L'utilisation croissante de la pelouse synthétique, des terrains de sport aux jardins résidentiels, a suscité de vives inquiétudes quant à ses répercussions sur la santé humaine et l'environnement. Depuis que l'entraîneuse de soccer Amy Griffin a sonné l'alarme en 2015 concernant des taux de cancer prétendument plus élevés chez les jeunes joueurs de soccer, de nombreux parents s'interrogent sur les substances toxiques auxquelles leurs enfants pourraient être exposés. Bien que certaines études aient conclu que les craintes initiales de l'entraîneuse étaient non fondées, l'idée d'une pelouse en granulés de caoutchouc soulève des préoccupations légitimes. Cette question complexe exige une analyse approfondie des données scientifiques, des normes en vigueur et des implications à long terme.
L'Évaluation des Risques pour la Santé Humaine (ERSH) et les Granulés de Caoutchouc
De nombreux chercheurs se sont penchés sur les effets toxiques potentiels de l'exposition au gazon synthétique à l'aide d'un processus appelé « évaluation des risques pour la santé humaine » (ERSH). Il s'agit d'une procédure systématique qui s'appuie sur les caractéristiques physiques et chimiques du matériau, ainsi que sur des études toxicologiques réalisées sur des animaux, pour déterminer l'ampleur de l'exposition susceptible d'avoir des conséquences néfastes pour la santé humaine, le cas échéant. Le site Web du CCNSE présente un survol de la méthodologie de l'ERSH et de ses résultats relativement au gazon synthétique.
Le granulé le plus souvent utilisé pour fabriquer le gazon synthétique est un matériau recyclé, fait de résidus de pneus usagés. Sur un seul terrain, on peut en déverser 120 tonnes, l'équivalent de 20 000 pneus broyés. Ces granulés ne restent pas sur le terrain ; ils s'incrustent dans les vêtements et l'équipement, et on en trouve souvent dans les véhicules, les maisons, et même sur le corps des joueurs après un match.

Deux études à petite échelle se sont intéressées à l'incidence des cancers pédiatriques associée à l'exposition au gazon synthétique (une enquête menée dans l'État de Washington et une étude écologique réalisée en Californie), et les chercheurs n'ont pu établir aucun lien direct. Bien qu'elles ne puissent écarter complètement la possibilité que l'exposition au gazon synthétique soit associée à certains cancers pédiatriques, elles expliquent pourquoi, en principe, il s'agit d'un cas de figure hautement improbable et certainement négligeable comparativement à d'autres types d'expositions dont les effets sur la santé des enfants sont avérés. Par exemple, l'exposition d'un enfant aux rayons UV est fortement associée à des lésions cutanées à long terme et au cancer de la peau ; une exposition critique peut l'affecter toute sa vie durant - et ça arrive.
Malgré ces conclusions rassurantes concernant les granulés de caoutchouc en soi, la problématique des terrains synthétiques est plus complexe. En effet, ce ne sont pas les gazons synthétiques en général qui sont en cause, mais bel et bien ce que l'on met dedans dans les milieux sportifs. Les gazons synthétiques sportifs et d'ornement pour jardins, balcons et terrasses ne sont pas cancérigènes et ne sont pas dangereux pour la santé. Il s'agit du granulat de caoutchouc que l'on met à l'intérieur des gazons synthétiques sportifs.
La Présence de Contaminants et l'Absurdité des Normes
Une enquête menée sur un an a permis d'analyser les fameux granulés, aussi appelés SBR. Le bilan est clair : des contaminants sont retrouvés dans chaque échantillon sans exception. D'autre part, des hydrocarbures, des traces de PCB et surtout des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) sont identifiés. Ce qui est frappant, c'est que toutes les substances trouvées respectent les normes européennes. En fait, les normes sont si élevées qu'elles sont rarement dépassées.
Prenons l'exemple du Benzo(a)pyrène, un des hydrocarbures aromatiques polycycliques. Dans les ustensiles de cuisine, les outils, les bracelets de montre, les raquettes de tennis, les vélos ou les chaises roulantes, l'Europe ne tolère qu'un 1 mg/kg de Benzo(a)pyrène. Ce sont des articles de consommation qui entrent en contact de manière brève ou prolongée avec la peau humaine. Pourtant, dans les granulés de pneus, l'Europe accepte 100 fois plus de ce cancérigène (100 mg/kg) et même 1000 fois plus pour d'autres HAP. L'Union européenne considère que c'est un mélange et non un article de consommation qui entre en contact avec la peau de manière répétée. Ceci est étonnant, car il suffit de se promener un week-end en bord de terrain pour comprendre que le contact avec la peau des joueurs est une réalité. Des gardiens ont avoué qu'ils en avaient fréquemment dans les yeux ou dans la bouche. Nombreux sont ceux qui se brûlent les cuisses, les genoux ou les coudes, et les billes viennent parfois se coller sur ces plaies ouvertes. Que dire des rugbymen qui ont un contact permanent avec le sol au moment des plaquages ou des mêlées ? Sans parler des petits frères et petites sœurs qui attendent sur le bord de la pelouse, jouent avec les granules et mettent parfois les doigts à la bouche.
Gare aux effets des produits chimiques sur la santé ! / Bernard Jégou
La Dr Corinne Charlier, chef du service de Toxicologie Clinique du CHU de Liège, plaide pour une révision de cette norme : « Le problème ici, c'est que ces granules vont être portés à la bouche. Il y a un contact important avec les joueurs. Je ne suis pas sûre que la norme utilisée soit la bonne. Peut-être faut-il revoir la norme? Comme si c'était un objet du quotidien avec lequel on est en contact. » Si la norme « article de consommation » était appliquée, un terrain sur les huit analysés ne serait plus conforme. En Flandre, une étude menée sur 130 terrains par le laboratoire privé SGS Intron, financée par Recytyre (l'organisme en charge de la gestion des pneus usés, majoritairement composé de producteurs de pneus), a révélé que 82 % des terrains ne répondraient pas à la norme « article de consommation » (à savoir 8 mg/kg pour la somme des 8 HAP réglementés par l'Europe). Cela poserait déjà un sérieux problème.
Fin 2016, le RIVM, l'institut national néerlandais pour la Santé publique et l'environnement, avait conclu que « le risque pour la santé est pratiquement négligeable ». Mais, dans cette même étude, il conseillait aussi « d'ajuster la norme pour les granules de caoutchouc à une norme plus proche de celle des produits de consommation ». Le 16 août 2018, le RIVM a déposé un dossier à l'Europe pour réduire la concentration de HAP dans les granules de caoutchouc. Martijn Beekman, qui a rédigé ce dossier, explique : « Nous voyons que les concentrations sur les terrains pour pratiquer le sport sont sûres. Mais, on voit aussi que les limites actuelles qui vont jusque 1000 mg/kg ne protègent pas suffisamment. Nous voudrions baisser la norme de 100 ou 1000 à 17 mg/kg pour la somme des 8 HAP. » Avec cette proposition, le risque théorique de cancer chez un gardien de but professionnel, la personne la plus exposée, diminuerait de 23 fois, passant d'un cas de cancer sur environ 17 000 personnes à environ un sur 385 000. Cependant, 17 mg/kg reste deux fois plus tolérant que la norme des produits de consommation (8 mg/kg). Interrogé sur la raison de cette différence, le spécialiste néerlandais a répondu : « On a essayé d'appliquer des normes plus strictes (6,5 mg/kg) et de voir ce que ça coûterait. Ça dépassait 3 milliards d'euros. C'est vraiment beaucoup d'argent. On a donc décidé que ce n'était pas proportionnel aux risques. »
Le Rôle des Lobies et l'Absence d'Études Épidémiologiques Robustes
L'industrie du gazon synthétique est extrêmement bien représentée en Europe par le lobby ESTO, l'organisation européenne des terrains synthétiques. ESTO est même parvenu à intégrer le comité européen de normalisation (CEN), reconnu par l'Union européenne pour développer de nouvelles normes et de nouveaux tests. Trois membres d'ESTO occupent des postes clés au sein du CEN : Alastair Cox, conseiller technique ; Aurélien Le Blan, patron de Labosport ; et Daniel Schokmann de Genan, le leader européen du recyclage du pneu. Tous trois font partie de l'industrie, ce qui inquiète l'ONG environnementale Recycling Netwerk. Siu Lie Tan, connaisseuse du dossier, trouve « inquiétant que les commissions techniques ne soient composées que de représentants de l'industrie et pas du monde académique ou scientifique. C'est de l'information unilatérale. »
Le président d'ESTO, Stefan Diderich, ne voit aucun conflit d'intérêts, affirmant que l'objectif de son association est de fournir des informations objectives. Cependant, un document d'octobre 2015 de Vaco, l'organisation néerlandaise de l'industrie des pneus et des roues, montre que des membres d'ESTO, comme le constructeur de terrain Fieldturf, ont participé à une réunion chez un recycleur de pneus, Granuband, avec les autorités néerlandaises. L'industrie exerce clairement une pression sur les pouvoirs publics pour que les normes ne changent pas, arguant que le remplacement du remplissage sur 15 000 terrains coûterait plusieurs milliards d'euros. Le lobbying s'est avéré très efficace, puisque les normes européennes n'ont pas bougé depuis trois ans.
Au SPF Santé publique, une dizaine d'analyses ont été effectuées depuis fin 2016. Les résultats sont conformes aux normes européennes, ce qui n'est pas étonnant au vu des explications précédentes. Cependant, seuls les HAP ont été contrôlés, et non les métaux lourds ni les phtalates. En Région wallonne, la ministre des Infrastructures sportives, Valérie De Bue, conditionne l'octroi de subsides régionaux à une analyse en laboratoire avant que les granules ne soient placés sur un nouveau terrain. Deux résultats étaient disponibles au moment de la rédaction, jugés « encourageants » par la ministre, et respectant également les normes européennes. Interrogée sur la tolérance de 200 fois plus de cancérigènes dans un terrain de sport que dans un jouet pour enfant, la ministre a refusé de répondre, arguant que cela dépassait son champ de compétences.
Il existe en Région wallonne un document réglementant les terrains synthétiques, publié par Infrasports sous la responsabilité de la ministre. Sur l'en-tête, on lit la mention Labosport, un laboratoire français qui fait partie de l'organisation européenne des terrains synthétiques ESTO. En 2013, c'est donc un membre de l'industrie qui a rédigé ce document, et c'est encore lui qui réactualise ce cadre normatif. Un mois après cette interview, la ministre a présenté un nouveau cadre normatif, voulant désormais appliquer des normes plus strictes que l'Europe (20 mg/kg pour la somme des 8 HAP).

Si la présence de substances préoccupantes est claire, établir un lien avec des problèmes de santé reste difficile. En 2022, des chercheurs du New Jersey ont souligné que peu d'études se sont penchées spécifiquement sur les effets sur la santé du gazon artificiel. Les avis sont donc contradictoires. Alors que les auteurs de l'étude italienne estiment que la quantité de substances toxiques relâchées par les gazons synthétiques constitue un danger pour la santé publique, les chercheurs du Connecticut et de la Norvège croient que l'exposition à ces contaminants n'est pas assez importante pour nuire à la santé des athlètes.
Des chercheurs américains avaient analysé des échantillons de gazon synthétique et des particules de caoutchouc dès 2008. Ils avaient noté que la concentration de HAP et de métaux lourds déclinait avec le temps, c'est-à-dire que les gazons synthétiques installés depuis un certain temps émettaient moins de substances chimiques que les gazons nouvellement installés. De plus, les substances relâchées étaient peu ou très peu absorbées par le corps. Des chercheurs chinois ont conclu en 2013 que les effets sur la santé du gazon synthétique seraient préoccupants, mais uniquement pour les installateurs de gazon artificiel travaillant dans des petites installations mal ventilées, et ce, depuis plusieurs années. Des simulations menées par l'Office of Environmental Health Hazard Assessment (OEHHA) en 2007 suggèrent que l'exposition des enfants aux particules de caoutchouc pourrait augmenter leur risque de cancer plus tard, mais en supposant une utilisation régulière d'un gazon synthétique pendant les 12 premières années de vie.
La Société américaine du cancer rappelle qu'il est généralement difficile de prouver qu'un élément de l'environnement cause une forme ou l'autre de cancer. En effet, le cancer est une maladie fréquente : près de 4 personnes sur 10 vont en souffrir au moins une fois dans leur vie. L'Institut national du cancer des États-Unis souligne que l'incidence de cancer peut être plus élevée dans un groupe sans que les cas soient reliés entre eux. Pour démontrer un lien entre l'environnement et le cancer, il faut mener une enquête minutieuse, en examinant les diagnostics, en comparant les cas avec ce qui est normalement observé, en s'assurant d'avoir l'historique médical des victimes et en cherchant une exposition commune à un facteur environnemental qui a pu avoir lieu il y a plusieurs années.
Au-delà de la Toxicité : Les Autres Effets sur la Santé et l'Environnement
Bien qu'il soit peu probable que le gazon synthétique ait des effets toxiques directs majeurs, il y a du bon et du moins bon à jouer sur une pelouse artificielle. De nombreuses études ont examiné les effets de ce type de terrain sur les traumatismes crâniens et les blessures musculosquelettiques, ainsi que sur le risque de stress thermique, de brûlures par friction et d'infection. Toutefois, les effets observés sur les joueurs semblent varier en fonction du sexe, de l'âge et de l'intensité du jeu, ce qui complique l'établissement d'un bilan clair.
Un autre aspect important est l'effet du gazon synthétique sur la pratique d'activités physiques et, par conséquent, sur la santé dans la société. En effet, les enfants et les adultes actifs (qui jouent au soccer, par exemple) risquent moins de devenir obèses et de développer certaines maladies, notamment le cancer.
L'Effet d'Îlot de Chaleur Urbain
Le premier effet notable de l'installation de terrains en gazon artificiel est l'augmentation significative des températures au sol et en surface. Les diverses études sur le sujet rapportent une élévation pouvant aller jusqu'à 10 degrés Celsius par rapport aux températures environnantes, et jusqu'à 16 °C par rapport au gazon naturel. Ce phénomène, baptisé « îlot de chaleur intra-urbain », a été reconnu et documenté au Québec par les principaux acteurs de santé publique. La présence d'îlots de chaleur peut en effet aggraver les effets nocifs de la chaleur élevée pendant la période estivale, notamment sur les joueurs. Et, comme un îlot de chaleur a des effets sur plusieurs dizaines de mètres en bordure et sous le vent, les résidents voisins y sont aussi potentiellement exposés. Ces îlots de chaleur exercent aussi une pression accrue sur l'environnement : contribution à la formation de smog, diminution de la qualité de l'air dans les endroits clos, besoins plus grands en climatisation des bâtiments à proximité, émanations de gaz à effet de serre (des climatiseurs) et hausse de la demande en eau potable. Rappelons que les terrains constitués de gazon naturel, au contraire, contribuent par l'évaporation des eaux pluviales et aussi par l'évapotranspiration de la végétation, au rafraîchissement de l'air ambiant.
Dans une lettre adressée à la Ville de Montréal, Pierre Gosselin, médecin-conseil à l'Institut national de santé publique du Québec et responsable du volet santé pour le Plan d'action sur les changements climatiques, a exprimé son inquiétude face à l'installation de ce type de terrain. L'îlot de chaleur créé par le remplacement du gazon naturel par une surface synthétique est une raison amplement suffisante pour considérer une alternative au projet. « Dans un contexte de changement climatique, où les températures moyennes ne cessent d’augmenter et où l’intensité et la durée des vagues de chaleur s’accentuent, ces quelques degrés supplémentaires présentent un risque important pour la santé de la population urbaine. De plus, cette chaleur locale vient ajouter au stress thermique de la pratique de sports intenses, comme le soccer, chez les joueurs. » Dans un avis de santé publique diffusé en mars 2014, la Direction de santé publique de Montréal indiquait que : « les risques à la santé pour les joueurs qui utilisent les gazons synthétiques ne sont pas significatifs et qu’ils peuvent continuer à pratiquer leurs sports sur ce type de terrains extérieurs en toute sécurité ». Elle considère toutefois le risque de malaises associés à la chaleur pour les joueurs qui peuvent être contrés par des périodes de repos et une bonne hydratation. De plus, la DSP suggère de procéder à une végétalisation autour des terrains synthétiques pour limiter l’effet d’îlot de chaleur et créer des zones d’ombre pour que les joueurs puissent s’y reposer.

Les Blessures et la Prolifération Bactérienne
Une troisième conséquence sanitaire des terrains synthétiques, dont il est également question dans plusieurs études, est la fréquence et l'intensité des blessures subies par les sportifs sur ce type de sol, notamment par traction rotationnelle accrue. À la suite des plaintes de joueurs, des comparaisons ont été faites entre l'occurrence de blessures se produisant sur du gazon naturel et leur occurrence sur du gazon artificiel. Les résultats de ces études doivent être interprétés avec prudence, car la perception et les préférences des joueurs pourraient en effet influencer grandement les tests. Guillaume Grégoire, analyste technique et scientifique à la Fédération interdisciplinaire d’horticulture ornementale du Québec (FIHOQ), rappelle d'ailleurs que « la littérature est très ambigüe à ce sujet, et pour cause : les échantillons ne sont jamais importants et les types de terrains synthétiques peuvent modifier les résultats ».
Un autre rapport fait mention d'un autre type de problèmes de santé associés à la stérilité des fibres artificielles. Cette stérilité contribuerait à la prolifération de bactéries de type staphylocoque. La combinaison de chaleur, d'humidité, de sueur, de salive et de sang en situation de jeu sur le terrain artificiel augmenterait fortement les probabilités d'infection en cas de blessures ouvertes. Le gazon naturel agirait plutôt comme un « autonettoyant » et limiterait ainsi ce risque.
Alternatives et Perspectives d'Avenir
Il existe, sur le marché, de plus en plus de types de gazon synthétique fabriqué à partir de matériaux autres que les granules de caoutchouc, soit des matériaux naturels (comme le liège ou la fibre de noix de coco) ainsi que d'autres options synthétiques. Il convient toutefois de souligner que ces options, naturelles ou non, doivent être évaluées en fonction de la performance, des effets sur la santé et des avantages, entre autres. Certaines communautés ont exprimé le désir de revenir aux terrains naturels, tout simplement.
Cependant, il faut tenir compte de deux éléments : premièrement, le fait de revenir à l'herbe naturelle risque-t-il de restreindre l'accessibilité du sport, ce qui pourrait entraîner une baisse de l'activité physique et de la santé générale ? Deuxièmement, il faut savoir que le gazon « naturel » n'est pas nécessairement plus sain que le gazon synthétique. Après tout, une pelouse urbaine absorbe les mêmes polluants (automobiles ou industriels) qu'un terrain de gazon synthétique. Par le passé, des chercheurs ont prouvé que le degré de présence d'agents toxiques et les risques potentiels sur la santé des personnes étaient semblables ou pires pour les pelouses naturelles, comparativement au gazon synthétique. Ainsi, le gazon naturel représente également une source d'exposition à des produits chimiques toxiques, sans parler des excréments d'animaux.
Gare aux effets des produits chimiques sur la santé ! / Bernard Jégou
Pierre Gosselin et Guillaume Grégoire s'entendent sur le fait que dans ce type de débat, une approche globale est absolument essentielle ; il importe de penser le développement dans la durée. Ainsi, pour les questions de ce genre, qui concernent à la fois les domaines de l'environnement et de la santé, l'analyse des cycles de vie (Life Cycle Analysis) des terrains artificiels comme des terrains naturels semble l'outil le plus approprié pour effectuer une recherche sérieuse et en tirer des conclusions concrètes.
Dans la littérature, les avis sont partagés sur la question. Quelques auteurs se placent plutôt en faveur des terrains synthétiques dans le cadre d'une utilisation sportive, rappelant que la science a fait des progrès et que la plus récente génération de gazon artificiel serait très efficace. Pour ces auteurs, ces surfaces feraient économiser une grande quantité d'eau en irrigation, protégeraient l'environnement en général, ne présenteraient aucun risque toxicologique et coûteraient moins cher à long terme. Elles seraient également plus résistantes aux intempéries.
D'autres études livrent plutôt des conclusions contraires. Ces auteurs ne nient pas les avantages clairs des terrains artificiels - ils permettent un plus grand nombre d'heures de jeu par semaine, prolongent la saison de quelques semaines et favorisent un jeu plus équitable en offrant des conditions semblables. Toutefois, les analyses des cycles de vie révèlent que le gazon naturel reste le meilleur choix environnemental, sanitaire et financier. Meil et Bushi (2009) rapportent notamment que pour compenser l'installation d'un seul terrain synthétique, il faudrait planter 1 861 arbres (± 23 %), qu'on laisserait pousser pendant une dizaine d'années. Cet exemple illustre bien, selon ses auteurs, la capacité du gazon naturel à séquestrer le gaz carbonique présent dans l'air.
Guillaume Grégoire est également plus réticent à l'idée d'installer des surfaces artificielles. Pour lui, elles peuvent effectivement devenir une option envisageable en ce qui concerne les terrains de sports professionnels, mais il est clairement à proscrire d'en installer dans des parcs municipaux. Il souligne d'ailleurs que, dans les faits, la presque totalité des terrains sportifs extérieurs au Québec n'est ni irriguée ni entretenue. Les arguments de gaspillage en eau et de pollution par les engrais ne tiendraient donc pas la route.
Si la question demeure matière à débat dans les zones municipales, certaines villes québécoises (Boucherville et Repentigny, notamment) ont interdit totalement ou en partie la pose de gazon artificiel dans les secteurs résidentiels. Aux États-Unis, plus de 120 villes ont rejeté l'option du synthétique. Selon ces municipalités, rien ne pourrait justifier une telle chose sur les terrains privés. Les citoyens, quant à eux, procèdent à un tel changement pour des raisons d'entretien ou parce que le gazon ne pousse pas bien à l'ombre. Selon Pierre Gosselin, la formation d'îlots de chaleur serait une nuisance à la santé dans ces secteurs alors qu'existent des types d'herbes naturelles poussant très bien en zone ombragée. Ici encore, il faut privilégier un type d'approche plus globale.

En 2018, l'Anses, l'Agence de sécurité sanitaire, avait estimé que le risque sanitaire pour les utilisateurs était négligeable, excluant le risque de cancer. Cependant, l'Anses évoque des « risques potentiels » pour l'environnement, notamment en raison des microplastiques qui s'échappent des granulats dans l'environnement. La Commission européenne propose d'interdire la construction des terrains de sports synthétiques à base de microplastiques, ce qui signifierait qu'il ne serait plus possible d'en construire de nouveaux d'ici six ans. Actuellement, il y en a 4 400, ce qui représente 10 % du parc. Pour Gilles Thillaye, qui dirige Eurofield, une entreprise de construction, la transition est en marche : « Tout le monde a pris conscience, et aujourd'hui 70 % de nos terrains sont faits avec des matériaux neutres. » Certaines municipalités ont déjà amorcé la transition, comme La Ciotat, qui a inauguré il y a plus de deux ans un stade en noyaux d’olives concassées.