La Faim d'Azote et le Rapport Carbone/Azote (C/N) : Un Équilibre Essentiel pour un Sol Vivant

Le rapport carbone/azote, ou rapport C/N, est une notion essentielle pour bien comprendre les mécanismes de fertilité d’un potager biologique. Que vous ameniez de la paille à votre sol ou que vous y ameniez du compost : l’impact sur vos cultures en sera totalement différent. Tout ceci s’explique par la proportion de carbone et d’azote dans les différentes matières organiques. Et vous allez voir qu’il faut de tout pour faire un monde !

Qu'est-ce qu'une Matière Organique ?

Une matière organique est composée de cellules et donc de carbone. En effet, le carbone est l’atome central à toute vie. Nous sommes du carbone, la vie animale et végétale dans son ensemble est formée autour du carbone. Autour de cet atome, on trouvera souvent de l’hydrogène, de l’oxygène.

Structure moléculaire du carbone

Comprendre le Rapport Carbone/Azote (C/N)

Le rapport carbone/azote correspond à la quantité d’azote et de carbone dans une matière organique. Si une matière a un rapport carbone/azote de 25/1, cela signifie qu’elle contient 25 fois plus de carbone que d’azote. Cela va vous paraître contre intuitif, mais on dit des matières au rapport C/N inférieur à 25 qu’elles sont riches en azote. Pourtant, elles contiennent 25 fois plus de carbone ! Oui, mais c’est normal : le carbone est un élément présent partout, dans toutes les matières. Retenez donc qu’en dessous de 25, la matière est riche en azote.

Plus une matière organique est complexe, dure, sèche, ligneuse, brune, plus elle a du corps. Plus on peut la prendre à pleine main, la ressentir, plus elle contient une forte proportion de carbone. Au contraire, plus une matière est humide, verte, souple, sans trop de consistance, voire même liquide, et plus elle contient une forte proportion d’azote.

Tableau comparatif des rapports C/N de différentes matières organiques

L'Impact du Rapport C/N sur les Cultures et le Sol

Nos légumes se nourrissent de minéraux essentiels, de sels minéraux plus exactement à base d’azote, de phosphore, de potassium. L’azote étant le facteur le plus limitant dans nos potagers, moins facilement accessible que les autres richesses naturelles. C’est pourquoi d’ailleurs le monde industriel des engrais chimiques tourne autour des engrais azotés (l’ammonitrate, l’urée…).

En apportant des matières remplies de carbone à notre potager, les cultures vont n’avoir dans un premier temps aucune richesse à se mettre sous la dent. Il faudra que la vie du sol travaille à foison. Qu’elle décompose ces molécules complexes. Qu’elle casse les liaisons entre carbone et azote pour libérer l’azote (on parle de minéralisation).

Pour simplifier, apporter une matière organique très carbonée (sciure, foin, paille, broyat, feuilles mortes) n’apportera aucune nourriture à vos cultures dans les premières semaines, voire même les premiers mois. Au contraire, elle apportera de la nourriture à votre sol. La vie biologique va avoir un festin à dévorer. Elle va chercher à se démultiplier, à proliférer pour engloutir et décomposer ces apports carbonés. Avec les mois qui passent, les minéraux se rendront disponibles pour nos cultures. C’est ainsi qu’un apport de paille n’aura aucun impact à court terme sur la croissance de vos plants de tomates.

Au contraire, apporter une matière peu carbonée (urine, sang séché, fientes de poules…) aura un impact rapide sur vos cultures. Ces matières étant peu complexes, l’atome d’azote peu lié au carbone, celui-ci se rendra très vite disponible pour nos cultures. On parle de biodisponibilité de l’azote. Il va être de tout juste une semaine pour l’urine.

Les Avantages des Matières Organiques Carbonées pour le Sol

Apporter des matières organiques carbonées permet d’améliorer notre sol tout autant que l’on va nourrir à terme nos cultures. Le carbone va alléger les sols les plus lourds, alourdir au contraire les sols les plus légers. Il va améliorer la structure de ce sol, lier petit à petit les minéraux qu’il trouve pour former de l’humus, un réservoir de richesse organique pour les mois, les années à venir. Ce carbone va augmenter la porosité en laissant mieux pénétrer l’air et l’oxygène. Et tout cela, ce sont des clés de fertilités tout aussi importantes que d’apporter de l’azote à court terme.

Helene CHAMBAUT nous parle du stockage carbone

Comprendre la Faim d'Azote : Un Phénomène Naturel et Bénéfique

La faim d’azote est un phénomène auquel vous ne pourrez échapper si vous amenez des matières trop carbonées à votre sol, juste avant l’implantation de vos cultures. Elle arrive lorsque la vie du sol a mangé tout l’azote disponible dans le milieu pour décomposer de la matière organique riche en carbone. Il n’en reste alors plus assez pour vos cultures !

Imaginez deux minutes, vous êtes une bactérie. Pour manger, il vous faut du sucre, (de l’azote). Vous en consommez pour travailler, sinon vous mourrez. Alors pour travailler et casser/digérer la matière organique, vous consommez tout le sucre. Il n’en restera plus assez pour les plantes aux alentours. Au bout d’un certain temps, vous n’avez plus de matière à décomposer, mais vous vous êtes multiplié avec vos congénères, grâce à cette abondance de nourriture. S’en suit une famine générale : vous, et vos amies les bactéries mourraient en masse, car il n’y a plus rien à manger. En mourant, vous vous décomposez et vous rendez au sol tout le sucre (l’azote) que votre corps contenait !

En effet, l’équilibre biologique de votre terre se situe autour d’un rapport C/N de 25. Pour décomposer toute matière organique, la vie du sol a constamment besoin de 25 fois plus de carbone que d’azote. Les micro-organismes doivent proliférer pour engloutir par exemple un apport de paille. Et cette énergie nécessaire pour accroître l’activité biologique sera puisée dans les réserves d’azote du sol et de la matière organique déposée.

À court terme, parce que les mois passant, une fois les décompositions de matières effectuées, la vie se meurt petit à petit et libère alors de l’azote. Konrad Schreiber résume bien ce phénomène en expliquant que « le sol mange du carbone pour chier de l’azote ». C’est pourquoi après plusieurs mois, années, on peut espérer nourrir uniquement son potager avec des apports carbonés comme la paille. Les apports des années précédentes se sont décomposés, ont libéré de l’azote. Et ces réserves sont suffisantes pour décomposer les apports suivants. On rentre alors dans un beau cercle vertueux. Mais ce cercle dépend de votre sol. Parfois il ne fonctionne pas à 100%, manque d’humidité, manque d’aération, a une mauvaise texture (très argileux).

Cycle de la faim d'azote et de la minéralisation

Les bactéries se nourrissent du carbone et se multiplient. Elles consomment d’abord l’azote présent dans la matière organique. Puis, elles vont chercher l’azote manquant dans l’azote minéral disponible autour d’elles dans le sol pour décomposer ladite matière organique. Plus la matière organique est carbonée, moins les bactéries trouveront d’azote directement dedans et plus elles piocheront dans les stocks du sol. Se faisant, elles vident le sol de cet azote qui n’est alors plus disponible pour d’éventuelles plantes qui seraient présentes. Ces plantes manqueront alors d’azote, seront jaunâtres et auront du mal à se développer.

Une fois l’azote du sol épuisé, des bactéries appelées azotobacters, moins efficaces, mais capables de se nourrir de l’azote de l’air (l’atmosphère est composée à 80% de diazote), prennent le relai. Se faisant, elles ajoutent de l’azote au milieu. C’est une autre résultante de la phrase « le sol mange du carbone pour chier de l’azote ». Toute faim d’azote est donc synonyme d’enrichissement de votre sol en azote. La faim d'azote est un spectre qui fait trembler bien des jardiniers bio. Elle résulte d'un déséquilibre chimique causé dans le sol par l'apport d'un paillage riche en carbone. Mais il ne faut pas en avoir peur, car il est simple de s'en prémunir, d'autant qu'elle est finalement plutôt de bon augure.

Le phénomène de faim d'azote se manifeste par un affaiblissement des plantes, un retard de croissance et/ou une décoloration des feuilles. Cet azote inorganique est produit par les microorganismes du sol (bactéries et champignons) à partir de l’azote organique contenu dans les résidus de culture et les déjections animales par exemple. Cependant, pour croître, se multiplier, et produire les enzymes nécessaires à la décomposition des molécules carbonées les microorganismes du sol consomment aussi l’azote inorganique. Dans le cas d'une culture de céréales à paille, ils utilisent en moyenne 4g d’azote pour 100g de carbone. Il y a alors concurrence entre les microorganismes et les plantes pour l’azote inorganique, voire pénurie d’azote dans le sol, ce qui cause l’arrêt de la croissance des plantes et leur jaunissement. Cet appauvrissement du sol est temporaire car il ne s’agit que d’une immobilisation de l’azote dans les microorganismes. L’azote ne manque pas dans le sol mais il n'est pas disponible.

Durée et Facteurs Influant la Faim d'Azote

La durée de l’indisponibilité de l’azote dépend des matériaux apportés, de leur profondeur d'enfouissement, du type de sol, de sa structure, du climat. Même si elle peut être de quelques jours à plusieurs années, beaucoup parlent d’une durée moyenne de 6 mois, qui pourrait s'expliquer par la demi-vie de la plupart des substances bactériennes qui est de 6 mois environ.

Le facteur principal de la vitesse de minéralisation de l'azote est cependant l'albédo du sol qui détermine sa température. Sur une parcelle irriguée en été (donc humide et chaude), la faim d'azote ne dure pas plus de quinze jours. Par exemple, en mars le sol est encore froid et sa microfaune n’est pas active. De la paille apportée à cette période ne sera pas décomposée et minéralisée et elle ralentira même le réchauffement du sol. Pour des plantes peu gourmandes, comme des laitues, des oignons, il n’y aura probablement pas d’effet sur la croissance de la culture. Pour des légumineuses les effets sont également réduits, mais moins clairs. Ces plantes ont surtout besoin de l'azote du sol après leur levée et avant la mise en place des nodosités permettant la fixation d'azote atmosphérique (qui a lieu à partir de 235 degrés jour).

Stratégies pour Éviter ou Gérer la Faim d'Azote

La nature adore la diversité tout comme le jardinier prendra plaisir à avoir à chaque repas une assiette diversifiée. Et s’il en était ainsi pour notre sol, notre potager, nos cultures ? Amenez une épaisseur de foin et complétez-là avec un peu de tontes, de compost ou encore un petit arrosage à l’urine. Et ainsi de suite, raisonnez par un équilibre qu’il vous faudra tendre autour d’un rapport carbone/azote idéal de 25 à 30. Au-dessus, vous risquez de manquer de fertilité à court terme, et de créer une faim d’azote si vous déposez la matière au printemps.

1. Diversifier les Apports de Matières Organiques :La diversité est le maître mot tout en ayant conscience de cette échelle de rapport C/N et la disponibilité plus ou moins rapide de l’azote qui va avec. Les matières les plus grossières et plus ligneuses, sèches, sont amenées en automne via du broyat, du compost grossier de fumiers. Des composts végétaux sont aussi amenés en automne. Ils contiennent beaucoup de brindilles de bois et pourraient provoquer une faim d’azote s’ils sont amenés trop près des cultures au printemps.

2. Apports en Réponse aux Carences :Si des petites faims d’azote sont constatées à cause d'apports trop carbonés (foin, paille, broyat de haies…), il est possible de réagir avec des matières à très faible rapport C/N pour apporter de l’azote disponible rapidement. Le sang desséché, l’urine, les fientes de poules sont des cartes à jouer si les cultures semblent en carence.

3. Distinguer Engrais et Amendements :Une matière très concentrée en azote aura par déduction très peu de carbone. On rentre ainsi dans la dénomination des engrais. Une définition technique de ce mot dit qu’il faut une concentration d’azote au-dessus de 3%. Par exemple, le sang séché contient 14% d’azote, c’est un engrais. Le compost de fumier contient 0,6%, ce n’est pas un engrais, mais un amendement. Il contient suffisamment de carbone pour jouer un rôle d’améliorant pour notre sol. Le carbone étant en quantité, cet apport jouera sur la fertilité physique du sol, sa structure. Seulement, vu les proportions d’azote 20 à 30 fois inférieures aux engrais, il faudra raisonner dans des quantités toutes autres qu’avec les amendements. C’est pourquoi on s’habitue aux allers-retours de brouettes avec nos fumiers, composts, paillages divers. Plutôt que de se contenter d’une simple poignée d’engrais au mètre carré. Les engrais de l’industrie, appelés aussi engrais minéraux ou à tort « engrais chimiques », résultent de procédés industriels et sont plus concentrés encore (33% pour l’ammonitrate). Ils joueront un rôle plein pour nourrir les cultures, presque comparable à de la perfusion, mais un rôle nul pour le sol.

Retenez que les matières à haut rapport carbone/azote auront un impact majeur sur votre sol, mais pourront parfois créer une faim d’azote si elles sont déposées au printemps notamment. Celles à faible rapport C/N auront un impact majeur à court terme à libérer de l’azote. Usez de compromis, de mélange, de diversité et pensez que ce qui prend du temps et souvent une solution plus durable et pérenne.

Prévention et Solutions Contre la Faim d'Azote

Pour comprendre pourquoi c'est une mauvaise idée de se baser uniquement sur des apports azotés rapides, il faut garder à l'esprit que toute matière organique est faite de carbone. C'est la source de toute vie. Nous-mêmes sommes majoritairement constitués de carbone. Ce qui nous intéresse en tant que jardiniers est la proportion de carbone par rapport à l'azote dans la matière organique que nous apportons au potager. Et ici nous arrivons au premier "piège" - une matière qui a un rapport C/N inférieur à 25 est considérée comme riche en azote. Vous aurez remarqué que dans les nutriments pour plantes, nous ne parlons pas de carbone. Cependant, nous voulons apporter du carbone au potager. Pour faire simple, retenez que les éléments carbonés nourrissent le sol tandis que les éléments azotés nourrissent directement les plantes. L'azote est directement assimilé par les plantes tandis que les éléments carbonés doivent d'abord être décomposés par la vie biologique du sol avant de pouvoir être assimilés par les plantes.

Donc, pour être efficace, on pourrait dire qu'il suffit de donner aux plantes des éléments riches en azote pour qu'elles poussent vite et bien - c'est la base des engrais azotés chimiques. C'est vrai, mais c'est aussi vrai que nous n'avons qu'à manger des sucres rapides pour être performants. Nous sommes d'accord qu'ils donnent un coup de fouet qui nous permet de nous dépasser mais à long terme nous avons besoin d'une alimentation variée et non pas uniquement basée sur des sucres rapides.

Schéma des interactions sol-plantes-microorganismes

Lorsque j'ajoute une quantité significative de BRF (Bois Raméal Fragmenté) à mon sol, j'ajoute beaucoup de carbone (rapport C/N de 60 à 150). La vie organique du sol va se mettre au travail et décomposer tout ce carbone pour libérer l'azote - c'est la minéralisation. Ce processus demande beaucoup d'énergie à ces organismes qui vont puiser cette énergie directement dans l'azote présent dans le sol. Pour accomplir leur tâche, les bactéries vont se multiplier, et donc consommer encore plus d'azote du sol, pour continuer à décomposer le carbone. À la fin du processus, une fois tout le carbone décomposé, elles n'auront plus rien à manger et vont donc mourir… et rendre l'azote au sol. Mais en attendant que le cycle se termine, vos plantes auront eu une carence en azote - la faim d'azote. Tout est une question d'équilibre. La faim d'azote n'est pas un problème en soi et est bénéfique à long terme - nous parlons de mois et même d'années. Elle construit un meilleur sol vivant qui accumule de grandes réserves d'azote suffisantes pour décomposer les futurs apports carbonés.

Vaincre la Faim d'Azote : L'Approche du Sol Vivant

À la Ferme de Cagnolle, nous défendons un nouveau type d’agriculture : la branche de l’agroécologie qu’on appelle le Sol Vivant. Nos méthodes culturales nous permettent de faire pousser de beaux et bons légumes tout en favorisant la biodiversité dans nos sols et en respectant la planète. Depuis plusieurs années, nous menons des expériences dans nos champs afin de comprendre les mécanismes du sol vivant et les cycles de la nature, pour démontrer l’impact positif de nos pratiques. Parmi ces expériences, il en est une qui nous permet aujourd’hui d’affirmer haut et fort que nous avons vaincu définitivement l’une des plaies du maraîcher : la faim d’azote. On n’avait pas de pouvoirs magiques, on n’a pas utilisé de produits chimiques.

La faim d’azote est un phénomène qui se produit lorsque les plantes ne trouvent pas suffisamment d’azote dans le sol pour se nourrir et pousser correctement. Généralement, elles faiblissent, deviennent jaunes, et stoppent leur croissance ou produisent des fruits ridiculement petits. La faim d’azote survient généralement lorsqu’on apporte sur un sol nu du paillage carboné, depuis la paille jusqu’au BRF et aux écorces. Ainsi, la faim d’azote est-elle souvent associée à la présence de matière riche en carbone, et on comprend aisément que le raccourci “qui dit paillis dit faim d’azote” ait pu s’inscrire durablement dans les croyances collectives.

Cette carence en azote de la plante est due à un phénomène naturel. Le cycle de création du sol, de la terre dans laquelle poussent les plantes, implique que de la matière organique (tiges, racines, feuilles, branches, animaux…) se décompose à sa surface. Cette décomposition n’est pas le fruit de l’opération du Saint Esprit : elle met en scène une vaste multitude de bactéries, de vers de terre, de champignons et de très nombreux autres organismes vivant sous nos pieds. La plupart de ses organismes, pour mener correctement leur mission de dégradation, ont besoin eux-mêmes d’azote. Ainsi, en présence d’un paillis fraîchement posé, ils se mettent en mouvement et entament une opération massive de décomposition. Ils pompent alors l’azote se trouvant accessible dans le sol, et ce faisant, peuvent en priver les plantes, moins bien équipées pour la consommer rapidement. Vous l’aurez sans doute deviné, tout dépend donc de la quantité d’azote réellement disponible dans le sol !

Faut-il arrêter de mettre du paillis ? Ce serait une bien mauvaise idée. Le paillis protège la vie du sol, lui apporte à manger, garde vos racines au frais et garde l’humidité en évitant l’évaporation. Il limite également l’enherbement et donc la concurrence pour vos plantes.

Solutions Naturelles pour Apporter de l'Azote

Disons-le tout de suite, nous avons banni la solution des engrais chimiques. En matière d’engrais “naturels”, de nombreux sites et ouvrages de jardinier recommandent la corne broyée, le purin d’ortie, le compost mûr ou le fumier bien décomposé.

1. Engrais Verts Légumineuses :Une autre solution consiste à planter avant une culture un engrais vert à dominante de légumineuses. Ces plantes ont la particularité de capter l’azote présent dans l’air et de le stocker dans le sol durant leur cycle de croissance. Pour être plus précis, c’est plutôt une bactérie, appelée rhizobium, qui s’accroche aux racines de la légumineuse et établit avec elle une symbiose. Elle se loge dans des nodules, des sortes de poches racinaires, et se nourrit des sucres produits par la photosynthèse de la plante. Si quand on vous dit légumineuse vous pensez aux lentilles, vous n’avez pas tort. Mais en maraîchage, on va se concentrer sur des variétés qui produisent un peu plus de biomasse et ne sont pas forcément comestibles - le but étant ensuite de coucher le couvert pour ramener la matière carbonée au sol et alimenter le cycle de la fertilité : la féverole par exemple. Mais les légumineuses ne peuvent fournir qu’une quantité d’azote limitée. Et ce procédé nécessite d’alterner systématiquement une culture “rentable” avec un engrais vert.

Nodules racinaires de légumineuses

2. Favoriser les Micro-organismes Fixateurs d'Azote :Mais (nous direz-vous), cette proposition n’est-elle pas contradictoire avec le phénomène même de la faim d’azote ? Et bien non. C’est même tout le contraire, dès lors qu’on laisse faire la vie du sol. Nous avons mis en évidence, avec l’exemple des légumineuses, que certaines bactéries avaient la capacité de stocker l’azote au niveau des racines des plantes, donc directement dans le sol. Il existe plusieurs autres organismes vivant dans le sol qui ont cette capacité et peuvent permettre aux plantes de trouver l’azote dont elles ont besoin. Les champignons par exemple, ou encore certaines algues. Il s’agit souvent d’organismes microscopiques qui peuvent, nous l’avons vu, opérer des symbioses avec les végétaux pour trouver un confort de vie non négligeable (le gîte et le couvert comme on dit) mais aussi vivre librement dans la terre. Certaines des bactéries libres font de plus en plus parler d’elles, comme les Pseudomonas ou encore l’azoto-bacter, qui présente aussi la capacité de produire des hormones de croissance pour la plante, des vitamines B et d’améliorer la germination des semences. Enfin, l’étude des vers de terre a montré que le mucus dont ils sont enduits et qui leur permet de se déplacer dans leurs galeries, ainsi que leurs déjections, sont également riches en Azote.

Stimuler la Vie du Sol pour un Apport d'Azote Permanent

La dernière partie de l’équation consiste donc à comprendre comment favoriser la vie du sol et la présence des micro-organismes utiles. Plus une matière organique contient de carbone (plus elle est proche du bois), et plus elle est composée de lignine. Sa décomposition complexe nécessite alors des champignons et certains types de bactéries (les actinomycètes). En apportant beaucoup de matière carbonée, comme par exemple du BRF, on alimente tous les micro-organismes en ressources et en énergie ! On favorise des processus de décomposition lents, car décomposer du bois est beaucoup plus long que décomposer de l’herbe tondue, et on crée des conditions de vie durable pour une micro-faune, méso-faune et macro-faune en effervescence, attirée par cette abondance de nourriture. Et pour qu’il y ait en permanence de l’Azote dans votre sol, il faut beaucoup de vie, et qu’elle y soit durable !

Les Preuves Chiffrées de l'Enrichissement en Azote

Apporter de l’Azote grâce aux cycles naturels vous paraît difficile à croire ? En 2010, cette parcelle d’environ 1 hectare comptait à peu près 3900 Tonnes de terre arable sur ses 30 premiers centimètres (les plus riches pour les plantes). 300 Litres de Terre par m² multipliés par 1.3 (la densité du sol) et par 10 000 (nombre de m² dans 1 hectare). Le taux de matière organique (MO) mesuré en 2010 s’élevait à 1,4%. Entre 2010 et 2020, nous avons apporté sur la parcelle 45 camions de 10 tonnes de matière organique fraîche de type BRF (Bois Raméal Fragmenté), soit 450 tonnes de MO. Ces apports nous ont permis de relever le taux de matière organique de nos sols jusqu’à atteindre 8,8% en 2020 (c’est l’analyse de sol qui le dit, c’est pas nous). On en déduit alors qu’en 10 ans, nous avons stocké 150 tonnes de carbone sur cette parcelle ! Et en équivalent CO2 (il faut multiplier par 3,66), ça donne 514,7 Tonnes ! Les chiffres commencent à donner le tournis !

Bon, jusqu’ici il est question de carbone. Et l’Azote dans tout ça ? Ça va se compliquer un peu. Le rapport Carbone / Azote (qu’on appelle le rapport C/N) de la MO de notre sol est de 11,8. Cela signifie qu’il est composé de 11,8 fois plus de Carbone que d’Azote. La masse atomique du Carbone (C) = 12 et celle de l’Azote (N) = 14. Par rapport à 2010, nous avons gagné 7,4% de MO. Mais là où le calcul ne colle pas, c’est qu’avec nos 45 camions de MO fraîche, nous n’avons apporté que 2,236 Tonnes d’Azote ! Comme Christian de Carné-Carnavalet le fait remarquer dans l’ouvrage « Agriculture biologique, une approche scientifique« , en parlant des quantités d’azote libérées justement par l’activité biologique et les phénomènes précités, « si elles sont toujours données pour insignifiantes, placées bout à bout, elles finissent par donner le vertige ». Selon l’auteur, il faudrait apporter un maximum de 30 T de MO par hectare et par an pour compenser les 500 à 750 kg de minéraux captés par les légumes et exportés annuellement ainsi que les pertes naturelles liées à la minéralisation des humus. Vous l’aurez compris, pour vaincre la faim d’azote, passez en sol vivant !

Helene CHAMBAUT nous parle du stockage carbone

Les Coupe-Faim Contre la Carence en Azote

Puisque les plantes sont en manque de nitrates, il convient de compenser cette carence. Pour cela, l'utilisation d'un engrais azoté (sang séché, fiente de poules, urine diluée) est le moyen le plus rapide et le plus efficace. À moyen terme, l'apport d'éléments azotés sous le paillage est également une forme de parade : compost ou fumier mûr, déchets de cuisine, tonte fraîche… Enfin, il faut savoir que les plantes légumineuses (fèves, pois, haricots…) se nourrissent directement de l'azote atmosphérique grâce à des azotobacters vivant en symbiose dans leurs racines.

Facteurs Favorisant la Faim d'Azote et Comment les Gérer

Tout apport de matière organique "fraîche" (non décomposée) peut occasionner une faim d'azote. Les paillis végétaux sont donc les premiers concernés : paille, feuilles mortes, paillettes de chanvre ou de lin, BRF ou Bois Raméal Fragmenté (les puristes diront que le BRF n'est pas à proprement parler un paillage, mais qu'il s'agit plutôt d'un amendement organique ; toujours est-il qu'il déclenche quasiment à coup sûr une faim d'azote l'année qui suit sa mise en place, et ce même s'il n'est pas enfoui)… Un compost mal décomposé ou du fumier frais peuvent avoir les mêmes conséquences, raison pour laquelle on recommande souvent l'apport de "compost mûr" ou de "fumier bien décomposé".

Autre facteur pouvant induire une faim d'azote, sans que le jardinier puisse en être tenu pour responsable : au début du printemps, le sol est encore froid et la minéralisation de l'humus se fait mal. En effet, la minéralisation de l'humus par les bactéries du sol, réaction indispensable à la libération d'azote sous forme de nitrate (= azote utilisable par les plantes), fait intervenir des enzymes. Or, ces enzymes fonctionnent moins bien lorsqu'il fait froid : lorsque le sol ne s'est pas encore bien réchauffé mais que les plantes ont cependant déjà repris leur croissance, l'azote vient à manquer. Cette carence est cependant plus transitoire que dans le cas précédent : il suffit que le redoux arrive pour que la libération d'azote reprenne.

Solutions pour Prévenir et Lutter Contre la Faim d'Azote

Alors, faut-il renoncer à pailler ? Non, heureusement ! Car il serait bien dommage de ne pas faire profiter son jardin des bienfaits du paillage des sols alors que des gestes simples ou de bons réflexes évitent, ou du moins limitent, la faim d'azote et ses effets négatifs.

1. Apporter de l'Azote au Sol Avant le Paillage :On peut tout simplement apporter de l'azote au sol juste avant d'installer le paillage : compost (bien mûr !), fumier (bien décomposé…), engrais naturels riche en azote (corne broyée par exemple -le sang séché n'est pas recommandé car il libère son azote trop rapidement-), purin d'ortie…. On peut aussi, en anticipant suffisamment, semer des légumineuses bien en amont du paillage : elles stockeront l'azote atmosphérique dans les nodosités de leurs racines et le mettront à disposition des cultures suivantes.

2. Pailler au Bon Moment :Un paillage à l'automne ou à la fin du printemps est préférable à un paillage de début de printemps. En intervenant à l'automne, on laisse le temps aux micro-organismes de commencer la décomposition sans que les plantes n'en souffrent, soit parce qu'elles n'ont pas encore été installées (dans le cas des annuelles), soit parce que leurs besoins en azote sont faibles (entrée en phase de repos hivernal pour nombre de vivaces ou d'arbustes). Un paillage de fin de printemps est également moins "à risque", parce qu'en cette saison la plupart des plantes ont déjà bien développé leur feuillage (c'est la "fabrication" des feuilles qui requière le plus d'azote, leur simple maintien est moins dispendieux), et aussi parce que le sol est plus chaud et que, comme on vient de le voir, la minéralisation de l'humus et donc la libération d'azote se font mieux.

3. Aider le Sol à se Réchauffer Plus Tôt au Printemps :À défaut de douceur printanière, on peut aider le sol à gagner quelques degrés : culture surélevée (potager en hauteur, culture sur ados…), paillage de couleur sombre plutôt que claire (les teintes sombres emmagasinent l'énergie solaire sous forme de chaleur, tandis que les teintes claires réfléchissent la lumière et ralentissent donc le réchauffement du sol). Pour cela, on peut utiliser temporairement du plastique noir ou répandre du compost -de couleur naturellement foncée- en surface (coup double : apport d'azote + réchauffement du sol).

4. Planter les Vivaces, Arbres et Arbustes à l'Automne :Dans de nombreux cas, planter à l'automne, c'est bien mieux ! Et c'est vrai lorsqu'il s'agit d'éviter la faim d'azote chez des plantes : en les installant à l'automne, elles ont le temps de développer leur système racinaire en profondeur avant le printemps.

Illustration des différentes méthodes de paillage

Optimiser la Gestion des Apports pour Éviter la Faim d'Azote

Apporter avant de semer au printemps de la biomasse tendre, au rapport C/N faible : foin vert riche en légumineuses, compost, etc. On peut également utiliser des engrais minéraux azotés comme starter ou un peu après le semis. Bien choisir la date du paillis/mulch et la date du semis, pour laisser le temps aux micro-organismes de décomposer les végétaux et de minéraliser l’azote avant le développement de la culture.

Choisir des amendements équilibrés en carbone et azote : C/N entre 15 et 35, idéalement égal à 25. Déposer les résidus végétaux sur le sol sans les enfouir permet une assimilation plus lente et plus étalée du carbone, et réduit le risque de faim d’azote, même avec du BRF ou de la paille fraîche.

Favoriser la vie du sol dans l'ensemble, et notamment les champignons. Ceux-ci digèrent la matière organique grossière et abaissent son rapport C/N au passage et la rendent disponible pour les vers de terre et le reste de la macrofaune. Ils accomplissent donc la première étape de la décomposition. Une partie des bactéries du sol remplit aussi ce rôle, mais les champignons ont la particularité d'être beaucoup plus économes en azote et donc ils ne créent pas de faim d'azote. D’après la Chambre d'Agriculture des Pyrénées Orientales, le fumier de cheval provoquerait systématiquement une faim d’azote pendant la première année après épandage, peut-être parce qu’il contient souvent beaucoup de paille.

ATTENTION : ce calcul n'est valable que si le taux de matière sèche (pourcentage de matière n’étant pas de l’eau) est similaire pour les déchets considérés. Si ce n'est pas le cas, la pondération doit se faire en base à la matière sèche. Si votre objectif est d’enrichir le sol en azote pour votre prochaine culture, évitez les apports de matière organique trop riche en carbone, comme dit plus haut. Mais l’apport de matière riche en carbone permet entre autres d’améliorer le taux d’humus, sa stabilité et la structure du sol. Par ailleurs, dans la conférence Azote à volonté - faim d'azote et bactéries fixatrices d'azote, François Mulet estime que l’apport en très grande quantité de BRF pendant plusieurs années a provoqué la fixation de milliers d’unités d’azote dans ses sols sur le long terme.

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