L'Épopée de la Mésopotamie : De la Cueillette Nomade à l'Essor de l'Agriculture et des Civilisations

La Mésopotamie, dont le nom grec signifie « la région entre les fleuves », est une zone de plaine fertile située entre le Tigre et l'Euphrate. Cette région, faisant partie du vaste « croissant fertile » qui s'étend du Nil au golfe Persique, est souvent reconnue comme un berceau de la civilisation, où des transformations humaines profondes ont eu lieu. Vers le VIIIe millénaire avant notre ère, les hommes inventent l'agriculture, la ville, l'État, la religion, posant les bases de sociétés complexes. L'histoire de cette terre est celle d'une transition décisive, marquant le passage d'un mode de vie nomade et basé sur la subsistance à une économie productive et organisée.

Des Chasseurs-Cueilleurs Nomades aux Premiers Villages Permanents

Avant que ne survienne ce changement majeur, les premiers hommes vivaient dans des abris sous roche et tiraient leur subsistance de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Nomades et peu nombreux, ils parcouraient la terre en quête de nourriture. Ils jouissaient sans trop de mal des fruits de la Terre, d'autant qu'après la dernière glaciation, qui remonte à 16 000 ans avant notre ère, les ressources naturelles étaient abondantes.

Tout change vers 12 500 ans avant notre ère. Au Proche-Orient, notamment dans la région du Jourdain, certaines communautés profitent de cette nourriture abondante à portée de main pour habiter à plusieurs familles dans un village permanent plutôt que de se déplacer sans cesse et de dormir dans des abris de fortune. Ils choisissent de vivre groupés mais sans rien changer à leur pratique de chasseur-cueilleur. Entre l'an 12 500 et l'an 7 500 avant Jésus-Christ, de petites communautés humaines commencent ainsi à se grouper dans des villages permanents. La vie en communauté leur apportait en effet plus de confort et de sécurité que la vie en solitaire.

L'émergence de ces villages s'accompagne de nouvelles formes d'habitat. Des deux millénaires qui s'écoulent entre 9 500 et 7 500 avant notre ère, une nouvelle architecture émerge avec des maisons à plan rectangulaire. La forme ronde est dès lors réservée aux maisons communautaires ou aux sanctuaires.

Plan archéologique d'un village néolithique précoce avec des maisons rectangulaires

La révolution néolithique, bien qu'initialement axée sur la sédentarisation, se diffuse assez vite du Levant (la région du Jourdain) vers l'Anatolie (la Turquie actuelle). On en trouve des traces à Cayönu et Nevali, ainsi qu'à Çatal Höyük. Le site archéologique de Çatal Höyük, près du lac de Konya, montre des maisons resserrées, auxquelles on accède par le toit à cause du climat froid de la région. Ce village aurait été fondé vers 7 500 avant notre ère et est devenu une ville riche et importante avec près de 6 000 habitants vers 6 250 avant notre ère. Ses murs sont recouverts de peintures dont certaines semblent évoquer des scènes mythiques, comme des vautours attaquant des hommes sans tête ou des taureaux.

L'Aube de l'Agriculture et de la Domestication

L'agriculture n'a pas été à proprement parler inventée de toutes pièces. Les chasseurs-cueilleurs savaient de toute éternité qu'en lâchant une graine sur le sol, elle donnerait une nouvelle plante. Au début de la période néolithique (il y a environ 12 000 ans), les chasseurs-cueilleurs s’étaient déjà rendu compte que les graines tombées au sol germaient et produisaient des plantes.

Puis, on l'a vu, les hommes ont commencé à se grouper en petits villages sans cesser de pratiquer la chasse et la cueillette. Autour des villages, il est devenu de plus en plus difficile de s'en tenir à la simple cueillette. C'est ainsi que l'on a commencé de favoriser la croissance des plantes autour des maisons. Mais c’est seulement vers 10 000 avant Jésus-Christ que l’homme commence à cultiver des champs dans la zone du « croissant fertile » en Mésopotamie. Les crues de printemps du Tigre et de l’Euphrate rendent la région particulièrement fertile et propice à l’agriculture et les populations commencent à cultiver le blé et l’orge.

Avec l'agriculture, les hommes cessent d'être seulement des prédateurs qui puisent leur subsistance dans la nature. Ils deviennent des producteurs qui renouvellent ce qu'ils consomment (graines, gibier) par les semis et l'élevage. La production de nourriture devient soudain beaucoup plus rapide que la chasse et la cueillette pour une superficie beaucoup moins importante à exploiter. L’agriculture est probablement née de la nécessité pour les chasseurs-cueilleurs de rapporter les céréales récoltées jusqu’au campement, en vue de séparer les grains de leur bale. À cette occasion, une partie de la cueillette tombait inévitablement sur le sol. En revenant au même endroit l’année suivante, les hommes constataient la présence de nouveaux plants qu'ils récoltaient et le processus se répétait.

Représentation d'une scène de récolte primitive en Mésopotamie

L'invention de la domestication des animaux a marché de pair avec celle de l'agriculture. L’homme apprivoise des moutons, des chèvres, puis plus tard le bœuf qui est moins docile. Ainsi, il dispose de viande, de lait et de laine toute l’année. L’invention de la domestication et de l’élevage garantissent des ressources alimentaires stables et contribuent à l’accroissement considérable des agglomérations et de la population. L’homme construit des huttes pour sa famille et des abris pour son bétail qui est aussi utilisé pour le travail des champs. Les bovins furent domestiqués pour la première fois vers 8500 avant notre ère, très probablement à partir du buffle sauvage (aurochs) au Proche-Orient. Le cheval fut domestiqué dans la région occidentale de la steppe eurasienne vers 4000 avant notre ère et se répandit au Proche-Orient vers la fin du troisième millénaire.

Le Proche-Orient antique, et tout particulièrement les régions historiques du Croissant fertile et de la Mésopotamie, est généralement considéré comme le berceau de l'agriculture. Cependant, il est désormais établi que l'agriculture (ainsi que la civilisation humaine) est également apparue en parallèle dans d'autres régions du monde. L’agriculture émergea progressivement dans les territoires vallonnés du sud-est de la Turquie, de l’ouest de l’Iran et du Levant, sans doute car la région abritait une grande variété de plantes et d’animaux susceptibles d’être domestiqués et consommés par l’homme.

Carte des foyers de domestication agricole et animale dans le monde

Les chercheurs pensaient autrefois que l'agriculture s'était répandue aux quatre coins du monde depuis un unique point d'origine situé au Moyen-Orient. Aujourd'hui, les spécialistes s'accordent à dire que l'agriculture est apparue dans d'autres parties du monde non pas grâce à l'exportation des savoirs et techniques des agriculteurs du Moyen-Orient, mais de manière totalement indépendante. Les habitants d'Amérique centrale domestiquèrent le maïs et les haricots sans rien savoir de la culture du blé et des pois pratiquée au Moyen-Orient. Les populations d'Amérique du Sud apprirent à faire pousser des pommes de terre et à élever des lamas, sans avoir connaissance de ce qui se passait tant au Mexique qu'au Levant. Les premiers Chinois domestiquèrent le riz, le millet et le porc. Les Néo-Guinéens apprirent à maîtriser la culture de la canne à sucre et de la banane, tandis que les premiers fermiers d'Afrique de l'Ouest adaptèrent à leurs besoins le millet africain, le riz africain, le sorgho et le blé.

La Révolution Néolithique et Ses Conséquences Sociales et Économiques

L'émergence au Néolithique de la sédentarisation et de l'agriculture a partout des conséquences incalculables sur l’organisation sociale. L’agriculture fixe désormais les populations qui abandonnent le mode de vie nomade et se sédentarisent. L'homme commence à construire des villages pour s’installer près de ses champs. La hausse de la production de nourriture engendrée par l'agriculture assura la subsistance d’un plus grand nombre de personnes : la population augmenta et des villages devinrent des villes qui donnèrent naissance à la civilisation mésopotamienne.

Le travail en continu et la spécialisation des tâches apparaissent. En Mésopotamie, les hommes récoltent bientôt plus qu’ils ne consomment et il n’est plus nécessaire de mobiliser toute la population au travail des champs. Certains individus se spécialisent dans d’autres activités comme la poterie, le tissage, la métallurgie, etc. Ces évolutions favorisent la natalité et l'accroissement de la population, malgré un taux de mortalité élevé.

La sédentarisation entraîne un accroissement de la population et une surexploitation des terres. L’homme cherche sans cesse à obtenir de meilleures sources de nourriture, de meilleures matières premières, plus d’eau, plus d’animaux à chasser et à domestiquer. De nouvelles formes de hiérarchies sociales apparaissent, avec une répartition différenciée des ressources. Des guerriers doivent défendre et protéger les villages et les villes des envahisseurs et ils finissent par dominer le reste de la population. C’est ainsi qu’une hiérarchisation et une différenciation sociale voient le jour.

La production excédentaire permet le stockage et l'échange. Les populations commencent à échanger ces objets, des excédents de grain cultivés, des dattes ou de l’huile, contre des pierres dures, du bois ou des minerais (or et pierres semi-précieuses) qu’ils n’ont pas dans les plaines argileuses de Sumer. C’est ainsi qu’est née la première forme de commerce : le troc. Comme cette activité commerciale devient de plus en plus intense, certains marchands partent à bord de petits voiliers vers les côtes du golfe Persique, jusqu’aux côtes méditerranéennes à l’ouest et même jusqu’à la vallée de l’Indus à l’est. Pour descendre les fleuves avec leurs lourdes cargaisons, les négociants attachent ensemble des grumes pour en faire des radeaux dont ils améliorent la flottaison à l’aide de peaux de bêtes gonflées d’air. Les Assyriens développèrent des réseaux commerciaux dès le IIIe millénaire, notamment avec l’Anatolie où ils avaient établi des comptoirs particulièrement florissants au début du IIe millénaire. Ils échangeaient le métal anatolien contre des textiles et du grain de Mésopotamie.

Histoire - L'invention et l'évolution de la roue

Les hommes découvrent que des roues fixées sur un chariot permettent de transporter de la marchandise. Un animal qui tire une charrette en transporte trois fois plus que sur son dos ! L'invention de la roue constitue une avancée technologique majeure, facilitant grandement le transport des marchandises et l'expansion du commerce. Grâce à l’agriculture et au commerce, les cités-états s’enrichissent de plus en plus et attirent la jalousie des autres communautés. Pour se protéger, les hommes font construire de grands murs de pierre autour des cités-états.

De la Cité-État à l'Empire : Organisation Politique et Administrative

Les plaines alluviales commencèrent à être mises en culture dès le VIIe millénaire avant notre ère et, au IVe millénaire, les premières villes apparurent en réponse au besoin d'une gestion efficace des activités agricoles. Dans ces villes se développe alors un État, qui administre et gouverne, dominant les villages voisins. La ville centrale et les campagnes environnantes forment une cité, qui commerce avec les autres cités-États.

Au IIIe millénaire, la Mésopotamie compte ainsi de nombreuses cités-États, telles Uruk, qui compte alors plus de 50 000 habitants, Akkad, Ur ou Lagash. Chacune est indépendante, et dirigée par un roi héréditaire. Ce roi prétend régner au nom des dieux : il édicte les lois, fait régner la justice et commande l'armée. Au début, chaque cité est gouvernée par des nobles et quand il y a la guerre, un chef est choisi pour commander jusqu’à la fin des hostilités. Comme la Mésopotamie tire d’extraordinaires richesses de son agriculture et de son artisanat, les guerres deviennent de plus en plus longues et fréquentes. Les chefs règnent parfois toute leur vie et transmettent leur pouvoir à leurs fils. Ils finissent par vivre en maître absolu sur la population et sur les biens de leur territoire qui comprend la cité, une série de villages et des petits bourgs.

Une armée est en effet de plus en plus nécessaire car les cités se font fréquemment la guerre : chaque dynastie royale cherche à étendre son influence aux dépens des autres. Au XXIVe siècle avant notre ère, Sargon, roi d'Akkad, met fin aux cités-États en créant le premier empire territorial, qui s'étend sur l'ensemble de la Mésopotamie. Les souverains d’Akkad mettent en place une politique basée sur la conquête répétée et la victoire militaire. Ainsi, chaque triomphe apporte plus de puissance aux monarques et plus de richesse à l’Empire. Les importants butins de guerre sont redistribués aux élites dirigeantes et aux dieux.

Stèle de Naram-Sin, représentant un roi akkadien divinisé

Sargon serait le fils d’un nomade et d’une prêtresse. Sa mère n’ayant pas le droit de le garder, il aurait été déposé dans un couffin et livré au gré du fleuve avant d’être recueilli par un jardinier qui se serait occupé de lui comme de son propre fils. Un jour, Sargon aurait été reconnu par la déesse Ishtar qui l’aurait élevé dans la dignité royale. Il serait alors devenu le conquérant du monde et le roi de l’Univers. Cette histoire, comparable à celle de Moïse, Cyrus ou Romulus, fait de Sargon le héros idéal qui sauve le monde du chaos et en devient le maître incontesté.

Cet empire, l’Empire akkadien, durera environ 135 ans. Cependant, vers 2115 avant notre ère, les Goutis, montagnards du Goutioum, les Élamites et les tribus nomades Amorrites venues du désert au nord-ouest de la Mésopotamie, envahissent les terres de Sumer. Le dernier roi Akkadien multiplie les défaites militaires et l’Empire s’effondre. La Mésopotamie est de nouveau divisée et le roi d’Uruk est la figure majeure de cette époque. Le roi Ur-Nammu de la ville d’Ur renverse le pouvoir du roi d’Uruk qui est peut-être son propre frère.

L'écriture, inventée au IVe millénaire, permet notamment, grâce aux scribes, une administration plus rigoureuse de l'État (inventaires, impôts, lois, traités), mais sert aussi dans les temples. Les premiers documents, des pictogrammes gravés dans de l'argile, portaient sur l'assignation de main-d'œuvre aux travaux des champs et la distribution des denrées. Vers 3 300 avant notre ère, l’accroissement de la production agricole et le développement des échanges commerciaux en Mésopotamie obligent les Sumériens à garder le contrôle sur leur environnement matériel. C’est pourquoi les scribes de la cité-état d’Uruk ont mis au point un système de signes pour noter les quantités et la nature des marchandises. Celui-ci se résume dans un premier temps à des pictogrammes gravés sur des tablettes d’argile, chacun signifiant un mot : par exemple, l’étoile signifie le “ciel” et 2 lignes ondulées signifient l’“eau”.

Vers 3 100 avant notre ère, les pictogrammes évoluent vers l’écriture cunéiforme qui signifie “en forme de coin”, car les signes sont réalisés avec des tiges de roseaux. Ils ne désignent plus un objet ou un mot mais une valeur syllabique. Mis bout à bout, ils forment une sorte de rébus et permettent d’exprimer tout ce qui peut être décrit dans la langue parlée. L’écriture permet ainsi de noter et de comptabiliser les marchandises débarquées, les têtes de bétail, les sacs de grains, les impôts récoltés. Elle permet également de noter ses pensées, de communiquer plus précisément, de transmettre des conseils à un fils, de décrire des mythes et des récits, de transcrire des ordres de chefs militaires, de renforcer le pouvoir du roi qui peut consigner ses propres lois. La maîtrise de l’écriture engendre une organisation sociale de plus en plus hiérarchisée et marquée. Limitée d’abord aux temples et aux palais, elle est l’apanage d’une caste fermée, celle des scribes. La plus célèbre tablette retrouvée est l’Épopée de Gilgamesh, un roi qui aurait probablement régné à Uruk vers 2650 avant J.-C.

Les Fondements Religieux des Sociétés Mésopotamiennes

Les sociétés mésopotamiennes sont profondément religieuses. Les populations sont polythéistes : on croit en de nombreux dieux et déesses (plus d'un millier en Mésopotamie). Les dieux ont le plus souvent une apparence humaine. Par exemple, An, le dieu du ciel, ou Enlil, celui du vent ; Ishtar, déesse de l'amour et de la guerre, ou encore Nanna, le dieu de la lune (dieu du soleil selon une autre appellation).

Les croyances religieuses rendent compte de la création du monde par les dieux. Le dieu Enki a ainsi créé le Tigre et l'Euphrate. Il a également donné un roi aux hommes. Pour la population, les dieux sont semblables aux hommes, mangent, boivent, aiment, se marient et se querellent. Mais ils se distinguent par leur intelligence et la vie éternelle. Chaque divinité est chargée d’une fonction liée à la marche du monde : par exemple, Outou-Shamash est le dieu-soleil, Nanna-Sin est le dieu de la lune, Doumouzi celui du monde végétal et des vents, Ishkour-Adad est le dieu de l’orage, des mers et des fleuves, Inanna (future Ishtar) est la déesse ailée de la végétation, de l’amour et de la guerre.

La crainte de la colère des dieux est grande : tous les phénomènes naturels (sécheresses, inondations) leur sont attribués, ce qui nécessite un culte pour attirer leur bienveillance. Le culte des dieux est rendu par les prêtres dans les temples, souvent en présence du roi. Le plus souvent, chaque cité possède une divinité qu'elle adore plus spécialement, ainsi Nanna à Ur. C’est par l’intermédiaire des prêtres et des prêtresses que les dieux communiquent leurs désirs aux hommes. Ceux-ci doivent leur construire des temples magnifiques, leur offrir des vêtements précieux, des bijoux, des musiques et des chants, leur préparer de riches repas quotidiens. Si les hommes n’exécutent pas les rites, les prêtres les informent que cela risque d’entraîner des catastrophes : inondations, sécheresse ou razzias provoquées par des tribus descendant des montagnes.

Ziggourat mésopotamienne, un temple imposant

Chaque cité-état a son propre temple auquel les paysans doivent offrir une partie de leurs récoltes pour éviter la colère des dieux. D’une manière générale, le temple est construit sur une plate-forme et s’élève au-dessus des habitations. Il est l’édifice le plus grandiose et spectaculaire de la cité et représente la richesse de celle-ci. Plus la cité s’enrichit et se développe, plus le temple devient vaste et somptueux. Les rois deviennent les vicaires du dieu de la cité, mais doivent toutefois composer avec la puissance du clergé : il arrive parfois qu’un prêtre évince un héritier du pouvoir.

À mesure que la différenciation sociale augmente, un panthéon unique est instauré au-dessus des autres divinités. Vers 2500 avant notre ère, Enlil, le seigneur du vent et le dieu souverain de l’Univers, son père An, qui n’exerce plus le pouvoir mais en garde le prestige, et Enki, un dieu à l’intelligence supérieure, composent la triade suprême. Cette mise en ordre du monde sera poursuivie et développée tout au long de l’histoire du pays, et inspirera largement les voisins de la Mésopotamie et, au-delà, jusqu’à notre propre civilisation.

L'Ingéniosité de l'Agriculture Mésopotamienne

Dû à une géographie variée, l'agriculture mésopotamienne offrait une grande diversité en termes de cultures et des variations en matière de rendements par régions, de précipitations annuelles ou d'irrigation. La production pouvait être jusqu'à 100 fois plus élevée durant les années particulièrement favorables. Nombre de récoltes étaient souvent détruites par la sécheresse ou les inondations. La terre, en particulier dans les plaines inondables soumises au climat aride de la Babylonie et de l'Assyrie, tendait à se dessécher, à durcir et à se fissurer.

L'irrigation fut dans un premier temps assurée par le détournement des eaux du bassin du Tigre et de l'Euphrate jusqu'aux champs à l'aide de petits canaux et de chadoufs, appareils de levage dotés d’un système de bascule, destinés à puiser l’eau et présents en Mésopotamie depuis environ 3000 avant notre ère. Vers 5000 à 3500 avant notre ère, dans la zone du Croissant fertile en Mésopotamie, les crues du Tigre et de l’Euphrate sont très irrégulières. Elles rendent le travail particulièrement pénible et les hommes sont obligés d’inventer et de construire des systèmes de canaux permettant d’amener l’eau des fleuves dans les champs en été et en automne, d’éviter que l’eau d’irrigation ne stagne et ne dépose ses sels, et d’évacuer le trop-plein de la crue de printemps vers les réservoirs pour éviter de noyer les récoltes.

Dans les régions plus sèches, la mise en culture des sols ne pouvait se faire que par le recours à des réseaux de canaux d'irrigation, dont l'existence est attestée depuis le milieu du Ier millénaire avant notre ère, y compris des aqueducs. L'agriculture irriguée était pratiquée en Assyrie, à Assur par exemple : on creusait des canaux acheminant l'eau des fleuves jusqu’aux terres cultivées. L’agriculture irriguée, par rapport à l'agriculture sèche, permet des rendements plus importants et l'accumulation de surplus. On peut mettre en réserve ses récoltes pour le reste de l'année et nourrir une population qui se consacre à d'autres activités. Les Urartéens étaient passés maîtres dans la construction de canaux, et nombre de leurs réseaux d'irrigation subsistent encore aujourd'hui. Les canaux principaux étaient en général aménagés et entretenus par l'État, tandis que les plus petits l'étaient par les fermiers eux-mêmes ou par les communautés locales. Avec l'avènement de structures de pouvoir centralisées et l'amélioration de la technologie, les aqueducs furent introduits pour transporter l'eau sur de longues distances.

Représentation schématique d'un système d'irrigation avec canaux et chadouf

Le recours à l'araire s'avérait nécessaire pour garantir un sol cultivable. En 3000 avant notre ère, il s'agissait déjà d'un outil connu et largement répandu. Les champs étaient travaillés à l'aide de bœufs et d'une équipe d'ouvriers qui prenait de l'ampleur lorsque des travailleurs salariés s'ajoutaient à la main-d'œuvre pour la récolte au printemps. Les outils utilisés étaient simples : faucilles à lame de silex et fouets pour le battage. Grâce à un "Almanach du fermier" sumérien datant de 1700 avant notre ère, nous savons que les Mésopotamiens connaissaient déjà la rotation des cultures et laissaient les champs en jachère pour maintenir la fertilité du sol.

L’orge, le froment, le millet et l’amidonnier constituaient les principaux types de céréales cultivées. La culture du seigle et l'avoine n'était quant à elle pas encore connue. En Babylonie, en Assyrie et dans les territoires hittites, l'orge était la principale céréale consommée par l'homme, du fait de sa relative tolérance au sel, une caractéristique essentielle lorsqu'il s'agit d'irriguer les cultures durant les chaleurs estivales. Elle constituait une monnaie d'échange largement répandue et servait à la fabrication de pains plats. La plus petite unité de poids équivalait à un grain (1/22 g). La bière et les aliments de luxe étaient quant à eux fabriqués à partir de froment et d'amidonnier. L’agriculture en Assyrie était essentiellement une agriculture de subsistance, tandis que le Sud de la Mésopotamie, au contraire, avait un rendement bien plus important.

Le reste de la production agricole comprenait également le sésame (nom dérivé du terme akkadien šamaššammu), largement cultivé et utilisé pour la fabrication d'huile. L'huile d'olive était quant à elle produite dans les régions montagneuses. Le lin était employé dans la confection de textiles. Les pois étaient cultivés en Mésopotamie, tandis que les lentilles étaient privilégiées en Palestine. Des figuiers, grenadiers, pommiers et pistachiers étaient présents dans l'ensemble du Croissant fertile. La culture de la vigne fut quant à elle maîtrisée vers 3500 avant notre ère, dans le territoire de l’actuel Iran, avant de se répandre au Levant et en Égypte vers 3000 av. J.-C. La vigne était également cultivée en Assyrie. Les villes et villages du sud de la Mésopotamie abritaient souvent des bosquets de palmiers dattiers à l’ombre desquels poussaient des légumes tels que des oignons, de l'ail et des concombres.

La récolte exigeait une importante main-d'œuvre, dans la mesure où elle devait impérativement être effectuée avant le début de l'hiver. Les céréales étaient coupées à l'aide d'une faucille, séchées dans des petits bâtiments avant d'être dépiquées, notamment par "foulage" à l'aide d'animaux. Après quoi le grain était séparé de sa bale par vannage, opération qui n'était possible que par temps venteux. Le rendement des exploitations de l'ancienne Mésopotamie était sensiblement comparable à celui des fermiers du Moyen-Orient au XIXe et début du XXe siècles de notre ère, avant la généralisation des techniques agricoles modernes.

Les populations mésopotamiennes dépendaient considérablement de l'agriculture et de l'accès à l'eau. Si la majeure partie des terres fut tout d’abord la propriété des temples et du pouvoir royal, de vastes portions de territoire furent privatisées au XVIIIe siècle avant notre ère. La plus petite unité de surface était l'ilkum, louée par le temple ou le palais à de petits exploitants. Un excédent de récolte se révéla une condition essentielle à la fondation des premières villes et sociétés urbaines. Ce n'est que lorsque les récoltes des fermiers excédaient les besoins de ces derniers qu'il devenait possible de subvenir à ceux des villes. Au sein de la société mésopotamienne, les souverains prêtaient une attention toute particulière au rendement des cultures, la stabilité et l'approvisionnement en vivres jouant un rôle déterminant dans la légitimation de leur pouvoir. De vastes réseaux de canaux et d'aqueducs étaient conçus et administrés par l'État afin d'assurer l'approvisionnement en eau des populations. Des études récentes suggèrent que l'émergence d'États centralisés en Mésopotamie (et ailleurs dans le monde) dépendait en particulier de l'abondance de céréales, qui pouvaient être prélevées sous forme de taxes pour être ensuite acheminées, stockées et redistribuées par le gouvernement. C'est grâce à l'agriculture et à l’abondance de céréales que les grandes cités-états et les empires de Mésopotamie purent émerger.

Le "Croissant Fertile" : Héritage et Nouvelles Perspectives

Le Croissant fertile est une zone historique dont l'importance a été reconnue très tôt. En janvier 1928, Le Monde colonial illustré s’intéressait à cette région : "La civilisation grecque, dont la nôtre est fille, n’était pas elle-même autonome. À mesure que l’on connaît mieux les anciennes civilisations qui l’ont précédée, on apprécie à la fois les emprunts nombreux et variés que leur a faits le génie hellène et son exceptionnelle originalité. C’est dans le croissant fertile de l’Égypte, de la Syrie et de la Mésopotamie, où un climat plus heureux, soustrait aux rigueurs des périodes glaciaires, a permis aux hommes de former de grandes agglomérations durables et prospères, puis dans les îles de l’Égée, que sont nées les grandes civilisations dont la jeune Grèce s’est nourrie." L’histoire des paysans, acteurs du progrès et de l’évolution du monde, trouve ses racines dans le Croissant fertile.

L'essor de l'agriculture au Néolithique a accompagné celui des grands empires du "Croissant fertile". Au Proche-Orient, entre le Tigre et l'Euphrate, un long processus de domestication des céréales et de mise en place de procédés de culture permettent l’essor de l’agriculture à l'ère néolithique. Après cinq mille ans d’optimisation des connaissances et le développement de techniques d'irrigation, l’activité agricole se diffuse dans l’Égypte ancienne et permet la culture de l’orge et de l’amidonnier, deux céréales adaptées au sol égyptien et aux crues du Nil.

Le terme de "Croissant fertile" comme berceau unique de l'agriculture est cependant nuancé par les découvertes modernes. Comme mentionné précédemment, l'agriculture est apparue indépendamment dans d'autres régions du monde. Cependant, son rôle prépondérant dans l'émergence des premières civilisations complexes en Mésopotamie demeure incontestable.

Vers 6500 avant notre ère, les techniques agricoles atteignent la Grèce, puis se répandent en Europe centrale et occidentale au fil des millénaires. Cette expansion se fait par migrations mais aussi par échanges de savoir-faire. On observe alors des adaptations locales : par exemple, l'introduction du blé et de l'orge dans les plaines européennes ou l'élevage du bétail dans les régions tempérées. Il y a environ 8 500 ans, des populations en provenance du Moyen-Orient sont arrivées en Grèce et dans le sud de la Bulgarie. Dans leurs bagages, quelques graines de blé, d’orge et d’autres végétaux comestibles. Marchaient avec elles quelques étranges animaux qui, au lieu de fuir les hommes, les suivaient docilement. Une transition, appelée néolithisation, s’est alors opérée : on est passé du Mésolithique au Néolithique, d’une Europe peuplée de communautés vivant de la chasse, de la pêche et de la cueillette à une Europe agricole.

Carte de la diffusion de l'agriculture depuis le Croissant Fertile vers l'Europe

Une étude comparée des parures portées par les populations de chasseurs-cueilleurs et celles des premiers agriculteurs apporte un nouvel éclairage à cette question qui agite la communauté des archéologues depuis des décennies. Les chasseurs-cueilleurs mésolithiques avaient coutume de s’orner de dents de cerfs, sangliers et autres mammifères, de coquillages ou de petits galets perforés. Puis, les fermiers s’imposent peu à peu. Dans les années 1970, de nombreux préhistoriens imaginaient l’implantation de l’agriculture comme un inexorable front d’avancée qui s’étend sur l’Europe. Ils avaient même calculé sa vitesse de propagation : 1 kilomètre par an, soit 25 kilomètres par génération. Désormais, cette idée est très contestée. Les chercheurs imaginent plutôt une implantation saccadée, avec des avancées soudaines, des périodes d’arrêt et même des reculs. L’analyse des parures appuie fortement ce nouveau scénario. Elle montre que la propagation de l’agriculture s’est faite à des rythmes très différents, notamment entre le Nord et le Sud de l’Europe. D’autre part, elle montre que des contacts étroits entre ces cultures ont eu lieu.

Plusieurs raisons expliquent la lenteur de la néolithisation de l’Europe. Les nouvelles populations n’arrivent pas dans un territoire vide : elles doivent faire face à la population locale. De plus, elles ne maîtrisent pas encore très bien l’agriculture. Elles doivent comprendre les saisons à ces latitudes et trouver les variétés agricoles adaptées. D’ailleurs, au Néolithique ancien, on devine des échecs marqués par de grandes oscillations démographiques. En revanche, les populations de chasseurs-cueilleurs savaient pleinement tirer profit de leur environnement. L’adoption du mode de vie néolithique, qui finalement s’est imposé, était vraisemblablement gouvernée par des nouveaux systèmes de croyances.

L’approvisionnement d'une population urbaine à grande échelle et la division du travail en différents corps de métier ne furent possibles qu'en passant d'une agriculture de subsistance à un système agricole organisé capable de générer suffisamment d'excédents pour nourrir une importante population ne vivant pas de cette activité. En ce sens, l'agriculture jeta les bases de la civilisation, amorçant aussi la naissance d'un rapport d'exploitation de la nature par l'Homme, avec déboisements et espaces artificialisés, à l'origine de progrès technologiques et du développement économique.

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