L'or brun : Transformer les déjections humaines en ressource pour la régénération des sols

La gestion de nos excréments représente l'un des défis environnementaux les plus négligés de notre époque. Alors que sept milliards d'individus rejettent quotidiennement environ 450 grammes de déchets métaboliques, nos systèmes actuels, basés sur le « tout-à-l’égout », transforment une ressource précieuse en un problème de pollution massive. La valorisation de ces matières organiques, loin d'être une simple pratique marginale, s'impose comme une nécessité pour boucler le cycle des nutriments et restaurer la vitalité de nos terres agricoles.

Schéma illustrant le cycle linéaire actuel des déchets versus le cycle circulaire du compostage humain

Une incompréhension fondamentale des déchets humains

Dans une ferme biologique nichée au milieu de la forêt tropicale de Porto Rico, Manuel Perez utilise une toilette biologique simple. En dessous, il n'y a pas de tuyaux ni de dédale d'égouts souterrains. Lorsqu'il a terminé, il saupoudre le contenu avec des copeaux de bois dans un grand seau. Son approche repose sur une conviction simple : nous avons une incompréhension totale des déchets humains. Ce que nous considérons comme des déchets est en réalité un produit parfait pour nourrir les plantes.

Le recyclage des excréments est de plus en plus reconnu comme une étape importante de l'assainissement et de l'économie circulaire. Ce sujet est « superchaud » en ce moment. Les gens se rendent compte que ce que nous faisons n'est pas durable, donc il y a beaucoup plus d'intérêt pour l'assainissement circulaire, spécifiquement aux États-Unis, mais aussi ailleurs. Lorsqu'il est fait correctement, il s'agit d'une manière plus holistique et durable de traiter le problème mondial des déchets humains.

Le cycle brisé des nutriments

Lorsque nos céréales, fruits et légumes poussent, ils prélèvent des nutriments - azote, phosphore, potassium - sur la terre. Lorsque nous mangeons ces aliments, nous absorbons certains de ces éléments, mais pas tous. Le reste finit par s'écouler dans nos excréments, un puissant trio d'engrais. Les stations d'épuration éliminent les bactéries pathogènes des effluents avant de les rejeter dans un plan d'eau voisin, mais ne les débarrassent généralement pas de ces nutriments.

Lorsque ces effluents riches en engrais s'écoulent dans les lacs, les rivières ou la mer, ils commencent à fertiliser toutes les mauvaises choses, provoquant la prolifération d'algues toxiques qui tuent les poissons. Ils étouffent les récifs coralliens. Ils détruisent également les marais côtiers, des écosystèmes qui agissent normalement comme des éponges. Si vous regardez comment le système fonctionne, cela n'a aucun sens. Nous ne faisons que jeter de l'argent dans les toilettes.

L'humus : l'or brun de la terre

La restitution de la teneur en humus régénère les terres, modifie le climat et rétablit le régime hydrique d'un terroir. Le but du compostage est d'introduire la biomasse végétale et animale dans le processus de formation de l'humus. Sans humus, nous avançons à grand pas vers la disparition des terres arables et la désertification. Il faut savoir que l'humus est capable de fixer 50 fois son poids d'eau.

L'humus est une matière organique composée de grosses molécules (acides humiques) dont les éléments sont présents dans la biomasse végétale et animale. La biomasse végétale fournit le « squelette » carboné, tandis que la biomasse animale apporte les « morceaux » protéiques contenant de l'azote et du phosphore. Le sol, avec ses particules d'argile, de calcaire et de sable apporte le support sur lequel se fixent, après synthèse, les molécules d'acides humiques formant des « complexes argilo-humiques ». Dès qu'on rejette les déjections dans l'eau, il n'y a plus de formation d'humus, mais la minéralisation de l'azote qui devient une pollution pour les eaux.

Diagramme des complexes argilo-humiques et leur rôle dans la fertilité des sols

Techniques de compostage et gestion des matières

Le compostage doit se faire en contact direct et intime avec la terre. Le processus biologique d'une très grande complexité a lieu grâce à la faune microscopique et macroscopique qui vit naturellement dans le sol. Il faut trouver un équilibre juste entre la composante végétale et animale. Au point de vue scientifique, il faut que le rapport carbone/azote (C/N) au départ du compostage soit d'environ 40 à 60.

Lorsque le compost contient trop peu de matière animale, le processus devient lent. En présence d'un excès de déjections ou de fumier, le compost sent mauvais. Le bon compost n'est ni trop humide, ni trop sec. Un compost trop humide se tasse et devient compact, ce qui mène à la pourriture. Pour équilibrer, on peut utiliser de la paille, des feuilles, du foin, des balles de céréales ou de la fibre de coco.

Innovations urbaines et solutions industrielles

Si tout le monde ne dispose pas d'une ferme, de nouvelles technologies permettent de rediriger les eaux usées vers la terre à différentes échelles. Epic Cleantec, basée à San Francisco, s'attaque au problème au niveau des immeubles d'habitation. Le système sépare les solides de l'eau, purifiant cette dernière pour qu'elle puisse être réutilisée, tandis que les biosolides sont traités thermiquement pour tuer les agents pathogènes, créant un produit sec, riche en carbone et en azote.

Vidéo explicative : comment fonctionne la station d'épuration de Pierre-Bénite ?

Au niveau municipal, la société canadienne Lystek utilise un mélangeur d'eaux usées doté d'une lame si tranchante qu'elle réduit en lambeaux tous les micro-organismes, laissant les agents pathogènes tels qu'E.coli et Salmonella en dessous des limites réglementaires. De son côté, l'organisation DC Water transforme les boues en un engrais appelé Bloom, utilisé par les agriculteurs, les paysagistes et les terrains de golf.

La question des micropolluants et de la sécurité

L'épandage de lisier animal sur les terres, souvent chargé d'antibiotiques, est une pratique courante qui ne semble pas gêner les autorités. Par ailleurs, très peu de stations d'épuration traitent les micropolluants tels que les résidus pharmaceutiques. L'idée serait alors de capter « à la source » les gisements, pour les traiter de façon adéquate avant qu'ils contaminent les milieux récepteurs.

Le compostage correct est la technique incontournable pour le maintien durable de la production agricole. Le W.-C. à chasse et son complément logique, le système de « tout à l'égout », a fait son temps. Ceux qui ont adopté la toilette à litière biomaîtrisée sont à la pointe du progrès vers un monde durable. L'enjeu est de considérer ces gisements comme une matière première, et non comme un déchet à faire disparaître. Si l'on considère les excréta comme une ressource, le regard change, et avec lui, notre capacité à bâtir un avenir où la terre est nourrie par ce qu'elle nous a permis de produire.

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