La question de la durabilité et de la résilience des exploitations agricoles constitue aujourd'hui un défi majeur face aux bouleversements économiques, sociaux et environnementaux qui frappent le secteur. Pour répondre à ces problématiques complexes, les acteurs de la recherche et du développement en agriculture se sont associés au sein du projet POEETE. Ce projet vise à comprendre l’intérêt et le fonctionnement des systèmes de polyculture-élevage, identifiés comme une voie possible vers la transition agroécologique de l’agriculture, en vue d’optimiser la durabilité et la résilience des exploitations.

Les fondements du système de polyculture-élevage
Mode de production jadis très répandu, la polyculture-élevage a régressé depuis 50 ans en France au détriment de l’agriculture spécialisée et à l’apparition de techniques plus productives. Toutefois, la polyculture-élevage est de plus en plus reconnue au plan international comme capable de répondre à ces attentes. Débuté en 2016, le projet POEETE - « réfléchir la Polyculture-Elevage au niveau des Exploitations et des Territoires » - vise à mieux comprendre l’intérêt et le fonctionnement de ces systèmes. Ce projet inter-régional Auvergne-Rhône-Alpes et Bourgogne-Franche-Comté associe des partenaires socio-économiques, comme les Chambres d’agriculture et les lycées agricoles, et des acteurs scientifiques tels que l’INRAE, VetAgro Sup et AgroSup Dijon.
La complémentarité des cultures et de l’élevage permet d’optimiser le fonctionnement de l’exploitation grâce à un meilleur bouclage des cycles (azote, carbone) et à une diversité de productions animales et végétales qui induit une moindre dépendance aux intrants. Ce projet s’inscrit dans un PSDR : « Pour et Sur le Développent Régional ». C’est un projet de Recherche et de Développement qui met l’accent sur la co-construction avec différents acteurs : éleveurs, coopératives, lycées agricoles, centres de Recherche. C’est donc de la science faite pour tout le monde et en particulier pour nos métiers de l’agriculture.
Résilience face aux aléas climatiques et économiques
Le réchauffement climatique se fait de plus en plus ressentir, l’année 2020 ne fait pas exception et confirme la tendance. Ces aléas climatiques fragilisent l’ensemble des productions agricoles. Rajoutons à cela un contexte sanitaire exceptionnel et une situation économique difficile… renforcer la résilience de sa ferme devient alors indispensable. La multiplication des productions, qui répondent différemment aux aléas climatiques et aux conjonctures des marchés, qui diffèrent selon les débouchés, permet de sécuriser le revenu des fermes.
La production de légumes de plein champ est une diversification intéressante pour des fermes en système Grandes Cultures et en polyculture-élevage notamment par rapport à l’évolution de la demande. De plus, les politiques publiques sont porteuses : « 50% de produits dits durables dont 20% de produits bio d’ici janvier 2022 », telles sont les mesures de la Loi EGalim. Mettant en avant les enjeux de l’Agriculture Biologique, cette loi est une opportunité pour assurer le développement des échanges sur le territoire. Afin d’y répondre, le réseau FRAB-GABs d’AuRA accompagne les producteurs bio, les collectivités et les Projets Alimentaires Territoriaux dans la structuration locale des filières, de la production, à la commercialisation.
Journée IRD GC - Diversification des systèmes de GC en Occitanie - Recensement agricole et d’INOSYS
Itinéraires techniques et adaptation du matériel
La réussite de la diversification repose sur une maîtrise technique rigoureuse. Une herse étrille de 12m de large : le travail est vite fait chez Terrence Vernière, maraîcher bio à Puy-Guillaume, qui travaille avec l’EARL de Soalhat en polyculture-élevage. « L’inconvénient, c’est que le travail ne peut être réalisé qu’une seule fois, après impossible de passer ». Faire demi-tour sur des petites surfaces, slalomer entre les légumes ce n’est pas évident. Si le matériel utilisé en grandes cultures permet un travail rapide et efficace, quand il s’agit de précision sur des légumes, c’est une autre affaire !
Pour faciliter les itinéraires techniques et les passages, il est recommandé de travailler en planches. L’enjeu est alors d’adapter le matériel présent sur la ferme. Généralement, les exploitations en grandes cultures ou élevage sont équipées en matériel ce qui est un gros avantage. Les premiers travaux du sol sont efficaces, se font rapidement et souvent associés à la fertilisation : un gros tracteur, un épandeur à fumier ? Du fumier à volonté ? Le rêve de nombreux maraîchers ! Au final, la clé de l’efficacité est la standardisation du système, tout doit être calculé en fonction des voies du tracteur.

Le rôle du collectif dans la transition agricole
Ce groupe permet de travailler sur les défis techniques individuels grâce à la force du collectif. Après 3 ans de projet, des itinéraires techniques ont été travaillés, testés, ajustés et perfectionnés. Afin de partager leur expérience avec les collègues, le groupe a souhaité organiser des visites ouvertes à tous. « Ces journées sont indispensables avant de se lancer et bénéficier de tous ces retours d’expérience » témoigne Thomas Jourdain, qui installe une production légumière sur une ferme en polyculture-élevage en Haute-Loire.
Côté Rhône-Alpes, les échanges ont également été très riches entre la trentaine de participants lors des portes ouvertes sur la ferme de l’épi Vert à Rive de Gier. Maxime Pioteyry a choisi la complémentarité entre légumes de plein champ et céréales avec transformation. Il cultive des courges, pommes de terre et poireaux, en rotation avec du blé transformé en farine, du colza transformé en huile et ses luzernes sont semées dans l’orge sous couvert. « J’ai toujours du travail mais c’est assez linéaire, en résumé d’Avril à fin Octobre je produis, et de Novembre à Mars, je vends. »
Gestion agronomique et fertilisation organique
L’allongement et la diversification des rotations apportent un intérêt agronomique global : la durabilité de la fertilité du sol, la gestion des ravageurs et/ou maladies, étant intimement liés à la biodiversité présente sur la ferme. L’intégration des légumes de plein champ doit s’envisager dès la conception de sa rotation. Intégrer des légumes entre des céréales ou des prairies présente de gros avantages au niveau de la gestion des sols, des maladies, ravageurs et adventices.
L’intensification de l’agriculture et la spécialisation des exploitations, facilitées par un recours massif aux intrants de synthèse, ont eu pour effet de découpler les productions végétales et animales. Dans un système agricole national « cohérent », le rebouclage des cycles à l’échelle de territoires agro-écologiques suppose de recréer de nouveaux équilibres. Par exemple, Bruno Meura, à la tête d’une exploitation de 116 ha et 105 vaches laitières à Esqueheries, tire pleinement profit de ses effluents d’élevage. « 28 % de ma SAU, soit 33 ha, sont à moins de 100 m d’habitations, et sont donc non épandables. J’ai donc investi dans un séparateur de phases et mis en place une stratégie basée sur les légumineuses pour pallier à ces contraintes », explique-t-il.
Vers une autonomie accrue des exploitations
La complémentarité cultures et élevage (CCE) ne se limite pas à la coexistence d’ateliers. Les complémentarités reflètent des interactions entre animaux et productions végétales, qui délivrent des services aux échelles de l’exploitation, entre exploitations, avec les filières. Jean-Marc Burette, à Fleurbaix, a résolu ses problèmes de gestion des adventices en échangeant des parcelles avec des voisins céréaliers sans élevage. « On a décidé de travailler en commun, avec un échange parcellaire, pour mettre en place une rotation intéressante. Les rotations sont désormais du type pommes de terre, oignons, escourgeon, betteraves, maïs, blé, contre céréales maïs seulement avant. »
Pour Jean-Marc Burette, c’est une nette diminution des charges : le coût de désherbage est passé de 150 €/ha à moins de 50 €/ha. Les sols sont moins fatigués. Hélène et Amaury Beaudoin, éleveurs laitiers bio à Villers-sur-Auchy, ont un fonctionnement tout aussi original : ils ont noué un partenariat avec un céréalier bio voisin. « Nous avions besoin de fourrage et lui avait besoin de luzerne dans son assolement pour apporter de l’azote et réduire la pression adventices. » Chaque année, ils lui achètent 7,7 ha de luzerne sur pied.

Structuration des débouchés et logistique
Préparer sa diversification se termine obligatoirement par réfléchir à ses débouchés. La conservation des légumes doit également être prévue : en caisse, en sac, en vrac… ; ancienne étable, ancien camion, chambre froide neuve… ; ventilé, sec, humide… de nombreuses techniques existent et doivent être réfléchies pour chaque légume et selon les capacités de la ferme. Un bon stockage, c’est l’assurance de vendre ses légumes sur une plus longue période et à un meilleur prix.
Le collectif s'avère ici crucial. « Grâce à Auvabio, j’ai produit des carottes et des betteraves cette année, alors que j’étais parti uniquement sur la pomme de terre. Au final, j’ai raté mes pommes de terre, sans le collectif, j’aurai été en difficulté », affirme Thomas Jourdain. Par ailleurs, pour Auvabio, la planification des cultures et des ventes est centrale : le producteur s’engage à mettre en culture une ou des production(s) et à l’entretenir, tandis qu'Auvabio s’engage à vendre pour le producteur cette quantité de légumes à un prix « plancher ». Cette approche sécurise le revenu des fermes en diversifiant les débouchés, tout en permettant aux agriculteurs de se concentrer sur la technicité de leur métier, au service d'une agriculture durable et ancrée sur son territoire.
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