Le colza fourrager : Stratégies de culture, récolte et valorisation pour l'autonomie protéique

Le colza fourrager (Brassica napus) s'impose aujourd'hui comme une solution économique et technique majeure pour l'autonomie protéique des exploitations laitières. Appartenant à la famille des Brassicacées (anciennement crucifères), cette espèce hivernante, originaire d'Europe, est désormais cultivée dans de nombreuses régions tempérées du monde. Elle est particulièrement appréciée des éleveurs en raison de ses qualités fourragères, de sa facilité d'implantation, de sa croissance rapide et de son coût modéré. En tant que culture dérobée, elle représente un levier performant pour produire un fourrage frais de qualité à des périodes où d'autres plantes peinent à produire, notamment à l’automne.

Champ de colza fourrager au stade végétatif

Caractéristiques techniques et agronomiques du colza fourrager

Le colza fourrager est une plante herbacée annuelle à croissance dressée, ce qui permet un développement en hauteur sans tuteur, atteignant environ 1 mètre à maturité. Il présente des feuilles allongées avec plusieurs folioles ovales et de grandes stipules à la base. Son système racinaire se compose d'une racine pivotante principale qui se ramifie abondamment en surface, une structure qui lui permet d'explorer efficacement le sol et d'absorber les nutriments nécessaires.

Sur le plan agronomique, le colza fourrager est nitrophile, ce qui lui permet de capturer rapidement les nitrates présents dans les sols, évitant ainsi leur lessivage pendant l'automne. En tant que CIPAN (Culture Intermédiaire Piège À Nitrates), il contribue à préserver la qualité de l'eau. De plus, sa racine pivotante aide à restructurer les sols compactés en pénétrant en profondeur, favorisant ainsi la circulation de l'eau et des éléments nutritifs. Le poids de mille grains atteint 3,3 grammes en moyenne.

Valeurs nutritionnelles et intérêt pour la ration

En culture dérobée, au stade floraison, le colza fourrager affiche 0,81 UFL 2018 par kg de matière sèche. Il contient 77 g de PDI et 25 g de PDIA par kg de MS. Sa teneur en matières azotées totales atteint 150 g/kg MS, avec une digestibilité de la matière organique (dMO) à 71 %. Ces valeurs nutritionnelles, riches en matières azotées totales (17 à 20 % de la matière sèche) et en protéines digestibles (120 à 160 g de M.A.D. par kg de MS), équivalent à celles d’une herbe de printemps.

Cette richesse permet d’économiser environ 700 grammes de correcteur azoté pour 4 kg distribués, réduisant ainsi le recours aux concentrés achetés. Le colza fourrage est bien consommé par les animaux en raison de sa richesse en feuilles. Toutefois, compte tenu de sa composition, il est nécessaire de rationner le colza fourrager à votre troupeau : il est recommandé de limiter la part du colza à 20 % (voire 40 % selon les sources) de la matière sèche totale de la ration, en comptant environ 2 à 3 kg MS/vache laitière/jour maximum, et cela quelle que soit l’espèce animale.

Itinéraire technique : Semis et fertilisation

La réussite de la culture repose sur une planification adaptée. Le semis s’effectue immédiatement après la récolte de la culture précédente, entre mars et fin août, voire fin septembre dans le sud de la France. Cette pratique valorise les réserves hydriques et nutritives du sol. En conditions normales, le passage d’un outil à dents rigides (cultivateur lourd ou chisel) à 25 cm de profondeur est généralement suffisant pour préparer le semis. Le semis direct reste possible si les terres possèdent une bonne structure.

La profondeur optimale varie entre 1 et 2 cm selon l’humidité ; en conditions sèches, il peut être utile de semer à 3-4 cm, mais en sol battant, ne pas dépasser 2 cm. Le semis sous la coupe, avec semoir à dents ou semoir à céréales (équipé de stabilisateurs de profondeur), offre les meilleurs résultats. L’objectif vise 200 plants au mètre carré pour assurer une couverture homogène. La dose de semis s’établit à 6 kg/ha en culture pure, bien que certains préconisent 8 à 10 kg/ha. Une association avec un ray-grass d'Italie non alternatif est possible avec 5 kg de colza pour 20 kg de RGI/ha.

Concernant la fertilisation, le colza fourrager valorise efficacement les reliquats azotés après légumineuses. Un apport total de 80 unités d’azote par hectare suffit généralement. En culture dérobée d’été, cet apport est nécessaire pour obtenir, en un temps très court, une importante masse de fourrage. Il convient également d'apporter de la potasse et de l’acide phosphorique.

Schéma de la racine pivotante du colza fourrager dans le sol

Gestion sanitaire et rotation culturale

Le colza fourrager s’intègre difficilement après d’autres crucifères (colza, choux) en raison du risque sanitaire lié à la hernie des crucifères. Les limaces représentent le principal risque au semis précoce, et un roulage après semis limite les dégâts potentiels. En cas d’attaque d’altises, il est parfois utile de traiter, en respectant un délai d’au moins 15 à 20 jours avant la consommation par les animaux.

Avant betterave, le risque de multiplication du nématode Heterodera schachtii impose des précautions ; le semis tardif limite ce risque. Pour les légumes d'industrie, il existe un risque de développement du Sclerotinia. Avant le tournesol, il est préférable d'éviter le colza fourrager en raison du risque lié au Verticillium. Enfin, par précaution, il est recommandé d'éviter les couverts de crucifères avant les légumineuses (pois, soja) en raison d'un potentiel effet allélopathique.

Modes de récolte et valorisation

Le pâturage au fil constitue la méthode de valorisation privilégiée. Il faut prévoir 20 m² de surface par vache selon la hauteur du couvert. La conduite au fil permet de rationner la consommation quotidienne, limitant ainsi le gaspillage, la surconsommation et les risques de météorisation. Il faut choisir une parcelle avec un large front d’attaque, offrant une largeur d’au moins 5 mètres de pâture à chaque vache.

L’affouragement en vert convient aux parcelles éloignées ou peu portantes. Cette méthode apporte un fourrage frais de qualité constante et la distribution à l’auge facilite le contrôle des quantités ingérées. L’ensilage reste possible malgré la forte teneur en eau, mais un préfanage au champ améliore la conservation. Attention toutefois : la forte teneur en eau du colza fourrager peut limiter son aptitude à l’ensilage ou à l’enrubannage par rapport à des fourrages plus secs.

Précautions pour la qualité du lait

Une transition alimentaire de 8 à 15 jours s’avère nécessaire pour habituer le rumen à ce nouveau régime. Une précaution essentielle concerne la traite : l’arrêt de la consommation de colza une heure avant la traite évite le goût de colza dans le lait. Cette mesure garantit la qualité organoleptique du produit, un point particulièrement crucial pour les élevages qui transforment à la ferme.

Destruction et gestion des sols

La destruction du colza fourrager est aussi facile que son implantation. Le labour reste le mode de destruction le plus efficace pour enfouir les résidus. Les autres techniques (déchaumage, rouleau hacheur, broyeur) montrent une efficacité variable. Le colza est sensible au gel (destruction vers -7/-8°C), ce qui facilite l'enfouissement. Pour éviter le labour, le glyphosate en association avec le désherbant 2,4D peut être utilisé. La destruction précoce (avant montaison) optimise la valorisation par la culture suivante, tandis qu'un enfouissement tardif enrichit le sol en matière organique, restituant 60 à 80 unités d’azote par hectare.

Le pâturage ovin sur colza

Gestion économique et rendements

Le coût des semences varie entre 11 et 25 euros par hectare (soit 3 à 4 euros par kg). Avec une densité de 6 kg/ha, l’investissement semences reste modéré. Les charges d’implantation se limitent au travail du sol et au semis, et l’absence de traitement phytosanitaire systématique réduit les coûts. Les rendements varient de 2 à 5 tonnes de matière sèche par hectare, obtenus en 60 à 80 jours pour les variétés précoces.

Le choix de la variété est déterminant :

  • Variétés précoces : délai de 8 semaines jusqu'au stade bourgeonnement/début floraison. Idéales si le besoin de fourrage est immédiat.
  • Variétés demi-précoces : délai de 10 à 12 semaines. Le meilleur stade est atteint lorsque les tiges s'allongent.
  • Variétés tardives : nécessitent plus de 12 semaines pour un développement maximum. Elles sont les plus productives si le semis est réalisé très tôt en été.

En somme, le colza fourrager constitue un levier technique performant. Sa facilité d'implantation et sa richesse nutritionnelle en font un complément idéal aux rations traditionnelles, à condition de respecter une conduite technique rigoureuse, notamment en ce qui concerne la gestion de la transition alimentaire et la planification des rotations.

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