La petite ville du Dorat, située en Haute-Vienne (Nouvelle-Aquitaine), a été le théâtre d'un événement d'envergure mondiale du 4 au 7 juillet 2019 : la 18e édition du Championnat du Monde de Tonte de Moutons. Cet événement atypique, organisé pour la première fois en France par l'Association pour le Mondial de Tonte de Moutons (AMTM), a transformé la commune de moins de 2 000 habitants en une véritable capitale mondiale du mouton. L'organisation de ce championnat en France représentait un pari audacieux, la tonte professionnelle manquant de notoriété dans le pays.

Un Pari Fou Réussi : L'Ambition de l'AMTM
Christophe Riffaud, président de l’AMTM, a qualifié l'organisation de ces championnats du monde en France de "pari un peu fou". Cependant, fort d'une expérience réussie dans l'organisation d'un tournoi de 56 nations en France, lui et son équipe ont décidé de présenter leur candidature en Nouvelle-Zélande lors de la précédente coupe du monde. L'ambition de Christophe Riffaud, lui-même tondeur ayant participé à deux championnats du monde, était multiple : communiquer positivement autour de l'élevage, populariser ce sport méconnu et redonner à la tonte son importance. Il souligne que la tonte est un "métier indispensable pour le bien-être animal", espérant que l'événement créerait des vocations chez les plus jeunes. En France, le métier de tondeur professionnel est revendiqué par seulement 200 personnes. Après trois ans d'intenses préparations, le rêve du comité organisateur s'est concrétisé.
Une Affluence Record pour une Compétition Unique
Du 4 au 7 juillet, la ville du Dorat a accueilli un nombre impressionnant de visiteurs : plus de 60 000 personnes se sont rendues dans cette petite commune, avec 26 200 visiteurs dont 5 000 enfants rien que pour le dimanche. Un véritable exploit pour une région peu habituée à ce genre de compétition, d'autant plus que l'élevage du mouton en France est principalement orienté vers la production de viande et de fromage, et beaucoup moins vers la laine. Les 300 compétiteurs, venus de 34 pays différents, se sont disputé les titres mondiaux dans six catégories. Durant ces quelques jours, la tonte de moutons s'est hissée au rang des sports de haut niveau, offrant un spectacle de muscle, de sueur et de bouclettes. L'événement a bénéficié du travail acharné des organisateurs et des 450 bénévoles qui leur avaient prêté main forte.

L'Ambiance Festive et la Dimension Sportive
Le championnat s'est déroulé dans une ambiance festive et conviviale. Les speakers commentaient les "affrontements" avec beaucoup de ferveur, et les supporters des différentes nations n'hésitaient pas à donner de la voix pour encourager leurs champions. Une atmosphère qui n'avait "rien à envier à un stade de rugby un jour de grand match". L'événement a été comparé aux Jeux Olympiques, avec ses athlètes bronzés aux muscles saillants se concentrant avant les épreuves, et au salon de l'agriculture, avec ses éleveurs heureux de partager leur savoir-faire.
La tonte professionnelle en compétition est une véritable performance sportive. En finale, les tondeurs mettent moins de 45 secondes pour tondre un animal. "Pour tondre 20 moutons en moins de 20 minutes environ, il faut tenir la forme", a confirmé Loïc Leygonie, un tondeur français. En amont des championnats, les tondeurs se sont donc préparés comme de véritables sportifs. En plus de la préparation physique, Loïc Leygonie, avec un de ses compatriotes et un coach, a parcouru la France pour tondre de grands troupeaux, gagnant ainsi en endurance et en technicité.
🐑 TONTE des MOUTONS à la FERME ! ✂️
Les Catégories et les Critères de Jugement
Les tondeurs se sont affrontés dans six catégories, incluant la tonte à la machine, la tonte aux forces (aux ciseaux traditionnels à grandes lames) et le tri de laine (woolhandling). Un total de 5 000 moutons, apportés d'élevages situés à moins de 30 minutes du site, ont été tondus, produisant 7 500 kg de laine. Christophe Riffaud a expliqué que les concurrents, femmes et hommes, doivent prélever la laine du mouton ou de la brebis en un seul morceau. Cette toison est ensuite lancée sur une table de tri pour être classée selon différentes catégories.
Klaus Kiefer, juge français et référent machine (tondeur professionnel depuis 42 ans), a précisé que les tondeurs sont jugés sur différents critères. Le tondeur gagnant n'est pas forcément celui qui est allé le plus vite. Le jugement se base sur trois principes essentiels :
- Le respect de l'animal : il ne faut pas le blesser ou le brutaliser.
- Le respect de la laine : la qualité de la toison est primordiale.
- La rapidité : plus un tondeur va vite, moins il stresse les animaux et plus il rend service à l'éleveur.
Les Résultats et la Domination Anglo-Saxonne
La Nouvelle-Zélande, l'Écosse et les Pays de Galles ont largement dominé la compétition, une tradition souvent observée dans ce type d'événement.
- En catégorie individuelle : Le Pays de Galles a brillé, avec Richard Jones remportant la tonte machine et Aled Jones le tri de laine.
- Par équipes : L'Écosse (Gavin Mutch et Calum Shaw) a remporté la tonte machine par équipes.
- Performance française : Les Français se sont distingués. Adèle Lemercier et Lucie Granger ont décroché une troisième place en tri de laine par équipes, une catégorie où les trieurs sont jugés sur leur rapidité de triage et la qualité de la toison. Loïc Leygonie et Thimoléon Resneau se sont hissés à la cinquième place en tonte machine par équipes. En catégorie junior "tonte machine all nations", quatre Français se sont classés parmi les six premiers. Le Sud-Africain Mayenzeke Shweni, champion du monde en titre de la tonte aux ciseaux, a fait des milliers de kilomètres pour remettre son titre en jeu.
Le Bien-être Animal au Cœur des Débats
Durant les championnats, tondeurs et organisateurs ont inlassablement martelé l'importance de la tonte pour le bien-être animal. Une laine non tondue se transforme en un cocon feutré, humide, qui moisit et attire de nombreux parasites tels que les tiques et les larves de mouches. Bien que la laine soit un excellent isolant, si elle est trop épaisse en période estivale, elle peut provoquer un coup de chaleur chez le mouton en empêchant l'évaporation de la sueur. Il a été souligné que l'animal ne souffre pas pendant la tonte. La méthode de tonte pratiquée par les professionnels permet à l'animal de se laisser aller, sans entraves, et de ne pas trouver d'appuis pour se relever, étant ainsi libre de ses mouvements.
La MSA et la Prévention des Troubles Musculo-Squelettiques
La MSA (Mutualité Sociale Agricole) a joué un rôle majeur pendant le mondial, en déployant d'importants moyens pour sensibiliser aux troubles musculo-squelettiques (TMS) liés à la tonte ovine. Préventeurs, médecins, infirmières et kinés étaient présents. Au cœur du dispositif, une étude d'un an sur les TMS des tondeurs a été présentée. L'objectif pour les MSA de Nouvelle-Aquitaine, en collaboration avec la caisse centrale, était d'améliorer la connaissance de ces troubles.
Sandrine, kinésithérapeute sur le stand MSA, a confirmé que les tondeurs passent leur vie en extension et penchés en avant, entraînant des lombalgies chroniques, des sciatalgies et de l'arthrose. Leur haut du corps est souvent trop musclé par rapport au bas, créant des déséquilibres. Realen Laidlaw, juge australienne et professeure de tonte, a elle-même souffert de douleurs à l'épaule et au dos pendant des années, soulignant que "le problème, c'est la répétition de gestes traumatisants pour le corps".
Un groupe de travail, piloté par la MSA du Limousin, a observé différents types de tontes (en salle de tonte, en couloir de tonte et au sol) dans huit élevages de la région, avec l'aide d'un ergonome, d'un préventeur et d'un médecin du travail. Stéphane Dardillac, conseiller en prévention de la MSA du Limousin, a souligné que le championnat du monde était le moment idéal pour rendre publics ces résultats et sensibiliser les professionnels de la filière.
Christophe Riffaud, qui a lui-même souffert de problèmes de dos, a insisté sur l'importance de la technique et de l'échauffement, mais a surtout mis en avant l'environnement de travail. Il privilégie la salle de tonte, un endroit adapté, de niveau et propre, qui simplifie le travail de l'éleveur et réduit les risques de blessures pour l'animal et le tondeur, tout en diminuant le risque sanitaire. Cependant, Stéphane Dardillac a nuancé, affirmant que la salle de tonte n'est pas adaptée à toutes les exploitations en raison de l'investissement et de la durée d'utilisation. L'objectif est d'informer les éleveurs pour qu'ils fassent des choix éclairés.

Un Événement Porteur pour la Ruralité et la MSA
Le Mondial du Dorat a été une occasion en or pour Gérard Liboutet, administrateur central de la CCMSA, qui a lancé l'idée d'un conseil central organisé à Limoges pendant le mondial. Pour l'institution de protection sociale du monde agricole, c'était le moyen de démontrer la vitalité des territoires ruraux et la mobilisation de la MSA au service du bien-être de ses adhérents. La manifestation a également permis de mettre en valeur un haut lieu de l'élevage et la capacité des gens à relever des défis qui peuvent sembler fous, comme l'organisation d'un championnat international dans une commune de 1 700 habitants. Une salle de tonte conçue par impression 3D a même été réalisée pour l'occasion.
Afin de marquer son ancrage au plus près des populations rurales, la MSA a délocalisé son conseil d'administration à Limoges le 5 juillet, après avoir assisté au championnat le 4. Ce déplacement a réaffirmé la volonté du régime agricole de promouvoir la place de la MSA dans la protection sociale de demain, dans un contexte de fracture sociale, territoriale et numérique. La MSA a rappelé qu'elle porte dans son ADN des solutions et des services répondant aux attentes des populations rurales et agricoles, comme le confirme son plan stratégique MSA 2025. Ce déplacement a pris également tout son sens dans un contexte préélectoral, avec 2,5 millions d'adhérents appelés à voter pour élire 15 000 représentants.
Le championnat mondial de la tonte de moutons, créé en 1977 et organisé par le "Golden Shears World Council", rassemble chaque année des tondeurs du monde entier. L'ATM (Association des Tondeurs de Moutons), organisatrice des concours en France, sélectionne une équipe de France de deux concurrents pour chaque discipline (Machine, Forces et Tri de laine) en se basant sur les classements du championnat de France et du circuit ATM. Le Golden Shears World Council, comité d'organisation des championnats du monde, se réunit lors du déroulement du championnat et décide du prochain pays hôte.
Un Avenir Prometteur pour la Tonte en France
Loïc Leygonie et Christophe Riffaud espèrent tous deux que ce championnat aura suscité des vocations. "Il s'agit d'une bonne vitrine sur l'élevage ovin et la ruralité en général", s'est félicité Loïc Leygonie. L'événement a mis en lumière un métier exigeant et essentiel, souvent méconnu, et a démontré la capacité de la France à organiser des événements d'envergure internationale, même dans ses communes rurales. L'ambiance surchauffée du Dorat, avec ses températures dignes d'un été austral et ses airs de "bout du monde", a créé un cadre mémorable pour cette compétition où les athlètes du monde entier ont célébré la tonte du mouton.