Les Ardennes, avec leur paysage verdoyant et leur histoire riche, abritent un patrimoine fruitier d'une valeur inestimable, souvent méconnu. L'évolution des pratiques agricoles et l'intensification des échanges commerciaux ont, au fil du temps, érodé cette diversité. Cependant, une prise de conscience collective et des initiatives locales dynamiques visent aujourd'hui à redonner ses lettres de noblesse à l'arbre fruitier ardennais, en conciliant tradition, préservation et approches innovantes comme l'agroforesterie.

Un Riche Passé Fruitier Menacé de Disparition
Autrefois en Ardenne, presque tout un chacun possédait quelques arbres fruitiers en haute-tige, derrière sa ferme ou aux abords de sa maison. Les fruits, qu'il s'agisse de pommes, de poires ou de prunes, servaient à de nombreux usages, améliorant le quotidien des Ardennais : confitures, compotes, jus, cidres, alcools, pâtisseries, et bien d'autres délices. Les variétés cultivées étaient alors très diversifiées, venues petit à petit et par sélections successives, spécifiquement adaptées au terroir, résistantes aux maladies et au climat local. Cette richesse fruitière représentait non seulement une source d'alimentation durable, mais aussi un élément central de la culture et de l'économie locale.
Cependant, après la Seconde Guerre mondiale, un changement drastique s'est opéré. L'intensification des échanges commerciaux et des pratiques agricoles a concouru à la disparition de la plupart de ces petits vergers. Dans les années 60, une prime à l'arrachage, proposée par la CEE, a même accéléré ce déclin, dont on peut aujourd'hui encore en mesurer les dégâts. Concurrencés par les arbres fruitiers basses-tiges, des variétés sélectionnées pour leur vitesse de croissance et pour la standardisation de leurs fruits mais souvent inadaptées au sol et au climat ardennais, les arbres en place ont peu à peu disparu. La superficie consacrée aux arbres fruitiers haute-tige en région wallonne a ainsi considérablement été réduite, passant de plus de 20 000 hectares dans les années 50 à moins de 1000 hectares dans les années 70. Or, cette disparition des anciens vergers a entraîné un appauvrissement non seulement de la diversité fruitière, mais aussi de la biodiversité globale de la région.
Les Initiatives de Sauvegarde : Quand le Territoire se Mobilise
Face à ce constat alarmant, de nombreuses structures se sont mobilisées pour préserver et valoriser le patrimoine fruitier ardennais. L'objectif est clair : ramener des essences que l'on a tendance à ne plus trop voir sur le territoire et permettre aux habitants de consommer des fruits locaux et, forcément, de saison.
Le Rôle Essentiel des Associations : Croqu'Ardenne
Depuis 25 ans, le collectif Croqu'Ardenne joue un rôle pivot dans cette démarche. Cette association, affiliée au réseau national des croqueurs de pommes, œuvre à la sauvegarde du patrimoine fruitier régional. Les bénévoles mènent un travail de recherche constant, s'appuyant sur des archives littéraires et le savoir-faire des habitants locaux pour identifier et multiplier des variétés de fruits oubliées, parfois plusieurs fois centenaires. La mission de Croqu'Ardenne est de rechercher, de protéger, de conserver et de multiplier les variétés anciennes de fruits, et pas uniquement les pommes. Leur engagement est crucial pour la pérennité de ces richesses naturelles.
Un exemple emblématique de leur action est le verger conservatoire remarquable au sein d'un ensemble patrimonial préservé, situé sur le site du relais de poste de Launois-sur-Vence, dans les Ardennes. Créé en 2000 à l'initiative d'étudiants de Charleville, cet espace compte près de 80 arbres fruitiers dont l'entretien est assuré par le collectif Croqu'Ardenne, garantissant ainsi la pérennité de ce lieu de visite unique. Selon François-Pierre Avril, membre du collectif Croqu'Ardenne, ce site est certainement un des derniers relais de poste dans cet État en France, et le verger regroupe environ 75 à 80 arbres fruitiers. Les croqueurs de pommes des Ardennes sont directement en charge de son entretien, témoignant de l'importance de leur engagement local.
Les Actions des Parcs Naturels Régionaux
Le Parc naturel régional (PNR) des Ardennes s'engage également activement dans cette préservation. Guillaume Maréchal, président du PNR, souligne l'importance de leurs actions. Pour la première fois, le PNR offre aux habitants du territoire et de Charleville-Mézières un arbre fruitier - pommier, poirier, cerisier, prunier - de variété ancienne. Cette opération présente de multiples bénéfices. D'abord, cela permet aux habitants de consommer des fruits locaux et de saison. Ensuite, c'est bon pour la biodiversité parce que cela attire les pollinisateurs comme les oiseaux et les abeilles. Enfin, cela permet de ramener des essences qu'on a tendance à ne plus trop voir sur le territoire. Cette initiative concrète encourage la plantation individuelle et contribue directement à la reconstitution du maillage fruitier.
Les Achats Groupés pour Dynamiser la Plantation
Face au déclin des variétés locales, l'asbl Agra-Ost organise des achats groupés d'arbres fruitiers de haute-tige. Les essences proposées sont toutes des anciennes variétés dont certaines sont davantage adaptées aux conditions climatiques de l'Ardenne et de la Haute-Ardenne. Ces initiatives permettent aux particuliers et aux professionnels d'accéder à des plants adaptés et de qualité, favorisant la reconstitution de vergers diversifiés. Une prime à la plantation peut même être obtenue pour un minimum de 20 fruitiers de haute-tige, un incitatif significatif pour les projets de plus grande envergure.
Agra-Ost propose également, en collaboration avec le centre de recherche agronomique de Gembloux, un service d'identification de fruits. La plupart des vergers haute-tige comportent une panoplie de variétés d'origine régionale qui ont été sélectionnées par nos ancêtres. Ces variétés, bien adaptées aux conditions climatiques, risquent de disparaître. Dans l'optique de pouvoir les conserver, cette collaboration permet d'essayer d'identifier les fruits. Les personnes intéressées peuvent apporter 3 à 4 exemplaires par arbre à l'adresse : Klosterstr., 38, 4780 ST. VITH, avec une date limite pour les commandes fixée au 15 octobre.
L'Agroforesterie : Une Solution d'Avenir pour les Ardennes
Au-delà des initiatives de conservation, l'agroforesterie représente une voie innovante pour réintroduire les arbres dans le paysage agricole ardennais, avec des bénéfices environnementaux et agronomiques considérables. Stéphane Brodeur, agriculteur bio à Houdilcourt dans les Ardennes, a décidé de faire de l'agroforesterie sur ses parcelles. En passant au bio et venant du conventionnel, il a exprimé une certaine appréhension face aux champignons, aux mauvaises herbes et aux insectes. C'est pourquoi il s'est tourné vers l'agroforesterie, pensant que laisser des bandes à la nature permettrait de maintenir une biodiversité qui pourrait aider à une lutte biologique.

Stéphane Brodeur a commencé à planter des arbres sur son exploitation en 2015. Dix ans plus tard, 12 000 arbres sont éparpillés sur son exploitation, L'Oasis Ardennaise, représentant 7,65 hectares sur 250. Bien que certains puissent considérer cela comme excessif, il assure que ce n'est pas si encombrant. Environ 20% de ses parcelles sont concernées par les différentes implantations de l'agroforesterie. Cela comprend des haies et des alignements d'arbres ; il a même essayé les bosquets, mais, selon lui, dans sa région, c'est trop carré et il n'y a pas de recoins pour en mettre.
Les alignements d'arbres se trouvent au milieu des champs, sur une bande de trois mètres qui n'est pas cultivée, avec un arbre tous les six mètres. Il est préférable de le faire sur les champs assez longs, d'au moins 700 mètres, voire un kilomètre. Ces alignements, principalement composés d'arbres fruitiers, avec une dizaine d'espèces selon les projets, doivent être suffisamment éloignés entre eux pour permettre aux engins agricoles de passer sans encombre. Les rangées d'arbres sont bien espacées pour permettre notamment à la moissonneuse de faire ses aller-retours sans être gênée. Dans les haies, on peut trouver des arbres et des arbustes, avec un mélange de grands et de petits arbres, ainsi que des fruits rouges par endroits. Les espèces sont également mélangées et variables d'une haie à une autre.
Un arbre sur deux est destiné à l'ameublement, mais Stéphane Brodeur souligne l'importance d'avoir ces arbres pour se mettre à l'ombre. Ces arbres représentent surtout un vrai plus environnemental dans un secteur dépourvu de gros massifs. Avant, la Champagne était toute boisée et pas cultivée, mais suite au défrichement après la Deuxième Guerre Mondiale, l'agriculture s'est développée. De 1950 à 1955, la superficie agricole utile est passée de 531 500 à 646 800 hectares, soit une augmentation de 135 300 hectares, et les bienfaits des arbres ont alors disparu.
Les bénéfices environnementaux de l'agroforesterie sont multiples. On sait que les arbres captent du CO2, ce qui est utile avec le réchauffement climatique. Ils diminuent également l'assèchement des sols. Quand on fait des haies brise-vent, on évite les vents séchants par exemple, mais aussi les vents froids en hiver. L'écosystème présent dans les arbres permet aussi d'assainir les parcelles de Stéphane Brodeur. S'il y a des coccinelles dans les haies, elles peuvent venir manger les pucerons présents dans les champs. Au pied des arbres, on peut aussi trouver de l'herbe et des fleurs, créant un écosystème riche et équilibré.
Les arbres de l'agriculteur s'étendent sur environ cinq kilomètres, ce qui représente un investissement conséquent. Pour les haies, cela coûte 20 000 euros le kilomètre, avec des subventions d'environ 90%. Cependant, tous ces arbres demandent beaucoup d'attention et le temps manque souvent. Stéphane Brodeur a commencé l'entretien après les moissons en août et n'a toujours pas fini. C'est un vrai frein pour certains agriculteurs qui n'ont pas que ça à faire. Pourtant, dans les Ardennes, ils sont plusieurs à avoir franchi le pas, allant de quelques haies jusqu'à 50 hectares d'arbres, démontrant un intérêt croissant pour ces pratiques durables.
Conférences et Événements : Partager le Savoir
La diffusion des connaissances est un pilier essentiel pour encourager la plantation et l'entretien des arbres fruitiers. C'est pour découvrir toutes ces possibilités de plantation que des événements sont régulièrement organisés. Une conférence, par exemple, s'est tenue à la Salle des Fêtes des Tailles (Houffalize) (Adresse : Les Tailles, 21 - 6661 Houffalize), le jeudi 20 septembre 2018 à 19h. Elle a été animée par Mr Eric GOOSSE, Chercheur au Centre de Michamps, qui a abordé le sujet des arbres fruitiers disponibles adaptés aux régions des Ardennes. Il a donné de précieuses informations sur la plantation, la taille et sur la conduite des arbres en général. De telles initiatives permettent de sensibiliser le public et de fournir les outils nécessaires pour réussir ses plantations.
Pourtant, il existe des variétés d’arbres fruitiers (pommiers, poiriers, pruniers, etc.) adaptés aux climats et aux terres ardennaises. L'importance de la sélection des variétés adaptées au terroir est capitale pour assurer la réussite des plantations et la résilience des vergers face aux conditions climatiques locales. Ces conférences sont des opportunités précieuses pour les habitants et les agriculteurs de s'informer auprès d'experts et de découvrir les meilleures pratiques.

Le regain d'intérêt pour les arbres fruitiers en Ardenne est un mouvement prometteur. Il s'inscrit dans une démarche plus large de reconnexion avec la nature, de promotion de la biodiversité et de consommation locale. En combinant les efforts de préservation des variétés anciennes, les incitations à la plantation et les pratiques innovantes comme l'agroforesterie, les Ardennes se dotent des moyens nécessaires pour restaurer et enrichir leur patrimoine fruitier, pour le bénéfice des générations actuelles et futures.