
Le Datura stramoine (Datura stramonium L.), une adventice annuelle de la famille des solanacées, représente un défi croissant pour l'agriculture, notamment en Bretagne et dans le Sud-Ouest de la France. Originaire du Mexique, cette plante, dont l'expansion est qualifiée d'exponentielle, est devenue un problème majeur dans diverses cultures estivales comme le maïs, le sorgho, le tournesol, le sarrasin et les légumes d'industrie. Sa dangerosité réside dans sa teneur en alcaloïdes tropaniques très toxiques pour l'homme comme pour l'animal, même à de très faibles quantités. Toutes les parties de la plante (fleur, feuille, graine, sève) en contiennent, posant des risques sanitaires et économiques significatifs. Les limites réglementaires pour ces alcaloïdes sont strictes, fixées à 1 g/kg pour l'alimentation animale et 15 µg/kg pour le maïs grain destiné à l'alimentation humaine. La présence d'un seul pied de datura pour 25 m² dans le maïs ensilage peut suffire à provoquer une intoxication mortelle chez les bovins. Face à cette menace, une gestion rigoureuse est impérative pour limiter les infestations et garantir la sécurité des récoltes.
Reconnaissance et Biologie du Datura
Le Datura stramoine est une dicotylédone caractérisée par un cycle annuel. Au stade plantule, les cotylédons sont très étroits et allongés. Les 2-3 premières feuilles sont ovales avec des bords entiers, tandis que les limbes deviennent dentés à partir de la 4e feuille. On observe des poils sur la tige et les pétioles. Une fois adulte, cette plante annuelle peut atteindre de 40 cm à 4 m de hauteur grâce au développement d'une tige puissante et ramifiée. Ses grandes feuilles présentent des dents inégales et ses fleurs sont longues, blanches et en forme d'entonnoir. En fin de cycle, les fruits se présentent sous forme de capsules ovales et épineuses, renfermant jusqu'à 500 graines noires. Un pied peut produire jusqu'à 5 000 graines, ce qui illustre son fort potentiel de dissémination.

Le développement du datura est calé sur celui des cultures estivales, ce qui le rend particulièrement compétitif pour l'eau, la lumière et les éléments nutritifs. Les levées de datura sont souvent échelonnées et peuvent se produire de mi-avril jusqu'à mi-septembre. Cette capacité à générer des levées très échelonnées jusque tard dans le cycle de la culture constitue une difficulté majeure pour sa gestion. Les graines de datura sont capables de germer jusqu'à 10 cm de profondeur et peuvent conserver leur faculté de germination pendant plus de 80 ans, rendant le labour peu efficace pour sa maîtrise.
Impacts Économiques et Sanitaires des Invasions de Datura
La présence et l'expansion de plantes invasives comme le Datura stramoine en milieu agricole ont des impacts négatifs majeurs, se traduisant par la concurrence vis-à-vis des cultures, l'appauvrissement des sols et des ressources en eau, ainsi que des conséquences sur la santé publique et animale. Les plantes invasives peuvent réduire les rendements des cultures jusqu'à 50 %. Par exemple, l'ambroisie à feuilles d'armoise, une autre espèce invasive répandue en milieu agricole, entraîne d'importantes baisses de la production agricole en raison de sa concurrence élevée avec les cultures.

Outre l'affectation du rendement, des espèces comme le Datura stramoine peuvent contaminer les cultures, compromettant la qualité des produits agricoles et les rendant parfois invendables. Les pertes agricoles causées par les plantes invasives sont considérables à l'échelle mondiale, avec des répercussions économiques notables. Une étude récente a estimé que les espèces invasives ont coûté environ 1 288 milliards de dollars US à l'économie mondiale entre 1970 et 2017. La présence de Datura stramoine dans les récoltes entraîne des conséquences particulièrement coûteuses pour les producteurs, contraints de détruire des récoltes entières ou de retirer des lots du marché si les niveaux de contamination par les alcaloïdes dépassent les seuils autorisés. Un agriculteur des Landes estime à 2 500 à 3 000 euros par an le coût des moyens de lutte engagés contre le Datura stramoine en raison de la nécessité d'intervenir à tous les stades des cultures.
Stratégies de Désherbage : Une Approche Intégrée
La lutte contre le Datura stramoine nécessite une approche globale et intégrée, combinant différentes techniques culturales. L'objectif principal est la destruction maximale de cette adventice, en intervenant dès qu'elle est identifiée, même à faible densité, et en privilégiant la suppression des plantes avant la présence de bogues développées.
Prévention et Prophylaxie
La prophylaxie est la première étape essentielle. Elle regroupe la prédiction du mouvement des semences ou propagules de plantes invasives à partir des zones infestées, la diminution de la sensibilité des communautés végétales à l'établissement d'espèces invasives, et le développement de matériel. L'objectif est d'éliminer les formes de conservation (plantes installées, semences d'adventices) des plantes invasives dans la parcelle et d'avoir des cultures vigoureuses au départ. La rotation des cultures est l'arme la plus efficace pour limiter les infestations de datura. Le nettoyage des abords de parcelles et du matériel agricole est également crucial pour éviter la dissémination des graines. La surveillance des bords de parcelle et des passages d'enrouleurs est primordiale, car le datura aime la lumière et se développe dans toutes les zones libres ou accidentées.
Désherbage Chimique
Sur maïs, il existe de nombreuses solutions herbicides efficaces sur datura. Cependant, la difficulté réside dans la capacité de cette mauvaise herbe à produire des levées échelonnées, souvent au-delà du stade 8-10 feuilles du maïs, quand il n'est plus possible de traiter. En cas de présence avérée les années antérieures, une pré-levée à spectre large permet de gérer les premières levées. Des produits à molécule antigerminative comme la mésotrione ou l'isoxaflutole peuvent être utilisés en pré-levée, éventuellement associés à un antigraminée racinaire pour gérer le reste de la flore.
Le Datura : une plante toxique qui se cache partout
En post-levée du maïs, une intervention aux stades « 2-4 feuilles » associant des herbicides systémiques (sulfonylurées, tricétones) est souvent préconisée, éventuellement complétée d'un produit de contact lorsque le datura est plus développé (pyridate). Une stratégie courante consiste à réaliser en pré-levée un herbicide à base d'isoxaflutole ou thiencarbazone-méthyle, relayé en post-levée au stade 2-4 feuilles du maïs par un herbicide à base de nicosulfuron et/ou mésotrione. Parfois, une troisième intervention est nécessaire pour gérer les levées tardives.
Il est important de reculer au maximum l'intervention de rattrapage après la pré-levée ou la post-levée précoce pour gagner en persistance d'action sur les levées échelonnées, mais les plants de datura ne doivent pas dépasser 4 feuilles pour pouvoir être détruits efficacement. Des traitements tardifs avec des pendillards sont possibles, notamment sur des maïs pop-corn qui développent une couverture des rangs moins rapide. Des produits comme Camix appliqué avec des pendillards en fin juin sous la végétation du maïs peuvent retarder la levée des daturas. Des associations de produits à base de bromoxynil, sulcotrione ou thiencarbazone-méthyl sont également utilisées en post-levée pour gérer les levées échelonnées.
Cependant, il est crucial de profiter des derniers créneaux pour désherber avant la fermeture des rangs de maïs, en faisant attention aux stades limites d'application des produits. Après le stade 10 feuilles, le désherbage chimique n'est plus pertinent. L'usage répété d'herbicides peut également entraîner l'apparition de biotypes de datura résistants, soulignant la nécessité de diversifier les matières actives et les stratégies.
Désherbage Mécanique
Le désherbage mécanique, tel que le binage ou la herse étrille, est efficace sur le datura seulement si les plantes sont très jeunes et si des conditions sèches et d'ensoleillement suivent l'intervention pendant plusieurs jours. Le désherbage mécanique est bien souvent délicat car les passages de bineuse ont tendance à stimuler de nouvelles levées si le sol est remué en profondeur. Il faut donc utiliser un système de dents bien adaptées pour scalper l'adventice sans remuer le sol en profondeur. Toute action mécanique sur le sol (localisation d'engrais, binage) peut provoquer des relevées tardives, difficiles à contrôler. Par ailleurs, le datura a un fort pouvoir de repiquage si le binage est effectué sur une adventice trop développée et en conditions humides. Un binage peut venir en complément du désherbage chimique, et sera efficace sur des ambroisies peu développées.
Interventions Post-Récolte et Manuelles
Si les daturas ne sont pas montés à graine, l'institut technique recommande de privilégier leur broyage (notamment sur les bords de parcelles très infestées) et leur arrachage manuel avec gants avant de les enfouir ou de les isoler. Dans le cas contraire, si des bogues sont développées, il ne faut pas broyer. Il est recommandé d'arracher les plantes pour les mettre à la poubelle (dans les ordures ménagères pour incinération) ou de couper les bogues et de les mettre à la poubelle. Dans les deux cas, il ne faut pas brûler les plantes à cause des fumées toxiques. Il est essentiel d'intervenir sur la mauvaise herbe dès qu'elle est identifiée dans une parcelle, même à faible densité, afin de supprimer les plantes avant la présence de bogues développées. Commencer les récoltes sur les parcelles les moins infestées peut également aider à limiter la dissémination.

Perspectives d'Avenir et Recherche
La recherche se penche également sur des pistes de biocontrôle pour le Datura stramoine, bien que l'introduction d'agents de lutte biologique non indigènes ait soulevé des controverses dans le passé. Le biocontrôle est considéré comme l'approche ayant le meilleur rapport coûts-bénéfices dans la gestion des plantes invasives, mais sa mise en œuvre en Europe continentale reste limitée. Une stratégie moins explorée consiste à identifier un organisme de biocontrôle local capable d'infecter la plante cible.
En parallèle, l'amélioration des pratiques agricoles et la sensibilisation des acteurs sont essentielles. La collaboration entre agriculteurs, chercheurs et organismes de développement agricole, comme Arvalis, est fondamentale pour adapter les stratégies de lutte aux spécificités régionales et aux évolutions de l'adventice. L'objectif à long terme est de minimiser l'impact du Datura stramoine sur l'environnement et l'économie agricole, tout en assurant la sécurité alimentaire.
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