de créer un système pérenne, capable de surprendre par des réussites inattendues.
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