La myrtille, scientifiquement connue sous le nom de Vaccinium myrtillus, occupe une place singulière dans l'histoire et le patrimoine naturel des Ardennes. Bien plus qu'une simple baie sauvage, elle a longtemps constitué une ressource économique majeure pour les populations locales. Autrefois prescrite par les médecins comme remède contre les problèmes intestinaux, cette « perle noire » des forêts a vu son commerce s'intensifier considérablement avec la construction du chemin de fer et l'essor des moyens de communication au début du siècle dernier.

Histoire et héritage économique de la myrtille ardennaise
L'importance historique de la myrtille dans les Ardennes est documentée par des chiffres impressionnants pour l'époque. Un rapport des Eaux et Forêts évaluait la cueillette de l'année 1936 à 700 tonnes, une estimation qui, selon les observateurs de l'époque, était vraisemblablement très en-dessous de la réalité. À Bovigny, en 1920, M. Hay, un grossiste local, exportait en moyenne 10 à 20 tonnes de fruits par jour au départ de la gare de Courtil vers l'Angleterre.
Durant cette période, la récolte était une activité familiale intense. Ces myrtilles étaient cueillies un peu partout par les femmes et les enfants, ces derniers s'absentant parfois de l'école pour participer à cette période charnière de l'été. En Ardenne belge, le commerce était particulièrement dynamique, les fruits étant destinés à la vente en distillerie, à la fabrication de confitures et de pâtisseries. Cependant, cette économie florissante a disparu progressivement après les années 1950, laissant place à une pratique aujourd'hui principalement tournée vers le loisir et la consommation personnelle.
Écologie de la plante et conditions de croissance
La myrtille commune, qui désigne tout autant l'arbuste que son fruit, porte de nombreux autres noms vernaculaires régionaux : airelle myrtille, gueule noire ou encore bleuet. La plante, parfois appelée myrtillier ou arbrêtier, s'épanouit d'avril à juillet avec des fleurs blanc-rosée de 3 à 6 mm de long.
Elle affectionne particulièrement les sols acides et se développe naturellement dans les forêts de conifères, les landes et les tourbières. Un aspect fascinant de sa biologie est qu'elle est mycorhizée, c'est-à-dire qu'elle vit en symbiose avec un champignon. Cette particularité biologique implique qu'une transplantation de myrtilles ne peut réussir que si l'on transporte en même temps sa terre d'origine.
La raréfaction observée dans certaines zones est due aux peuplements d'épicéas trop serrés ne laissant pas passer la lumière en suffisance. À l'inverse, sous les vieux épicéas, dans des peuplements éclaircis, la myrtille pousse en abondance. De plus, il a été constaté qu'un arbuste à myrtilles portera d'autant plus de fruits s'il est taillé, ce qui explique l'efficacité des méthodes de récolte mécanisées.
La question du peigne : entre productivité et préservation
L'usage du peigne à myrtilles est un sujet de débat récurrent parmi les cueilleurs. Si cet outil permet une récolte rapide, il est souvent perçu comme un véritable prédateur de la plante tellement il est efficace. Certains y voient un manque de respect pour la ressource, car il oblige à trier les feuilles des baies, un peu comme l'orpailleur doit séparer les paillettes des cailloux.
D'un point de vue réglementaire, l'usage du peigne n'est pas interdit dans les forêts belges, bien qu'il ne soit pas toujours conseillé. Toutefois, dans les réserves naturelles, le peigne est effectivement interdit. Le choix de la méthode dépend souvent de la philosophie du cueilleur : certains privilégient la cueillette manuelle pour préserver la plante, tandis que d'autres recherchent le rendement.
Cueillette de fruits en forêt : attention à l'échinococcose alvéolaire
Cadre légal et accès aux sites de récolte
La cueillette sauvage est une tradition vivace dans les Ardennes, mais elle est encadrée par des règles précises. Il est crucial de noter que la cueillette n'est pas un droit inaliénable. Selon le Code civil, les fruits et plantes appartiennent au propriétaire du terrain. Sans autorisation, cueillir est assimilé à du vol et peut être sanctionné.
Dans les forêts domaniales, propriétés de la Région wallonne, l'autorisation est tacite, moyennant le respect de conditions strictes. Un arrêté d'application de l'article 50 du Code forestier précise que tout prélèvement doit satisfaire à des critères précis :
- Le prélèvement ne peut se faire qu'entre le lever et le coucher du soleil.
- La récolte doit rester dans le cadre d'un usage « personnel et privé », une notion parfois jugée floue.
Dans les forêts communales, chaque commune détermine les personnes auxquelles elle permet la cueillette, certaines étant muettes sur cette question, ce qui signifie par défaut : pas d'autorisation égale pas de cueillette. Il est donc recommandé, avant toute sortie, de se renseigner auprès des autorités locales.
La culture de la myrtille : une alternative à la cueillette sauvage
Face à la rareté relative de la myrtille sauvage et aux contraintes liées à la cueillette, des alternatives ont vu le jour. Dans le village de Bonsin, dans le Condroz, il est possible de découvrir les « myrtilles de Chardeneux », une culture de myrtilles américaines, les fameuses blueberries. Ces exploitations permettent d'acheter les fruits ou de les cueillir soi-même en toute facilité.
Cette forme d'auto-cueillette se déroule généralement entre le 20 juillet et le 20 septembre. Elle offre un cadre convivial en pleine nature, idéal pour les familles souhaitant récolter jusqu'à 2 kg de fruits en une demi-heure pour des préparations de desserts ou des confitures. D'autres structures, comme la Cueillette Barbyonne près de Charleville-Mézières, proposent également des expériences de libre-service sur plusieurs hectares, garantissant une fraîcheur exceptionnelle et une production locale.

Conseils pratiques pour une sortie réussie en forêt
S'aventurer seul dans la reconnaissance des plantes peut être risqué, car certaines espèces sont toxiques ou présentent des risques de confusion. Pour apprendre à identifier les espèces comestibles, l'idéal est de participer à une sortie guidée. À Malmedy, par exemple, des guides nature organisent des marches sensorielles permettant de découvrir les plantes des sous-bois tout en profitant de dégustations.
Pour ceux qui s'aventurent dans les forêts, quelques précautions sont de mise. Il est conseillé de se munir de citronnelle pour se prémunir contre les piqûres, car tiques et moustiques rôdent souvent dans les herbes hautes. Enfin, il est important de respecter le milieu naturel : avant toute cueillette, vérifiez la réglementation en vigueur, notamment via l'Inventaire national du patrimoine naturel, et assurez-vous de ne pas prélever d'espèces protégées.
La tradition de la « perle noire » reste une activité profondément ancrée dans l'identité ardennaise. Que ce soit à travers les compétitions amicales entre cueilleurs, la célèbre « Fête des myrtilles » de Vielsalm le 21 juillet, ou le partage de secrets de récolte entre chefs de cuisine et vacanciers, la myrtille continue de tisser un lien indéfectible entre l'homme et la forêt. En respectant ces quelques règles, chacun peut contribuer à maintenir vivante cette tradition gourmande tout en préservant le patrimoine naturel commun.
tags: #cueillette #myrtilles #ardennes