La Cour de cassation, juridiction suprême de l'ordre judiciaire français, dispose de plusieurs formations, chacune ayant des compétences spécifiques. Parmi elles, l'assemblée plénière représente la formation la plus solennelle et la plus influente. Cette formation exceptionnelle intervient dans des circonstances particulières, notamment lorsqu'une affaire pose une question de principe ou lorsqu'il existe un risque de contrariété entre les chambres, garantissant ainsi l'unité et la cohérence de la jurisprudence.

Évolution Historique et Rôle Fondamental
L'histoire de l'assemblée plénière s'inscrit dans l'évolution plus large de la Cour de cassation française. La Cour de cassation elle-même trouve ses origines dans le Conseil des parties de l'Ancien Régime. Initialement, la Cour fonctionnait avec une structure relativement simple. Toutefois, face à la multiplication des contentieux et à la diversification des branches du droit, plusieurs chambres spécialisées ont progressivement été créées. Pour répondre à cette problématique, le législateur a institué des formations de jugement regroupant plusieurs chambres. La Chambre mixte, créée par l'ordonnance du 22 décembre 1958, constitue une première réponse à cette nécessité d'harmonisation. Cette réforme s'inscrivait dans un contexte de modernisation de la justice française et visait à renforcer l'autorité de la Cour de cassation en tant qu'interprète suprême de la loi. L'assemblée plénière, quant à elle, existe depuis 1967 et a remplacé « les chambres réunies ». Elle est compétente pour juger le second pourvoi après cassation.
Au fil des décennies, plusieurs réformes ont affiné le rôle et le fonctionnement de l'assemblée plénière. Plus récemment, la loi du 18 novembre 2016 de modernisation de la justice du XXIe siècle a renforcé le rôle de la Cour de cassation dans son ensemble, avec des implications directes sur le fonctionnement de l'assemblée plénière. L'évolution historique de l'assemblée plénière reflète ainsi une préoccupation constante du législateur français : garantir l'unité et la cohérence de la jurisprudence, tout en adaptant les institutions judiciaires aux défis juridiques contemporains. L'assemblée plénière demeure un pilier essentiel de l'architecture juridictionnelle française. Son rôle dans l'harmonisation du droit et son adaptation aux évolutions sociétales en fait un instrument indispensable de sécurité juridique et de modernisation du droit.
Composition de l'Assemblée Plénière : Un Équilibre des Compétences
L'assemblée plénière de la Cour de cassation présente une composition et un fonctionnement spécifiques qui reflètent son caractère exceptionnel et solennel. Cette composition garantit une représentation équilibrée des différentes chambres de la Cour, tout en limitant le nombre total de magistrats participants pour préserver l'efficacité des délibérations.
L'assemblée plénière est présidée par le Premier président de la Cour de cassation ou, en cas d'empêchement, par le plus ancien des Présidents de Chambre. Elle est composée du Premier président de la Cour de cassation, des six présidents et des six doyens de chambre. À ces membres s'ajoute un conseiller choisi dans chacune des six chambres (trois chambres civiles, une chambre commerciale, économique et financière, une chambre sociale et une chambre criminelle). Au total, cela représente 19 membres.
L'assemblée plénière ne peut siéger que si tous les membres sont présents. Toutefois, une procédure de remplacement est prévue en cas d'empêchement d'un conseiller. Lorsque l'assemblée plénière est saisie pour avis, l'article R441-1 du Code de l'organisation judiciaire (issu d'un décret du 24 mars 2017) dispose que « la formation plénière pour avis comprend, outre le premier président, les présidents et doyens des chambres et un conseiller par chambre désigné par le premier président ».
Le Premier président joue un rôle central dans l'organisation des travaux de l'assemblée plénière. Un avocat général est désigné pour chaque affaire examinée en assemblée plénière. Son rôle consiste à présenter des conclusions orales lors de l'audience, exposant sa vision impartiale sur la solution juridique à adopter.
Procédure de Saisine de l'Assemblée Plénière
La saisine de l'assemblée plénière peut être facultative ou obligatoire, en fonction de la nature et de la portée de la question juridique à examiner.
Saisine de Droit (Obligatoire)
Le renvoi de l'affaire devant l'assemblée plénière est obligatoire dans plusieurs cas :
- Deuxième pourvoi en cassation fondé sur les mêmes moyens : lorsqu'après cassation d'un arrêt, la juridiction de renvoi statue dans le même sens que la décision cassée, un second pourvoi peut être formé. Si ce second pourvoi est fondé sur les mêmes moyens qu'un premier pourvoi déjà jugé, c'est-à-dire qu'après cassation d'une première décision, l'arrêt rendu par la juridiction de renvoi est attaqué par les mêmes moyens, le renvoi devant l'assemblée plénière est de droit. La juridiction de renvoi doit alors se conformer à la décision de la Cour de cassation sur les points de droit déjà jugés, conformément à l'article L.431-4 du Code de l'organisation judiciaire.
- Requête du Procureur Général : Le renvoi est également de droit, c'est-à-dire obligatoire, lorsque le procureur général le requiert avant l'ouverture des débats.
Saisine Facultative
Le renvoi devant l'assemblée plénière est facultatif lorsque l'affaire pose une question de principe. Cela peut être le cas s'il existe des solutions divergentes, soit entre les juges du fond, soit entre les juges du fond et la Cour de cassation. Elle peut ainsi mettre un terme à toute divergence d'appréciation. Cette formation peut pareillement être décidée par une des chambres saisie d'une affaire qui pose une question de principe.
Saisine pour Avis
L'assemblée plénière de la Cour de cassation peut être saisie pour avis par un tribunal ou une cour d'appel qui se trouve face à une question de droit nouvelle, qui pose une difficulté particulière d'interprétation. Cette saisine pour avis ne peut avoir lieu que si les conditions suivantes sont réunies :
- la question est nouvelle ;
- la question est de pur droit ;
- la question présente une difficulté sérieuse ;
- la question peut se poser dans de nombreux litiges.
La demande d'avis suspend la procédure, la formation spéciale de la Cour de cassation ayant 3 mois pour se prononcer.
Modalités de Saisine
L'assemblée plénière peut être saisie :
- par une ordonnance du Premier président ;
- ou par une décision de la chambre saisie de l'affaire qui rend un arrêt motivé ;
- ou par une demande du Procureur général près la Cour de cassation.
Ces modalités sont explicitées notamment dans le Code de l'organisation judiciaire, articles 121-4 et L121-6, L131-2 à L131-5, R131-3, R131-5, ainsi que dans le Code de procédure civile, article 604 et suivants.
Délibérations et Décisions : Le Cœur de l'Action
La procédure devant l'assemblée plénière suit les règles habituelles du pourvoi en cassation, avec toutefois une solennité accrue. Les délibérations de l'assemblée plénière sont secrètes et se déroulent après l'audience. La décision est prise à la majorité des voix. En cas de partage égal des voix, celle du Premier président est prépondérante.

Les arrêts rendus par l'assemblée plénière font l'objet d'une attention particulière dans leur rédaction. Leur motivation est généralement plus développée que celle des arrêts ordinaires de la Cour de cassation, afin d'expliciter clairement la position adoptée sur la question de principe en jeu. Cette motivation enrichie des arrêts, développée depuis quelques années par la Cour de cassation, trouve dans les décisions d'assemblée plénière son expression la plus aboutie.
L'Autorité Particulière des Arrêts d'Assemblée Plénière
Les arrêts rendus par l'assemblée plénière de la Cour de cassation revêtent une autorité particulière dans l'ordonnancement juridique français. Si, en théorie, les arrêts de l'assemblée plénière ne jouissent pas formellement d'une autorité juridique supérieure à celle des arrêts rendus par les chambres ordinaires de la Cour, leur influence pratique est considérablement plus importante.
D'abord, la composition élargie de l'assemblée plénière, rassemblant des représentants de toutes les chambres de la Cour, confère à ses décisions une légitimité particulière. Ensuite, les circonstances de saisine de l'assemblée plénière - questions de principe, risques de divergences jurisprudentielles - font que ses arrêts portent généralement sur des problématiques juridiques fondamentales. De plus, comme mentionné précédemment, l'article L.431-4 du Code de l'organisation judiciaire dispose que lorsque l'assemblée plénière statue sur renvoi après une seconde cassation, la juridiction de renvoi doit se conformer à la solution retenue sur les points de droit jugés.
Les juridictions du fond - tribunaux judiciaires, cours d'appel - accordent une attention toute particulière aux positions adoptées par l'assemblée plénière. Cette influence s'explique par plusieurs considérations pratiques. D'une part, les magistrats des juridictions du fond sont conscients que s'écarter d'une solution consacrée par l'assemblée plénière expose leur décision à une forte probabilité de cassation. L'autorité des arrêts d'assemblée plénière s'étend également aux chambres ordinaires de la Cour de cassation.
Cette autorité particulière confère aux arrêts d'assemblée plénière une fonction normative qui dépasse la simple résolution du litige particulier. Ils contribuent à façonner le droit positif français, en fournissant des interprétations faisant autorité sur des questions juridiques fondamentales.
Arrêts Emblématiques et Influence sur le Droit Français
Au fil des décennies, l'assemblée plénière de la Cour de cassation a rendu plusieurs arrêts qui ont profondément marqué l'évolution du droit français.
L'arrêt rendu par l'assemblée plénière le 17 novembre 2000, connu sous le nom d'arrêt Perruche, constitue l'une des décisions les plus retentissantes de la jurisprudence française contemporaine. Cette décision a provoqué un véritable séisme juridique et sociétal. Il a reconnu le droit pour un enfant né handicapé, dont le handicap n'avait pas été détecté avant la naissance, d'obtenir réparation du préjudice résultant de ce handicap. L'arrêt Perruche illustre parfaitement comment une décision d'assemblée plénière peut transcender le cadre du litige particulier pour soulever des questions fondamentales touchant aux valeurs de la société, au point de provoquer une réaction législative.

L'arrêt rendu le 25 septembre 2012 dans l'affaire du naufrage de l'Erika marque une avancée décisive dans la protection juridique de l'environnement. Cette décision a reconnu la notion de "préjudice écologique" distincte des préjudices individuels subis par les victimes directes. Cette reconnaissance jurisprudentielle a précédé l'intervention du législateur, qui a finalement inscrit le préjudice écologique dans le Code civil avec la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité. L'arrêt Erika illustre la capacité de l'assemblée plénière à faire évoluer le droit pour répondre aux nouveaux défis sociétaux, ici en l'occurrence la protection de l'environnement.
Le 22 juin 2001, l'assemblée plénière a rendu un arrêt fondamental en matière de filiation. Elle y a jugé que la possession d'état ne pouvait être établie que si elle présentait les caractères définis par la loi, à savoir qu'elle soit continue, paisible, publique et non équivoque. Cette décision a considérablement influencé le droit de la filiation, en clarifiant les conditions d'établissement de la filiation par la possession d'état.
Ces trois exemples, parmi de nombreux autres, illustrent la diversité des domaines dans lesquels l'assemblée plénière exerce son influence normative. La portée de ces arrêts dépasse largement le cadre des litiges particuliers.
Harmonisation et Unification du Droit Français
L'assemblée plénière joue un rôle fondamental dans l'harmonisation et l'unification du droit français. La fonction première de l'assemblée plénière consiste à résoudre les divergences jurisprudentielles qui peuvent apparaître entre les différentes chambres de la Cour de cassation. Lorsque de telles divergences apparaissent, l'intervention de l'assemblée plénière permet de trancher définitivement le débat, en dégageant une position qui s'imposera, de fait sinon de droit, à l'ensemble des formations de la Cour.
Au-delà des divergences entre chambres, l'assemblée plénière joue également un rôle décisif dans la résolution des résistances des juridictions du fond. Lorsqu'après cassation, la juridiction de renvoi adopte la même solution que celle censurée par la Cour, l'assemblée plénière est saisie pour trancher définitivement la question.
Au-delà de sa fonction d'unification, l'assemblée plénière joue un rôle prospectif fondamental. Cette fonction créatrice s'exerce particulièrement dans les domaines où le législateur n'est pas intervenu, ou lorsque les textes existants se révèlent inadaptés aux situations nouvelles.
Perspectives d'Évolution du Rôle de l'Assemblée Plénière
Le rôle de l'assemblée plénière est appelé à évoluer pour répondre aux défis contemporains du droit français.
Premièrement, l'internationalisation du droit et la multiplication des sources supranationales (droit de l'Union européenne, Convention européenne des droits de l'homme) complexifient la tâche d'harmonisation jurisprudentielle. L'assemblée plénière devra intégrer de plus en plus ces sources dans ses raisonnements pour assurer la conformité du droit français aux engagements internationaux de la France.
Deuxièmement, la motivation enrichie des arrêts, développée depuis quelques années par la Cour de cassation, trouve dans les décisions d'assemblée plénière son expression la plus aboutie. Cette tendance à une motivation plus détaillée et pédagogique devrait se poursuivre, renforçant la clarté et l'intelligibilité des décisions les plus importantes.
Troisièmement, le développement des avis consultatifs rendus par la Cour de cassation pourrait offrir une alternative à la saisine de l'assemblée plénière dans certaines situations. Ces avis permettent à la Cour de se prononcer sur une question de droit avant même qu'un litige n'arrive à son terme, contribuant ainsi à prévenir les contentieux et à orienter les juridictions inférieures.
Enfin, les récentes réformes visant à recentrer la Cour de cassation sur son rôle normatif, notamment avec l'introduction d'une procédure de filtrage des pourvois, pourraient valoriser davantage les interventions de l'assemblée plénière. En limitant le nombre d'affaires traitées par la Cour, ces réformes devraient permettre de concentrer les ressources sur les questions de principe les plus importantes, celles-là mêmes qui justifient la saisine de l'assemblée plénière.