L'art de la cueillette des oranges : Louis Gauffier et la mise en scène du quotidien sous le Directoire

La peinture de Louis Gauffier (1762-1801) offre une fenêtre fascinante sur une époque charnière, où les codes de la peinture d'histoire néoclassique se dissolvent pour laisser place à une intimité nouvelle. Au cœur de cette transition esthétique, le motif de la cueillette des oranges émerge non seulement comme un élément décoratif, mais comme un puissant vecteur de sens, mêlant le prestige de la culture italienne à la modernité des « conversation pieces » anglaises.

Portrait de famille dans une orangeraie italienne par Louis Gauffier

Entre tradition académique et modernité pittoresque

Les portraits en plein air comptent, peut-être, parmi les œuvres les plus personnelles de Louis Gauffier. L’artiste présente ses personnages sur une terrasse, s'appuyant sur une balustrade ou, plus fréquemment, sur des fragments antiques, chapiteaux ou bases de colonnes, tandis qu'ils se détachent sur un fond de paysage lointain. Cette analyse, publiée par R. Crozet en 1936, trouve une résonance particulière dans les œuvres inédites du peintre.

La présence de l'oranger dans un pot en terre, posé sur un chapiteau corinthien renversé, apporte à ces réunions familiales un charme pittoresque méditerranéen, un parfum de « dolce vita ». Ce sentiment est soutenu par des détails triviaux, presque domestiques : l'appareil de briques derrière le crépi sur le mur à gauche, ou la présence d'un arrosoir. Par ces choix, Louis Gauffier abolit les catégories traditionnelles des genres académiques. Portraits, scènes de genre et natures mortes sont ici entremêlés dans une composition en frise caractéristique de la peinture d'histoire néoclassique.

L'orangeraie : symbole de prestige et héritage culturel

Le choix d'un décor composé d'agrumes, souvent des oranges amères, n'est pas anodin dans l'Italie de la fin du XVIIIe siècle. La « Limonaia » du jardin du Boboli, adjacente au Palais Pitti, témoigne de l'importance de ces collections d'arbres dans les demeures aristocratiques. L'architecture de ces serres et le soin apporté aux vases coniques en terre cuite, décorés de frises ou de têtes d'Hermès, rappellent la porosité entre le luxe de la noblesse et l'usage pratique de la culture potagère.

Le vase en terre cuite, très poreux, permet une gestion optimale de l'hydratation, soulignant le réalisme avec lequel Gauffier traite ces éléments. Cette évocation du jardin n'est pas sans rappeler les grands chefs-d'œuvre de la peinture italienne, notamment la tradition allégorique de La naissance du Printemps de Botticelli, où la cueillette et l'entretien des végétaux symbolisent la fertilité et le renouveau.

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Le contexte diplomatique et la famille Sainct-Même

L'œuvre inédite représentant la famille d'Alexandre Marie Gosselin de Sainct-Même est emblématique de cette période. Commanditaire de cette toile, Sainct-Même, administrateur des Subsistances Militaires, est entouré de sa femme, Anne Henriette Élise Assailly, et de cinq de leurs enfants. La dignité consulaire du père est évoquée par la toge pourpre sur laquelle est assise la plus jeune des enfants, Charlotte Alexandrine.

La duchesse d’Abrantès, dans ses mémoires, dresse un portrait fidèle de cette famille : « Je me sens heureuse, en rappelant seulement son souvenir. J'éprouve une sorte de calme qui rafraîchit mon sang, lorsque je me rappelle cette jeune mère entourée de six ou sept enfans qu'elle avait nourris, et s’occupant, au milieu d'eux, des soins de sa maison, comme une jeune Grecque aurait pu le faire jadis au sein de son gynécée. »

Ce tableau, réalisé en l'an VI, après le traité de Campo Formio, illustre une scène de cueillette entre l'automne 1797 et le printemps 1798. La femme recueillant les oranges à gauche, aux allures de vestale, ajoute une dimension quasi mystique à cette scène domestique. Elle est une amie intime de la mère de famille, venue s'établir temporairement chez les Sainct-Même, illustrant ainsi les liens étroits qui unissaient les membres de la communauté française en Italie sous le Directoire.

La composition en frise comme récit de vie

Louis Gauffier, élève de Taraval et lauréat du Prix de Rome, a su transposer les codes de la peinture d'histoire vers une forme plus intime. La séparation physique, marquée par la balustrade, reflète peut-être l'éloignement d'Alexandre de Sainct-Même, souvent en déplacement pour ses fonctions diplomatiques ou militaires, par rapport au foyer familial resté en France.

Schéma de composition d'une œuvre de Louis Gauffier montrant la disposition en frise des personnages

Le contraste est saisissant lorsqu'on compare cette œuvre à celle de la famille d'André-François Miot, futur comte de Melito. Alors que dans la toile des Sainct-Même règnent la félicité, la beauté et la bonté, le portrait de la famille Miot présente des visages plus rigides, presque serviles, sous les auspices du buste de Joseph Bonaparte. Gauffier réussit ici à capturer non seulement les traits de ses contemporains, mais aussi l'atmosphère morale et politique de leur temps.

L'influence des "conversation pieces" et de l'exil

Installé à Florence en raison des manifestations anti-françaises de 1793, Gauffier se lie d'amitié avec le milieu cosmopolite du poète Vittorio Alfieri. Il abandonne les sujets religieux pour se consacrer aux portraits, mis en scène comme des « conversation pieces » anglaises, un genre popularisé par des artistes comme Zoffany.

Cette approche développe chez lui une sensibilité moderne au paysage de plein air. Ses modèles, qu'ils soient aristocrates russes, anglais du Grand Tour ou officiers français, sont intégrés dans une nature domestiquée. La cueillette des oranges devient alors le pivot iconographique autour duquel s'articule le récit familial, transformant une simple séance de pose en un instantané de vie, empreint d'une élégance intemporelle.

Détail de l'arrosoir et des agrumes dans une peinture de Louis Gauffier

En mêlant le réel, comme l'appareil de briques ou l'arrosoir, à l'idéal classique des chapiteaux et des vestales, Gauffier crée une synthèse unique. Chaque élément, de la forme des feuilles d'oranger à la posture des enfants, participe à une mise en scène où l'art de vivre devient le véritable sujet de la peinture. C'est cette capacité à transformer l'anecdote en histoire qui fait de Louis Gauffier un témoin privilégié de la transition entre le XVIIIe siècle finissant et l'éclosion d'une nouvelle ère artistique.

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