Les prairies, qu'elles soient naturelles, semi-naturelles ou permanentes, représentent un pilier essentiel de l'agriculture, de la biodiversité et de la résilience face aux défis climatiques. Pourtant, leur maintien est loin d'être acquis, comme en témoignent les récentes évolutions réglementaires et les préoccupations des acteurs agricoles. Comprendre la complexité de ces écosystèmes et les enjeux liés à leur préservation est fondamental pour assurer un avenir durable à nos territoires.
Définitions et Diversité des Prairies
Avant d'aborder les défis et les solutions, il est crucial de distinguer les différents types de prairies. Le terme de "prairie permanente" est une dénomination administrative et juridique, définie par l'article 4 du règlement UE n° 1307/2013, comme toute surface où l'herbe ou d'autres plantes fourragères herbacées prédominent depuis au moins cinq années révolues (sixième déclaration PAC ou plus). Cette catégorie inclut également les landes, parcours et estives, même lorsque l'herbe ne prédomine pas traditionnellement, à condition qu'elles soient adaptées au pâturage et relèvent de pratiques locales établies.
Les "prairies temporaires", quant à elles, sont des superficies à base d'herbacées (graminées, légumineuses) fourragères. Elles peuvent être semées en culture pure (ray-grass anglais, dactyle…) ou en mélanges de graminées fourragères ou de gramées fourragères mélangées à des légumineuses fourragères. Elles sont exploitables en fauche et/ou pâture et leur flore est composée d'au moins 20 % de graminées semées. Ces prairies sont dites temporaires jusqu'à ce qu'elles aient donné six récoltes, c'est-à-dire jusqu'à leur sixième année d'exploitation.
Au-delà de ces classifications administratives, on distingue les prairies naturelles et semi-naturelles. Les prairies naturelles (primaires) sont des écosystèmes assez rares, parfois menacés, recensés au niveau de la zone paléarctique (région comprenant l'Europe, l'Afrique du Nord et l'Asie septentrionale). C’est le cas des steppes, des prairies alpines et arctiques et des prairies azonales. Elles peuvent abriter plus d’une centaine de plantes et produire durablement du foin.
Les prairies semi-naturelles correspondent à un pool naturel d’espèces dont l’assemblage dépend des pratiques agricoles. En Europe, elles font partie des écosystèmes les plus diversifiés, où il n’est pas rare d’observer entre 20 et 60 espèces de plantes à l’échelle du mètre carré. Elles ont pour origine généralement un défrichement ancien ou parfois un semis qui remonte à quelques décennies. Pour un botaniste, une prairie naturelle est un curieux concentré de toute la végétation qui peut pousser en bordure des bois, des milieux valorisés par l'élevage, soit par la fauche, soit par le pâturage.

Le Recul Alarment des Prairies Permanentes en France
Les prairies permanentes européennes représentaient environ 17% des surfaces terrestres européennes en 2015, une proportion en régression continue. En France, l’élevage est la principale activité qui permet le maintien des prairies, qui couvrent 29 % de la surface agricole utile française. Cependant, des régions spécifiques font face à des pertes préoccupantes.
En Normandie, plus de 50 000 hectares de prairies permanentes ont disparu depuis 2018, soit une baisse de 7,43 % en cinq ans. Cette diminution significative a conduit à un arrêté ministériel du 31 octobre 2023. Depuis cette date, la surface de prairies permanentes ayant trop chuté en Normandie et dans les Pays de la Loire, les agriculteurs de ces deux régions ont, jusqu’à nouvel ordre, interdiction d’y toucher. Cette mesure vise ainsi à objectiver et promouvoir les apports des prairies permanentes pour l'agriculture, la transition climatique et la préservation de la biodiversité.
Les Raisons de la Disparition et les Contraintes pour les Agriculteurs
Plusieurs facteurs contribuent au recul des prairies permanentes. Selon Anne-Marie Denis, présidente de la Fédération régionale des exploitants agricoles, « des prairies ont été retournées pour planter des protéines dans le but de restreindre l’importation de soja, dont le prix a explosé ces dernières années ». Cette pratique, motivée par des considérations économiques et une volonté d'autonomie protéique, a eu des conséquences directes sur la surface herbagère.
L'interdiction de conversion des prairies permanentes, bien qu'elle vise un objectif louable de préservation, engendre de nouvelles contraintes pour les éleveurs. Pour la Coordination rurale comme pour la Confédération paysanne, ce sont les éleveurs qui pratiquent les « rotations longues » de cultures qui vont trinquer. Jusqu’à présent, les éleveurs en système herbager pâturant, emblématiques du bocage normand, pouvaient gérer les rotations de leurs parcelles de cultures et de prairies comme ils l’entendaient. Cette gestion convenait bien à des systèmes à 75 % en herbe, comme celui de Gilles Delaunay, de la Confédération paysanne, éleveur à Saint-Hilaire-de-Briouze (Orne).
L'interdiction pousse certains agriculteurs à modifier leurs pratiques. Gilles Delaunay confie : « La prairie a un effet nettoyeur. Avec cette interdiction, je serai obligé de retourner les prairies tous les cinq ans, avant qu’elles ne deviennent « permanentes » ». Cette contrainte peut contredire l'objectif de durabilité et de préservation des sols. Charles Deparis, représentant de l’organisation des producteurs Gilot, ne décolère pas : « Il y a beaucoup de contraintes pour ceux qui font de l’herbe. Ceux qui font du maïs ne sont pas du tout impactés. On fait considérer la prairie comme une contrainte alors qu’on devrait la considérer comme un atout, surtout en Normandie. »

Une autre critique soulevée par Anne-Marie Denis est la méthode de calcul des taux de prairies permanentes : « On aurait aimé que le calcul des taux de prairies permanentes ne soit pas fait au niveau régional, mais au niveau national - si c’était le cas, il n’y aurait aucune région d’impactée ». Cette approche régionale crée des disparités et impose des restrictions à des régions qui, à l'échelle nationale, ne représenteraient pas un problème.
Les Apports Cruciaux des Prairies Permanentes
Les prairies, en particulier les prairies naturelles et semi-naturelles, offrent une multitude de services écosystémiques qui vont bien au-delà de la simple production fourragère. Elles sont de véritables réservoirs de biodiversité, des alliées contre l'érosion des sols et des acteurs clés de la transition climatique.
Un Havre de Biodiversité
Les prairies naturelles sont des écosystèmes extraordinaires en termes de diversité. Elles peuvent abriter plus d’une centaine de plantes, et il n'est pas rare d'observer entre 20 et 60 espèces de plantes à l’échelle du mètre carré dans les prairies semi-naturelles en Europe. Cette diversité floristique est la base d'une richesse faunistique considérable. Des populations d'orthoptères (criquets, sauterelles et grillons) très variées trouvent refuge dans les différentes hauteurs de végétation. Les pollinisateurs sont attirés par la disponibilité en ressources nutritives, pollens et nectars, et avec tous ces insectes, c'est aussi tout le cortège d'espèces associées qui prospère.
Ces milieux sont également des réserves de biodiversité précieuses sur des zones closes, protégées des actions humaines pour des raisons de sécurité, comme les 500 aérodromes surveillés par le ministère en charge de l’Agriculture.

Résilience Climatique et Santé des Sols
Les prairies jouent un rôle fondamental dans la résilience des écosystèmes face au changement climatique. Une bonne prairie naturelle repose sur un sol de qualité, un sol qui résiste mieux au changement climatique puisqu’il retient mieux l’eau. Les éleveurs qui adoptent ces pratiques constatent que leurs systèmes sont globalement plus résilients dans ce contexte.
De plus, les prairies naturelles ne tolèrent qu'un travail superficiel du sol, ce qui contribue à limiter l'érosion. Elles sont un excellent moyen de maintenir des sols sains et structurés. Les exploitants qui ont fait le choix de la prairie permanente, parfois en reprenant des exploitations travaillant en traditionnel avec beaucoup d'engrais et de labour, ont souvent constaté que la terre reprend le dessus après une période de patience.
Qualité du Fourrage et Santé Animale
Les prairies naturelles offrent une qualité floristique différente et plus appétente pour les animaux. Elles donnent un foin plus fin, qui sèche plus vite et perd moins d'éléments minéraux au séchage. Les bovins, en mangeant ce fourrage, profitent davantage et gagnent plus de poids de gain moyen quotidien dans la ration. Un bon foin maintient en forme le troupeau, car il agit sur la résistance du système immunitaire des brebis. Les prairies fleuries sont un atout majeur, car le foin est beaucoup plus équilibré et varié que celui de prairie temporaire.
Cette flore riche a également un impact positif sur la qualité des produits transformés, comme le fromage, influençant les bactéries lactiques et la flore d'affinage. Les fromages issus de ces prairies présentent souvent une flore très riche et sont de très belle qualité.

L'agriculture en faveur de la biodiversité
La Politique Agricole Commune (PAC) et l'Indemnisation des Pertes
Le maintien des prairies permanentes est la première des BCAE (Bonnes conditions agricoles et environnementales) dans la nouvelle Politique agricole commune (PAC). Cette reconnaissance souligne l'importance accordée à ces surfaces.
Un nouveau dispositif a été mis en place par la loi n°2022-298 du 2 mars 2022 portant réforme des outils de gestion des risques climatiques en agriculture. Ce dispositif institue de nouvelles modalités d'indemnisation des pertes de récoltes résultant d'aléas climatiques, reposant sur le partage équitable du risque entre l’État, les agriculteurs et les entreprises d'assurances.
La perte de récolte pour prairie s’appuie sur un indice de production fourragère produit par Airbus à partir d’images satellitaires. Cet indice est calculé à l'échelle de la commune et permet de déclencher automatiquement l'indemnisation en cas de sinistre, sans déclaration préalable de la part de l'assuré. Il s’appuie sur une référence historique étendue, remontant jusqu’en 2003, pour estimer les excès ou les carences de production de façon objective, grâce à des séries d’images satellite acquises tous les 10 jours qui permettent de suivre la production d’herbe tout au long de la saison culturale.
De façon transitoire, en attendant le déploiement du réseau des interlocuteurs agréés (pool d'assureurs) qui sera chargé de gérer l'Indemnisation des Sols Non Assurés (ISN) pour l'ensemble des surfaces en prairies à partir de la campagne 2024, le versement de l’ISN pour les surfaces en prairies non assurées reste exceptionnellement géré par les DDT(M) pour les pertes de prairie 2023. Dans ce cadre, la Politique agricole commune en 2023 s'applique sous les codes cultures PPH, PTR, MLG et SPH, et le niveau des pertes est mesuré par l’indice Airbus sur ces prairies. D'autres codes cultures sont également concernés par la Politique agricole commune en 2023 (LUZ, TRE, MLF, SAI, VES LOT).
Les exploitants déposeront une demande dans la plateforme AléaNat, en identifiant les communes où des pertes supérieures à 30% ont été constatées. Pour les exploitants non assurés, l’indemnisation baissera progressivement chaque année. Il est fortement recommandé de souscrire une assurance multirisque climatique, devenue essentielle face à la multiplication des aléas climatiques. Dans le cadre de la PAC, une aide est prévue pour l'assurance récolte, pouvant prendre en charge jusqu’à 70 % du montant des primes et cotisations de cette assurance, afin d’en faciliter l’accès. Pour les exploitants non assurés, il est nécessaire de désigner un interlocuteur agréé lors de la déclaration PAC, une désignation qui doit être effectuée chaque année, faute de quoi aucune indemnisation au titre de l’ISN ne pourra être versée.

Les Défis Climatiques et la Gestion des Prairies en Souffrance
Malgré les avancées en matière d'indemnisation, les prairies sont de plus en plus soumises aux aléas climatiques. Depuis le mois de mars, certaines régions connaissent une situation inédite du point de vue des précipitations. Bien que l'hiver ait été correctement pourvu en eau, les prairies sont restées en retrait au niveau de la production printanière. À l'échelle du réseau Pousse de l'herbe, le niveau de production du printemps a été déficitaire d'environ 30% par rapport à la moyenne de ces dix dernières années. Malgré des disparités locales, la conséquence reste un arrêt de production des prairies plus tôt et plus abrupt qu'à l'accoutumée. Cela amène à se poser la question de la gestion des prairies en souffrance, afin d'optimiser leur niveau de production global, ainsi que leur pérennité.
Valorisation et Préservation des Prairies Naturelles
Des initiatives sont mises en place pour mieux connaître et préserver les prairies naturelles. Certains parcs nationaux travaillent avec des agriculteurs de leur territoire afin de mieux les connaître, de conserver toutes les qualités agro-écologiques de leurs prairies, de les restaurer, voire d’en implanter de nouvelles à partir de leurs propres parcelles. La série "Paroles d'acteurs dans les parcs nationaux" a d'ailleurs commencé par deux films sur les prairies naturelles, mettant en lumière l'importance de ces écosystèmes.
Des concours sont également organisés pour valoriser ces pratiques. Le concours se déroule d'abord dans des territoires locaux, où des agriculteurs présentent des parcelles. Un jury local, composé de profils naturalistes, agronomes et apicoles, parcourt la prairie, évalue ses propriétés agro-écologiques et la contribution de la biodiversité à ces propriétés. Il élit un lauréat local et transmet son dossier pour la compétition nationale. Le jury national compare les candidats dans chaque catégorie. Le dispositif du concours a été testé et amélioré au fil des années et s'est ouvert à d'autres territoires agricoles en dehors des parcs nationaux ou des parcs naturels régionaux. L'APCA et les chambres d'agriculture ont rejoint le concours, ainsi que d'autres partenaires qui se retrouvent au sein du Comité national d'Organisation.
Ces initiatives reconnaissent le caractère esthétique des prairies fleuries, apprécié par tous ceux qui profitent du paysage, en plus de leurs nombreux services écosystémiques. Les prairies fauchées sont souvent dans un bon état, et il s'agit d'encourager les pratiques déjà existantes et de les maintenir telles qu'elles étaient autrefois, pour ne pas trop évoluer vers une intensification. Des dispositifs de contractualisation de mesures agro-environnementales et climatiques vont permettre de maintenir la pratique de la fauche, essentielle pour la gestion de ces milieux.
