Le Citron de Menton : Un Trésor Agrumicole et son Histoire

La culture du citron, fruit emblématique de Menton, a façonné l'économie et l'identité de cette région méditerranéenne pendant des siècles. De l'antiquité à nos jours, cet agrume a traversé des périodes de prospérité, de déclin et de renouveau, témoignant de la résilience et de l'adaptation de ses producteurs. L'histoire du citronnier à Menton est intimement liée à celle de la Provence, de la principauté de Monaco, et aux évolutions économiques et sociales qui ont marqué le sud de la France.

Citronnier en fleurs dans un verger méditerranéen

L'Âge d'Or du Citron Mentonnais

L'apogée de l'agrumiculture locale, particulièrement celle du citron, a connu son "âge d'or" sur une période d'environ un siècle, s'étendant approximativement de 1740 à 1840. Cette période fut marquée par une organisation rigoureuse de la culture et de la vente, encadrée par des textes fondamentaux promulgués par les Princes de Monaco. Une ordonnance de 1683, par exemple, réglementait déjà la culture et la commercialisation des citrons. Ces mesures visaient à protéger les producteurs locaux et à assurer la qualité des fruits exportés.

La récolte des citrons était un processus méticuleux. Une fois cueillis, les fruits étaient acheminés vers de grandes salles situées près du littoral. Là, ils bénéficiaient d'une période de repos avant d'être triés et calibrés avec soin. L'étape du calibrage s'effectuait à l'aide de "spetzins", des anneaux servant à classer les citrons par taille. Ensuite, chaque fruit était individuellement enveloppé dans du papier de soie, généralement fabriqué à Gênes, une pratique qui témoignait de l'importance accordée à la préservation et à la présentation du produit. Les citrons étaient ensuite mis en caisses, dont la contenance variait en fonction de leur destination finale.

Ancienne caisse de citrons en bois

Trois variétés principales de citronnier étaient cultivées à Menton : le citronnier, l'oranger, et le bigaradier (oranger amer), ce dernier étant moins nombreux et préférant les zones les plus abritées des rigueurs de l'hiver, sauf dans les pépinières. Il existait également une variété moins courante à Menton, appelée "Bullotins".

L'arbre lui-même, le citronnier, était reconnu pour sa productivité exceptionnelle. Comme l'écrivait Papon en 1804, le citronnier "donne 4 à 5 fois dans l’année et peut être davantage". En effet, lorsqu'il était sain et épargné par les intempéries, il pouvait produire des fruits tout au long de l'année. Les fleurs de mai donnaient naissance aux fruits appelés "PRIME FIOU" (première fleur), dont la récolte s'étendait d'octobre à février. La récolte se faisait en plusieurs phases. En mars, venaient les fruits issus de la "SEGUNDE FIOU" (seconde fleur). Ces fruits, plus fragiles et moins aptes à la conservation, étaient moins privilégiés pour les exportations lointaines, les marchands préférant les fruits de la première floraison.

L'Organisation de la Production et de l'Économie Locale

L'expertise agricole de l'époque mettait en lumière l'intensité de la culture du citron. Dans un rapport de 1810, l'expert Richard estimait que les meilleures terres pouvaient accueillir jusqu'à 120 citronniers par sétérée, soit environ 780 arbres à l'arpent. La même source indiquait que ces terres pouvaient produire jusqu'à 22 000 fruits par sétérée, équivalant à 143 000 fruits à l'arpent.

La culture nécessitait un investissement conséquent en main-d'œuvre et en engrais. Le creusement de fossés autour des citronniers pour enterrer l'engrais demandait environ 8 journées de travail par fossé, coûtant 12 francs, mais cette opération n'étant effectuée que tous les deux ans, on comptabilisait 6 francs par an. L'apport d'engrais, composé de chiffons et de fumier, représentait un coût de 12 francs par arbre, soit une dépense totale de 65 francs. L'arrosage, réalisé une fois par semaine pendant les quatre mois d'été, et l'entretien des rigoles nécessitaient 5 journées d'hommes, facturées 1,50 francs par jour.

Malgré ces coûts, la rentabilité était significative, comme en témoigne Jérôme Monléon, qui dans sa seule propriété, récolta 435 000 citrons en 1809, 481 000 en 1810 et 610 000 en 1811. Cependant, les grandes propriétés étaient rares à Menton, et la production d'agrumes provenait majoritairement de petites exploitations. Dans les jardins de Carnolès et de Saint-Roch, appartenant au Prince de Monaco, des quantités notables de citrons et d'oranges étaient récoltées pour des négociants comme Carlès-Falquet, Horace Pretti et Jean-Baptiste Trenca. Jérôme Monléon, alors Maire de Menton, estimait le nombre d'orangers dans la commune à environ 6 000, produisant entre 800 000 et 900 000 fruits. Les bigaradiers étaient moins nombreux, comptant environ 2 000 spécimens dans les jardins les plus exposés.

En 1810, le Maire déclarait que les terrains plantés en limoniers ne pouvaient rapporter, en moyenne, qu'une quantité de 108 000 fruits par arpent métrique. Ces estimations étaient corroborées par des calculs basés sur les "tableaux indicatifs des propriétaires, des propriétés et de leur contenance" de 1811 et le rapport de l'expert Richard-Bourg de 1810. La culture du citron était sans conteste l'activité économique dominante de la région, constituant l'une des principales préoccupations des Mentonnais.

Cadre Légal et Institutions

Sous l'Ancien Régime, la législation princière était conçue pour favoriser les petits exploitants, les protégeant de la domination potentielle des grands négociants. Au niveau communal, les syndics et conseillers délibéraient fréquemment sur ces questions. Ils étaient responsables de la nomination des "sensali", les courtiers en citrons, ainsi que des "compteurs" de citrons, assistés par des aides lors des récoltes.

La première ordonnance majeure réglementant la culture du citron remonte à 1671. Un conseil spécial de dix-huit personnes, nommé annuellement par le Prince, était institué. Ce conseil était régi par un règlement inséré dans les Statuts de Louis Ier de 1678, qui consacraient également plusieurs articles à la vente et à la taxation des citrons de Menton. Cet organisme disposait de ses propres lois et ordonnances pour exercer sa juridiction sur la culture et le commerce des agrumes. Le "magistrat des citrons", qualifié de Prud'hommes par Fodéré, jouait un rôle crucial en soustrayant "le peuple au monopole des principaux marchands".

L'histoire du Citron de Menton

Le Déclin de l'Agrumiculture Mentonnaise

À partir de 1850, plusieurs facteurs ont commencé à mettre un terme à l'âge d'or de l'agrumiculture à Menton. Les causes locales incluent des épisodes de gel qui décimèrent un grand nombre de citronniers. Le morcellement extrême des surfaces cultivables et le nombre important de chemins ruraux (plus de 450), que l'administration refusa d'entretenir à partir de 1861, ont également rendu la gestion des exploitations plus complexe. De plus, Menton ne disposait pas d'un port de commerce adéquat pour accueillir de grands navires.

Parallèlement, l'essor du tourisme a entraîné une vague de spéculation foncière, poussant à la vente des terres agricoles pour la construction de grands hôtels et de villas. Des causes extérieures ont également eu un impact significatif : la signature de deux traités économiques en 1861 et 1866, abaissant les droits de douane, a rendu les fruits produits en Italie et en Espagne plus compétitifs en raison de leur coût moindre. L'évolution de la navigation, passant de la voile à la vapeur, a permis des transports plus rapides, accentuant la concurrence.

Menton voyait ainsi disparaître progressivement ce qui avait fait sa richesse : l'agrumiculture et le cabotage. La Première Guerre mondiale, avec la perte d'une génération active, a porté un coup supplémentaire à cette activité. Bien que quelques vieux agrumiculteurs aient tenté de sauver ce qui restait, la profession avait changé, et les débouchés se limitaient désormais au marché local. En 1950, on ne recensait plus que sept marchands de citrons à Menton.

Le Citronnier : Botanique et Culture

Le citronnier, Citrus limon, appartient à la famille des Rutacées. Originaire des contreforts de l'Himalaya, il a été diffusé dans le bassin méditerranéen par les Arabes. Il est aujourd'hui cultivé dans les régions méditerranéennes et subtropicales pour son fruit, le citron. Les études phylogénétiques suggèrent que le citronnier est né en Méditerranée, issu d'un hybride entre le bigaradier et le cédratier vers le Ve millénaire av. J.-C. À l'origine, il servait de plante ornementale dans les jardins islamiques au Moyen Âge avant d'être progressivement intégré à l'alimentation médiévale comme acidifiant, au même titre que le verjus ou le vinaigre.

C'est un arbre à feuilles persistantes, oblongues et lancéolées, pouvant vivre entre 50 et 80 ans. Ses fruits sont oblongs, pointus, de 8 à 12 cm de long, passant du vert au jaune citron à maturité, avec une pulpe acide et une écorce épaisse contenant une essence à forte odeur. Certains citronniers, dits "variegata", ont des feuilles panachées et produisent des citrons présentant des marbrures durant la phase de mûrissement.

Fleurs de citronnier, l'une ouverte et l'autre fermée

Le citronnier apprécie un sol léger, fertile, légèrement acide et bien drainé. Il prospère en plein soleil et à l'abri du vent. Dans les régions méditerranéennes, il peut être planté en pleine terre et supporter de légères gelées de -2 à -3°C. Dans les climats plus rigoureux, il est préférable de le cultiver en bac et de le protéger sous serre en hiver, car il est peu rustique et craint le gel dès -4 ou -6°C. Il ne supporte pas la chaleur des appartements chauffés.

Soins et Entretien du Citronnier

La taille du citronnier vise à encourager la ramification pour un port plus compact. Les premières années, on coupe chaque nouvelle tige à environ 20 cm après sa croissance. Cette opération, répétée 4 à 5 fois de mai à septembre, permet de donner à l'arbre sa forme définitive. Par la suite, une seule taille annuelle, à la sortie de l'hiver, suffit.

Un arrosage régulier et des apports d'engrais sont essentiels. Les engrais riches en azote et en potasse sont recommandés, avec une fréquence réduite en hiver et augmentée au printemps. Le remplacement de la terre en surface des plantes en pot, par surfaçage, est également bénéfique. Les arrosages doivent être constants, le citronnier ne supportant pas la sécheresse. Dans le Midi, un arrêt des arrosages en juin et juillet peut favoriser la fructification, avant de reprendre en août.

Le citronnier réussit mieux en serre froide ou en véranda, avec une température hivernale de 5°C à 15°C, et un arrosage réduit durant cette période. Si un citronnier perd ses feuilles en intérieur en raison d'un excès de chaleur, il faut le tailler sévèrement au-dessus d'un bourgeon et arroser deux fois par semaine pour favoriser sa reprise.

Ennemis et Maladies

Le citronnier peut être sujet à plusieurs nuisibles :

  • Pucerons : Petits insectes verts se nourrissant de la sève, visibles sous les feuilles.
  • Cochenilles : Insectes piqueurs-suceurs recouverts d'une carapace brune ou d'un feutrage blanc, affaiblissant l'arbre et excrétant un miellat propice aux champignons.
  • Mineuses : Chenilles creusant des galeries dans le limbe des feuilles, difficiles à éradiquer en raison de leur protection cireuse.
  • Araignées rouges : Acariens qui décolorent le feuillage et forment de petites toiles d'araignée. Elles détestent l'humidité et peuvent être combattues par un nettoyage à grande eau et l'introduction de coccinelles.
  • Mouches du fruit (Ceratitis capitata) : Insectes noirs et jaunes dont les larves font pourrir les fruits. Il est conseillé de détruire les fruits infectés et d'utiliser des pièges collants pour capturer les adultes.

Une maladie cryptogamique, le "mal secco", peut également affecter le citronnier, particulièrement dans les régions à hiver froid.

Le Citron de Menton aujourd'hui

Aujourd'hui, la ville de Menton encourage les propriétaires à replanter citronniers, orangers, clémentiniers et autres agrumes. Le citron est le symbole de la ville depuis 1930, et l'Indication Géographique Protégée (IGP) "Citron de Menton" garantit la qualité et l'origine de ce fruit d'exception. Le citronnier, bien que nécessitant des soins attentifs, continue d'apporter son parfum et sa saveur aux plats, et son fruit jaune reste un symbole de richesse et de tradition pour Menton. La culture du citronnier se pratique en pleine terre dans les régions méditerranéennes, et en bac ailleurs, rappelant son origine de plante d'orangerie, peu rustique mais offrant une récompense gustative et olfactive incomparable.

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