Les Cultures Inter-Saisons en Maraîchage : Optimiser le Sol et la Production

Dans le monde du maraîchage, la gestion des périodes creuses, souvent appelées "inter-saisons", représente un défi majeur. Ces moments, situés entre la fin des cultures d'hiver et le début des cultures d'été, ou entre deux cultures principales, peuvent entraîner une baisse de revenus et une sous-utilisation des terres. Cependant, des stratégies innovantes comme l'implantation de cultures intercalaires et de couverture permettent non seulement de combler ces vides, mais aussi d'améliorer significativement la santé des sols, la biodiversité et la résilience globale de l'exploitation maraîchère.

Les Défis du Maraîchage Diversifié et l'Impact sur les Sols

Les cultures maraîchères de plein air sont souvent implantées avec des retards dus aux conditions météorologiques, comme un déficit hydrique et une chaleur excessive qui exacerbent les signes de défauts de structure du sol. Les racines peinent à se développer dans des terres qui ont souffert de travaux réalisés en mauvaises conditions lors des récoltes d'automne-hiver, rendant le sol dur comme du béton par endroits. Dans le maraîchage diversifié, il est ardu de suivre parfaitement toutes les cultures et d'empêcher les plantes adventices de produire des semences, ce qui peut rendre le sol problématique après quelques années.

Il est logique que le maraîcher cherche à occuper au mieux les surfaces disponibles. Cependant, il est parfois nécessaire de retirer une partie des parcelles de la production maraîchère afin de les remettre en bon état de fertilité et de propreté.

Champ de légumes avec des rangées alternées de cultures

Les Cultures Intercalaires : Des Alliées pour l'Interculture

Les cultures intercalaires sont implantées sur une parcelle entre la récolte d'une culture et l'implantation d'une autre. Elles peuvent être comparées aux Cultures Intermédiaires Pièges à Azote (CIPAN) des grandes cultures, avec la différence principale d'une durée d'occupation du terrain souvent plus courte. Une autre distinction technique réside dans le type de matériel disponible dans une ferme maraîchère pour broyer les parties aériennes des cultures et les incorporer au sol. En couvrant le sol pendant les périodes sans production, plusieurs fonctions sont remplies simultanément. Les avantages compensent largement le coût de l'implantation.

L'emploi des cultures intermédiaires permet de répondre aux souhaits de bonne gestion économique et environnementale. Le choix des espèces se fait en tenant compte de la durée attendue de la période de végétation, du coût des semences, des possibilités de destruction avec les outils disponibles à la ferme et de la sensibilité au gel.

Rétention des Nutriments et Gestion de la Fertilité

Les cultures intercalaires puisent rapidement l'azote et d'autres éléments minéraux pour constituer leur biomasse. La courte période de développement dans le contexte des fermes maraîchères permet une destruction de la culture avant que sa masse ne soit lignifiée. La minéralisation des éléments mobilisés se fera très rapidement après l'incorporation au sol. En pratique, 30 à 70 unités d'azote peuvent être captées en 5 à 7 semaines de développement, selon la nature et le développement de la masse végétale.

En cas de lignification, les débris végétaux seront plus riches en carbone. Leur décomposition mobilisera l'azote du sol, avec un risque de "faim d'azote" pour la culture suivante, similaire à l'effet paille après les céréales dans les rotations de grandes cultures. Pour les cultures maraîchères, ce point est crucial car la plupart d'entre elles se développent rapidement et nécessitent des éléments très disponibles. Il est donc préférable de détruire et d'incorporer au sol ou de mettre en paillage les cultures intermédiaires lorsqu'elles sont peu lignifiées et physiologiquement jeunes.

Maîtrise de l'Enherbement

La présence de cultures intercalaires bloque la germination d'un grand nombre d'adventices, entraînant un nettoyage de la parcelle. Alternativement, on pourrait opter pour une jachère noire, travaillant superficiellement le sol plusieurs fois en guise de faux-semis pour réduire le niveau d'enherbement. Tant que l'on veille à travailler le sol pour empêcher le développement des graines d'adventices (comme les galinsoges ou le pâturin annuel), cette solution est valable. Elle présente l'inconvénient de ne pas permettre la mobilisation de l'azote, mais au contraire de favoriser la minéralisation et donc les pertes potentielles. En pratique, la météo dicte souvent le choix, selon les possibilités d'espérer une levée d'une culture intercalaire en sols très secs.

Gros plan sur des racines de radis dans le sol

Amélioration de la Structure du Sol

Les racines améliorent la structure du sol par leur action physique de pénétration. Les enracinements fasciculés, comme ceux des Poacées (graminées), et les racines pivotantes, comme celles des radis et moutardes, sont particulièrement performants. Leur rôle est essentiel pour les fermes pratiquant le non-labour, notamment sur les ados permanents. L'effet des enracinements puissants complète les façons culturales décompactant le sol.

Dans les sols secs, rouler avant le semis assure une bonne régularité de travail pour les petits semoirs maraîchers, puis rouler après le semis favorise la germination des cultures semées.

Stimulation de l'Activité Biologique du Sol

L'effet sur la vie du sol est particulièrement remarquable durant l'été et l'automne. La température du sol étant élevée, l'incorporation d'une masse d'environ vingt tonnes de matière fraîche sur les premiers centimètres du sol bénéficie grandement à la vie microbienne. Cet effet est d'autant plus marqué si le pH est correct. Une production de 2 à 3 tonnes de matière sèche de culture intermédiaire contribue significativement à la mobilisation et à la remise à disposition de grandes quantités d'éléments fertilisants. La faune auxiliaire du sol est ainsi stimulée.

Cultures de couverture et santé des sols

Les Cultures de Couverture : Une Approche Globale

Une culture de couverture est une plante ou un mélange de plantes semé après ou en même temps que la culture principale. Son objectif est d'apporter au sol une couverture (dotée d'un système racinaire vivant) totale et continue dans le temps. La culture de couverture n'est pas récoltée mais détruite, soit par les températures hivernales, soit mécaniquement au printemps (roulage, broyage), et laissée sur place. Les nutriments prélevés au sol lui sont ainsi restitués. Le recours aux cultures de couverture est en adéquation avec la pratique du non-labour, visant la conservation des sols.

Les avantages des cultures de couverture incluent :

  • Limitation du développement des mauvaises herbes.
  • Production d'une biomasse importante restituée au sol (entretien et amélioration de l'humus et de la fertilité).
  • Limitation de l'érosion due à la pluie et au vent.
  • Limitation du lessivage des sols (piège à nitrate).
  • Protection de la vie du sol contre les variations de température et les UV.
  • Maintien d'un sol structuré en surface, aéré et souple en profondeur grâce aux racines fasciculées et pivotantes.
  • Limitation du développement des maladies et des ravageurs.
  • Favorisation de la biodiversité.

Suivant la date du semis, une culture de couverture peut être une culture intermédiaire ou une culture intercalaire.

Cultures Intermédiaires vs. Intercalaires : Nuances et Applications

Les cultures intermédiaires sont cultivées entre la récolte d'une culture principale et le semis de la suivante, durant une période appelée interculture. Depuis 50 ans, la terminologie et les avantages attendus ont évolué : des engrais verts fournisseurs d'azote et structurants aux CIPAN (culture intermédiaire piège à nitrate) pour lutter contre la pollution par les nitrates, jusqu'aux CIMS (cultures intermédiaires multiservices) visant des impacts positifs sur le sol, l'eau et l'air.

Les cultures intercalaires, quant à elles, sont semées en même temps ou durant la croissance de la culture principale. Elles peuvent être organisées en rangées simples ou en bande, être temporaires ou permanentes, et servir d'allées entre les rangs de cultures maraîchères ou de vergers. Une culture intercalaire doit avoir des besoins complémentaires à ceux de la culture principale pour éviter la compétition. Il ne faut pas les confondre avec les cultures associées, qui sont récoltées et utilisées.

Choisir les Bonnes Espèces pour les Cultures Intermédiaires

Le choix des espèces pour les cultures intermédiaires est guidé par plusieurs facteurs :

  • Durée de végétation : Adapter l'espèce à la période disponible entre deux cultures principales.
  • Coût des semences : Optimiser le budget de l'exploitation.
  • Possibilités de destruction : Assurer une destruction aisée avec les outils disponibles à la ferme.
  • Sensibilité au gel : Choisir des espèces adaptées au climat local et à la saisonnalité.

Les mélanges agricoles conviennent si la terre reste libre près de 3 mois. Sinon, des options comme l'avoine brésilienne, la caméline, les moutardes blanche ou noire, les vesces, ou le ray-grass italien sont recommandées. Les cultures intermédiaires apportent également un aspect esthétique aux champs, ce qui peut être apprécié pour la vente directe.

Champ de phacélie en fleurs

Exemples de Cultures Intermédiaires Adaptées au Maraîchage

  • Phacélie : Excellente pour attirer les pollinisateurs et ne pose pas de problème de transmission de maladies.
  • Moutarde (blanche ou noire) : Efficace pour le piégeage de l'azote et la lutte contre certains nématodes. Moins appétée par les limaces que d'autres espèces.
  • Radis : Possède un pivot racinaire puissant qui décompacte le sol.
  • Vesces : Légumineuse fixatrice d'azote, améliore la fertilité du sol.
  • Poacées (graminées) : Comme le ray-grass italien, améliorent la structure du sol par leurs racines fasciculées. Elles sont cependant à considérer avec prudence dans les rotations mixtes en raison de la possible présence de pucerons.
  • Avoine brésilienne : Une graminée productive qui peut être détruite facilement.

Gestion des Ravageurs et Maladies : Prudence et Stratégie

Bien que les cultures intermédiaires présentent de nombreux avantages, certains inconvénients doivent être réduits autant que possible. Les limaces trouvent une nourriture abondante dans la masse végétale des cultures intercalaires et y sont protégées des oiseaux. Le maintien d'une humidité ambiante favorise leur prolifération, même si la phacélie et la moutarde sont moins appétées.

Les cultures intermédiaires de la même famille botanique que les cultures principales pourraient potentiellement favoriser la transmission de maladies et de ravageurs. Cependant, la période de végétation courte des cultures intermédiaires limite souvent ce risque. Par prudence, il est conseillé de choisir des espèces issues de familles botaniques différentes de celles cultivées sur la ferme maraîchère. Par exemple, la moutarde ne sera pas privilégiée si la rotation comprend une forte proportion de crucifères comme les choux.

L'Importance de la Rotation et du Choix Botanique

Pour éviter la transmission de maladies ou ravageurs spécifiques, le choix d'espèces issues de familles botaniques différentes est primordial. La phacélie est une option sûre à cet égard. Les graminées posent moins de questions en maraîchage qu'en grandes cultures, sauf en cas de rotations mixtes. La présence de pucerons en grande quantité dans les céréales semées tôt peut préoccuper les céréaliculteurs.

La question du voisinage des parcelles demeure également. Les mélanges agricoles sont adaptés si la terre reste libre près de 3 mois. Sinon, il est préférable de se rabattre sur des espèces spécifiques comme l'avoine brésilienne, la caméline, les moutardes, les vesces, ou le ray-grass italien.

Champ de moutarde en fleur

Techniques d'Implantation et de Destruction

L'Implantation : Méthodes et Outils

Le semis des cultures intermédiaires peut se faire à la volée ou au semoir, en fonction de la taille des parcelles et des espèces choisies. Les semoirs maraîchers sont adaptés à la plupart des semis de cultures intermédiaires. Lorsque les dimensions des semences diffèrent fortement dans un mélange, il est plus aisé de semer en deux ou plusieurs passages. Pour les parcelles cultivées sur ados ou billons, le semis intégral de la surface ou seulement de la surface cultivée nette est possible.

Dans des conditions de sol sec, le roulage avant le semis assure une bonne régularité pour les petits semoirs maraîchers, et le roulage après le semis favorise la germination des cultures semées.

La Destruction : Un Moment Clé

La destruction des cultures intermédiaires se fait le plus souvent mécaniquement, thermiquement par le gel, ou chimiquement. Elle doit de préférence avoir lieu lorsque le couvert n'est pas encore lignifié, avant la pleine floraison et en tout cas avant la production de semences viables. Les outils animés (herses à axes horizontaux) courants en maraîchage conviennent bien pour la plupart des destructions. La limite d'emploi sera la portance du sol en cas de fortes pluies d'automne.

Certaines adventices, comme les galinsoges, sont particulièrement difficiles à maîtriser en maraîchage. Les cultures intermédiaires, en étouffant ces jeunes plantes, constituent une méthode efficace pour limiter leur développement.

Allonger la Rotation Maraîchère : Une Stratégie Durable

Les récoltes sur des sols gorgés d'eau sont parfois périlleuses, une situation qui peut également survenir en grandes cultures. Cependant, la performance des outils est différente, en particulier dans les petites fermes maraîchères diversifiées. Lorsque les terres se sont enherbées suite à la présence répétée de plantes adventices, il peut être nécessaire de couper la rotation pendant plusieurs années. Les cultures intercalaires seules ne suffiront pas dans ce cas.

D'autres possibilités existent, comme l'option de cultiver des grandes cultures pendant plusieurs années consécutives. Ces céréales, betteraves ou lin permettent des implantations à des dates différentes, favorisant ainsi la germination d'espèces de plantes adventices variées. Il est conseillé d'éviter les cultures de chicorées (repousses, sensibilité à des pathogènes communs avec les Astéracées maraîchères) et la pomme de terre (repousses sauvages les années suivantes). Un partenariat avec une ferme de grandes cultures voisine peut être une solution. Les outils de travail du sol peuvent permettre un bon décompactage.

Vue aérienne d'une ferme maraîchère avec des champs diversifiés

L'Extension de Saison et la Culture d'Hiver : Valoriser le Potentiel

L'idée de prolonger la saison de culture, voire de cultiver en hiver, gagne en importance. Des formations dédiées, comme celles proposées par Perma'cademy, visent à enseigner les techniques pour augmenter les revenus agricoles, se démarquer de la concurrence, proposer des légumes frais plus longtemps, réussir les plantations d'hiver (gel, faible luminosité) et développer une clientèle fidèle.

Ces formations abordent des aspects cruciaux tels que :

  • La compréhension des enjeux de la culture d'hiver.
  • Les techniques simples et accessibles pour prolonger la saison.
  • Le choix et l'utilisation d'abris adéquats (tunnels classiques, gothiques, chenilles, micro-tunnels).
  • L'utilisation des couvertures flottantes.
  • La gestion du climat, la planification des cultures, les cultivars, l'irrigation, la fertilisation, le désherbage et la récolte en conditions hivernales.

Des légumes comme la bette à carde, les céleris, les épinards, le bok choy, le chou frisé, l'oignon vert, le mesclun et la roquette sont particulièrement adaptés à la culture hivernale et à l'extension de saison.

Gestion de l'Eau en Agriculture Biologique : Sobriété et Efficacité

L'irrigation, même en agriculture biologique, est une pratique nécessaire. Des témoignages de paysans du réseau FNAB illustrent la recherche d'équilibre entre sécurisation de la production et sobriété dans l'utilisation de l'eau. Dans des zones de tension hydrique structurelle, l'adaptation des pratiques devient essentielle. L'augmentation du taux de matière organique du sol grâce aux apports extérieurs, l'utilisation de couverts végétaux et le pâturage des animaux améliorent le stockage de l'eau et réduisent le ruissellement.

L'investissement dans du matériel d'irrigation plus performant (pivot, goutte à goutte), le travail sur des espèces résistantes à la sécheresse et la plantation de haies pour limiter l'évapotranspiration sont d'autres leviers d'adaptation. La gestion collective de l'irrigation, impliquant le partage de la ressource et la priorisation des cultures, est également une piste à explorer.

Système d'irrigation goutte à goutte dans un champ

L'Intégration des Cultures Intercalaires en Maraîchage : L'Exemple du Ray-Grass

L'intégration de cultures intercalaires, comme le ray-grass annuel, entre les rangs de cultures principales, telles que les tomates tuteurées, offre des avantages significatifs. L'un des bénéfices immédiats est la diminution, voire l'élimination, de l'application d'herbicides, réduisant ainsi les risques de dérive et de phytotoxicité. Les cueilleurs apprécient également de travailler dans des conditions plus propres, sans boue.

Des études ont démontré que l'implantation de ray-grass à un taux de semis de 60 kg/hectare augmente la macroporosité du sol, améliorant son aération et son drainage. La conductivité hydraulique du sol est également significativement supérieure, ce qui accroît l'infiltration de l'eau, diminue le ruissellement et augmente la capacité de stockage d'eau du sol. Ces pratiques agroenvironnementales répondent aux attentes des consommateurs en matière de produits respectueux de l'environnement.

Vers une Agriculture Maraîchère Plus Résiliente

Les cultures intercalaires et de couverture, associées à des pratiques de gestion de l'eau raisonnées et à des stratégies d'extension de saison, constituent des piliers d'une agriculture maraîchère plus résiliente et durable. Elles permettent non seulement d'améliorer la fertilité et la structure des sols, mais aussi de maîtriser l'enherbement, de stimuler la biodiversité et d'optimiser la production tout au long de l'année. En adoptant ces approches, les maraîchers peuvent mieux faire face aux aléas climatiques, réduire leur dépendance aux intrants chimiques et renforcer la viabilité économique et environnementale de leurs exploitations.

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