
Le roman Belle du Seigneur d'Albert Cohen est bien plus qu'une simple histoire d'amour. C'est une fresque monumentale, une exploration profonde des passions humaines, une satire mordante de la bureaucratie internationale et un hymne vibrant à l'identité juive. Publié en 1968, alors que son auteur Albert Cohen, né en 1895 à Corfou, avait déjà 73 ans, ce chef-d'œuvre de plus de mille pages a immédiatement été plébiscité par la critique et le public, remportant le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il s'est imposé comme un monument de la littérature française, un ouvrage inclassable, génial, boursouflé, baroque et moderne, que Kessel a qualifié de "chef-d'œuvre absolu".
L'incipit saisissant, maintes fois cité et analysé, donne le ton dès les premières lignes : « Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire. À deux reprises, hier et avant-hier, il avait été lâche et il n’avait pas osé. Aujourd'hui, en ce premier jour de mai, il oserait et elle l'aimerait ». Cette entrée en matière, pleine de mystère et de détermination, annonce la complexité et l'intensité des thèmes abordés.
L'Amour Passionné : Entre Idéal et Illusions
Au cœur de Belle du Seigneur réside une histoire d'amour dévorante entre le ténébreux Solal et la lumineuse Ariane. Solal, numéro deux à la Société des Nations (SDN) à Genève, est un Don Juan, un grand séducteur. Il est un Français d'origine juive venu de l'île de Céphalonie, obsédé par sa proie. Ariane, quant à elle, est issue d'une vieille famille calviniste de Genève et est l'épouse d'Adrien Deume, un fonctionnaire belge de la SDN. Adrien, un personnage arriviste et oisif, obnubilé par sa carrière, mesquin, velléitaire, paresseux et vaniteux, est un médiocre touchant qui ne rêve que de grimper dans la hiérarchie. Lorsque Solal pose son regard sur Adrien, il ne saisit pas que c'est en réalité sa femme qu'il convoite.

La conquête d'Ariane par Solal est le moteur initial du récit. Il va tout faire pour la séduire, bien qu'Ariane résiste assez longtemps à ses avances. Albert Cohen nous plonge dans tous les stratagèmes mis en œuvre pour que l'un et l'autre se plaisent. Cette séduction est vive, brutale. Solal pénètre même dans la chambre d'Ariane, déguisé en vieux juif. Devant son rejet, il enlève son déguisement et lui annonce qu'il la séduira coûte que coûte : « Je t'aurais emportée en croupe glorieusement, vers le bonheur qui te manque. Mais je n'ai plus envie maintenant. Femelle, je te traiterai en femelle, et c'est bassement que je te séduirai, comme tu le mérites et comme tu le veux ». Il manœuvre habilement pour éloigner le naïf Adrien Deume, laissant ainsi libre cours à la passion amoureuse.
La passion qui naît entre Solal et Ariane est démesurée, presque irréelle. Ils se regardent sans cesse « dans le délire sublime des débuts », se perdant dans une douceur mutuelle. Ariane, décrite comme une « religieuse d'amour », avec ses « longues jambes chasseresses » et ses « seins fastueux », lui téléphone à trois heures du matin pour lui demander et lui dire qu'elle l'aime, ne se lassant pas de ce prodige d'aimer. Elle se déclare "la belle du seigneur". Solal et son Ariane, sont des « hautes nudités à la proue de leur amour qui cinglait, princes du soleil et de la mer, immortels à la proue ».
Quand la philosophie réhabilite la passion amoureuse
Cependant, Albert Cohen déconstruit cette vision idéalisée de l'amour. Pour lui, l'amour passion est impossible, une imposture, un mythe auquel il a pu sacrifier dans sa jeunesse. Solal lui-même l'explique : la conquête amoureuse oblige à faire étalage de « toutes ces babouineries, ces gorilleries » pour convaincre la femme, alors qu'il aurait tant aimé qu'elle vienne s'asseoir auprès de son lit, elle dans un fauteuil, lui couché et lui tenant la main ou le bas de la jupe, et elle lui chantant une berceuse. Solal rêve de n'avoir pas à séduire et rêve d'une femme à l'amour tout oblatif, « chimiquement pur ». Ce que Solal et Ariane vivent n'est qu'une parodie de l'amour, une perpétuelle mise en scène d'eux-mêmes, telles de glorieuses divinités d'un Olympe de l'amour. Chacun veut être parfait pour l'autre, mais ce désir de perfection finit par ternir leur amour.
La passion est destinée à mourir, confrontée à l'usure du quotidien et à l'ennui. Ariane et Solal n'auront de cesse de créer des artifices pour préserver une conception fantasmée de l'amour, s'acharnant à creuser ce sillon, au risque de s'y embourber. La fin du roman ne peut être que la mort. Ariane avoue à Solal qu'elle a eu un amant avant de le connaître, et Solal en meurt de jalousie, se montrant odieux. Le couple en arrive à se suicider, gorgé d'éther, dans une chambre du Ritz. Ce dénouement tragique souligne la vision cynique de Cohen sur les rapports passionnés.
Satire Sociale et Critique de la Bureaucratie
Au-delà de l'histoire d'amour, Belle du Seigneur est une fresque sociale grinçante et pleine d'humour. Albert Cohen jette un regard cynique sur la bureaucratie de la Société des Nations, une institution qu'il connaissait de l'intérieur pour y avoir lui-même travaillé. Le roman offre une critique universelle des grands organismes internationaux.
Le personnage d'Adrien Deume est l'incarnation de cette satire. Fonctionnaire à la SDN, il excelle dans l'art de la procrastination, un « paresseux émérite champion de la procrastination, catégorie B obsédé par son avancement en A ». Il est persuadé que tout repose sur les relations entretenues avec les supérieurs en dehors du travail. La description d'Adrien dans son bureau de la SDN est formidable : comment passer une journée entière à ne rien faire d'autre que soliloquer, admirer son agrafeuse, s'admirer dans le miroir, calculer ce qu'on gagne de plus qu'un fonctionnaire à Bruxelles. Cette obsession de la promotion et cette conviction concernant les voies y menant sont présentes à tous les niveaux de la hiérarchie.

Albert Cohen nous fait également entrer dans la peau de chaque protagoniste, explorant la pensée des autres personnages. Ariane apparaît comme une femme un peu idiote, naïve, nunuche, mais attachante. La mère par adoption d’Adrien est une vraie bourgeoise au sens propre du terme, tellement snob, pétris d'une stupidité bourgeoise et bien-pensante où il est inconvenant de dire à table que le potage est trop salé. Le roman se fait alors fleuve voire torrent de mots charriant leurs pensées, les personnages se parlant souvent longuement à eux-mêmes.
L'histoire se déroule avant-guerre (en 1935), et Cohen évoque aussi la lâcheté de la SDN qui licencie Solal, coupable d'avoir dénoncé les pays qui refusent d'accueillir les Juifs persécutés. En fustigeant la bêtise, c'est notre propre sottise qui nous saute aux yeux et nous emplit la bouche d'un goût amer. Le livre brise l'orgueil comme il brise l'amour passion.
L'Hymne à l'Identité Juive
Belle du Seigneur est aussi un monument de la littérature juive. On sent chez Solal une constante angoisse et une permanente oscillation entre le désir d'intégration et celui de rester fidèle à la judéité. Le roman est un hymne au peuple juif, particulièrement à travers les bouffonneries des cinq Valeureux, membres de la famille Solal. Ces cousins flamboyants voire grotesques, dont Mangeclous, objet d'un autre roman, s'expriment avec un verbe coloré et un geste excessif. Leurs dialogues sont d'une saveur unique.
La naine Rachel, la seule vraie amie de Solal, est également un personnage secondaire attachant qui contribue à cette dimension. Né à Corfou en 1895, Albert Cohen a émigré à Marseille en 1913 suite à un pogrom. Il a milité en faveur du sionisme et était même pressenti pour devenir ambassadeur d'Israël en 1948, une proposition que Paul-Henri Spaak, ami de Cohen, l'a dissuadé d'accepter en lui disant : « Israël peut trouver dix bons ambassadeurs, mais il n'y a qu'un Albert Cohen ». Cohen rêvait d'un amour biblique, dont sa mère restera toujours le modèle, contrairement à son père qu'il a rejeté. Il écrira : « Je me raconte une fois de plus que mon père n'est pour rien dans ma naissance et que je suis né de la magie d'un prince, d'un père magnifique que je ne connaîtrai peut-être jamais ».
Un Style d'une Audace Royale
Le style d'Albert Cohen est d'une audace royale mais d'une grande lisibilité. Il peut mêler de longs monologues intérieurs sans ponctuations, des tirades baroques, des répétitions et des morceaux d'anthologie drôlissimes. Malgré ses mille pages et quelques longueurs, le roman n'est pas la lecture difficile que certains craignent. Il possède un incroyable élan, une fièvre par moments, à l'image de sa démesure, et il entraîne le lecteur au fil de ses pages. Comme l'a noté François Nourissier à sa sortie en 1968 : « Si vous ne l'avez pas encore lu, n'hésitez plus ! C'est un roman comme une culture en produit une douzaine par siècle. » Il l'a comparé à Proust, Jouve, mais aussi Chaplin et les Marx Brothers.

Albert Cohen est né à Corfou en 1895. Sur les bancs du lycée à Marseille, il se lie d'amitié avec un certain Marcel Pagnol. En 1914, il quitte Marseille pour Genève où il entame des études de Droit, puis de Lettres, tout en commençant à militer en faveur du sionisme. Il avait déjà publié des romans baroques comme Solal et Mangeclous qui lui avaient assuré une notoriété auprès des intellectuels. En 1954, il publie Le livre de ma mère, un court récit, pur chef-d'œuvre, dans lequel il évoque sa mère pour sa nouvelle épouse. Albert Cohen ne voulait pas expliquer son œuvre, répondant quand on l'interrogeait sur sa manière de travailler : « je ne parle jamais des rapports intimes. On ne parle pas d'un acte d'amour ».
Belle du Seigneur n'est pas seulement un roman, c'est une expérience littéraire intense. Il parvient à faire sourire mais également à susciter de profonds bouleversements dans les réflexions du lecteur. Malgré sa longueur, il est immensément riche, un océan de passions dans lequel il faut se plonger.