L’amandier, autrefois relégué aux marges des terres arides, est en train de redessiner les paysages ruraux de la péninsule ibérique. De l'Andalousie à la Castille-La Manche, ce qui était considéré comme un complément discret à l'olivier s'est imposé comme une culture stratégique, portée par une demande mondiale en constante progression.

Une mutation profonde du paysage agricole espagnol
Dans la vallée du Guadalquivir en Andalousie, le paysage a tellement changé ces dernières années que les sangliers descendent des collines pour manger des amandes. De plus en plus de champs de céréales sont remplacés par de grands vergers d'amandiers devenus beaucoup plus rentables. L'amandier, autrefois quasiment absent du paysage andalou, est désormais planté sur de bonnes terres irriguées. Délaissant le tournesol ou le blé, les agriculteurs en font un complément de l'olivier, les mêmes secoueurs mécaniques servant aux deux récoltes.
Dans la région de Tolède, on a transformé les champs de céréales en terres de culture de l'amandier. Autrefois, dans la Mancha, des immenses plaines étaient couvertes de champs de céréales, mais aujourd'hui, c'est l'amandier qui prend le dessus. Cette dynamique ne se limite pas à quelques exploitants ; elle s'inscrit dans une restructuration globale du secteur des fruits secs, où l'Espagne cherche à optimiser ses rendements pour s'aligner sur les standards internationaux.
La mécanisation au service de la productivité
La récolte a démarré, dans le fracas des secoueurs mécaniques. Quand l'un attrape un tronc dans sa pince, en trois secondes, toutes les amandes tombent. À Santa Cruz, près de Cordoue, une fois les amandes délogées des arbres par les secoueurs mécaniques, des ouvriers agricoles ramènent à eux avec des gestes amples de pêcheurs les grands filets tendus au sol et gorgés de fruits.
À deux heures de Valence, l'automne sonne la saison des amandes. Gabriel Rodriguez a repris l'exploitation de ses parents : une centaine d'hectares. Ce jour-là, il récolte à l'aide d'un parapluie géant qui secoue l'arbre pour faire tomber les fruits. Cette mécanisation intensive permet de traiter des surfaces de plus en plus vastes avec une main-d'œuvre optimisée, transformant radicalement les méthodes de travail ancestrales.
Récolte mécanique des amandes 2
Périodes et spécificités de la récolte par région
La récolte de l'amande en Espagne varie selon les conditions climatiques locales et les variétés cultivées. Si le cœur de la récolte se situe généralement à la fin de l'été et au début de l'automne, les dates précises dépendent de la précocité des variétés.
- Andalousie (Vallée du Guadalquivir) : La récolte commence souvent dès la fin du mois d'août. Les conditions d'irrigation permettent une maturation régulière.
- Région de Valence et Murcie : La récolte s'étend durant l'automne. La recherche variétale, menée notamment par des experts comme Federico Dicenta au Cebas-CSIC, se concentre sur des variétés ultra-tardives pour éviter les risques de gelées printanières, qui peuvent anéantir une partie de la production, comme ce fut le cas lors de la saison 2022.
- Castille-La Manche : Dans ces zones continentales, la récolte est rythmée par l'arrivée de l'automne, où les températures commencent à baisser, marquant la fin du cycle végétatif.
Défis hydriques et gestion de l'irrigation
L'amandier est un arbre très résistant à la sécheresse, et peut pousser dans des zones avec des précipitations de 300 à 400 mm. Mais dans cet état de stress hydrique, sa production sera réduite et il ne pourra pas atteindre son potentiel maximum. À une époque marquée par le réchauffement climatique, les "amandiculteurs" espagnols savent en revanche qu'ils doivent se défendre de développer une culture gourmande en eau.
Grâce à une sonde de température et d'humidité perfectionnée, Curro Lopez dit doser soigneusement l'irrigation de son verger. Cependant, dans une Espagne en proie à une sécheresse chronique, le déficit en eau reste un frein à l'expansion des cultures. Ces cultures intensives, dans des régions qui ont déjà régulièrement recours à l'irrigation, pourraient accentuer le manque d'eau. Gregorio Lopez, membre d'"écologistes en action", déplore : "Ces dernières années, la vigne et l'amandier qui étaient autrefois sans irrigation sont devenus des productions gourmandes en eau, c'est le coup de grâce dans un système d'agriculture déjà intensive".

L'Espagne sur l'échiquier mondial
L'Espagne n'est actuellement qu'un modeste troisième producteur mondial, devancé par l'Australie et, de très loin, par les États-Unis. La Californie représente près de 80% de la production mondiale. La production mondiale a doublé en 10-12 ans, passant de 600 000 tonnes à 1,2 million de tonnes, et la consommation a augmenté au même rythme.
L'amande est d'ailleurs devenue la première noix au monde, devant les cacahuètes et autres noisettes. Pour les producteurs espagnols, l'enjeu est de proposer aux industriels de grands lots homogènes d'une seule variété, alors que les petits cultivateurs ont une production disparate. L'entreprise familiale "Almendras de la Mancha", par exemple, transforme et distribue les amandes, témoignant de la montée en puissance de la filière nationale.
Qualité variétale et positionnement sur le marché
Les variétés traditionnelles d'amandier en Espagne sont la Marcona et la Desmayo Largueta. De nouvelles techniques de plantation doivent également garantir l'absence d'amandes amères. De quoi lutter contre une amande américaine plutôt "insipide", estiment les producteurs espagnols, qui dénoncent le matraquage marketing de leurs homologues californiens.
Federico Dicenta estime qu'avec des plants modernes et une irrigation à hauteur de 5 000 m3/ha, les Espagnols pourraient récolter 1 500 kg d'amandes par hectare. Plus sobrement, compte tenu de la disponibilité en eau, 2 000 m3 d'eau par hectare permettraient d'atteindre un rendement de 500 kg/ha. À titre de comparaison, les amandiers californiens engloutissent 10 000 m3/ha et affichent des rendements jusqu'à 3 000 kg/ha. L'Espagne mise donc sur une qualité supérieure et une gestion plus durable pour se distinguer sur un marché globalisé.

Propriétés botaniques et conditions de culture
L'amandier est un arbre arrondi qui peut atteindre 10 m de hauteur. Ses branches sont glabres et ses feuilles sont oblongues et lancéolées, d'environ 12 cm de long. Les fleurs sont auto-incompatibles, bien qu'il existe des variétés autofertiles. Elles sont blanches ou rose pâle et poussent généralement seuls ou par paires. Ses fruits ont une forme ovale ou ellipsoïdale, de 3 à 6 cm de long et ont une chair sèche et déhiscente qui, une fois séchée, laisse apparaître la graine.
L'arbre préfère les sols meubles et perméables tels que les limons ou les limons sableux, car l'amandier est sensible à l'étouffement des racines. L'amandier pousse facilement dans les régions aux hivers doux ou encore dans les climats continentaux. En Espagne, quelque 660 000 hectares d'amandiers sont cultivés, avec une production approximative de 340 000 tonnes par an en année normale, bien que ces chiffres fluctuent fortement selon les aléas climatiques.
L'engouement pour un "aliment santé"
Pourquoi un tel engouement ? Picorer des amandes quand on a un petit creux serait bon pour la santé. Dans le cadre d'une alimentation équilibrée, elle protégerait contre de nombreux maux : le "mauvais" cholestérol, les maladies cardiovasculaires, le diabète, l'hypertension, le vieillissement prématuré. Le message santé semble être passé. Aliment santé ayant le vent en poupe, l'amande attire la convoitise de nombreux agriculteurs en Espagne en quête de plus de rentabilité, alors que la Californie marque le pas pour des raisons climatiques. Cette demande croissante assure la pérennité économique de la culture, malgré les défis environnementaux posés par la gestion de l'eau.