La Bible, depuis les premiers récits de la Genèse jusqu'aux visions apocalyptiques, est intrinsèquement liée à l'image du jardin. Ce motif, omniprésent et récurrent, agit comme un fil rouge tissant ensemble les récits sacrés. Le Frère Christophe Boureux, dominicain, professeur en théologie fondamentale et systémique, et responsable de la gestion paysagère et forestière de la Tourette, une abbaye classée monument historique et patrimoine mondial de l’UNESCO, propose une exploration profonde et nuancée de cette symbolique jardinière. Pour lui, le jardin n'est pas seulement un décor, mais un véritable cheminement spirituel, une parabole divine.

Les Trois Jardins Fondamentaux : Une Trajectoire Spirituelle
Frère Christophe Boureux identifie trois jardins fondamentaux dans la Bible qui, ensemble, forment une parabole, une trajectoire en trois points essentiels de la relation entre Dieu et l'humanité.
Le premier est le jardin d’Éden, dépeint dans le second livre de la Genèse. C’est le jardin du commencement, le paradis originel où Dieu installe l'homme, un homme qui est « terreux », tiré de la terre, de l’humus. Dans ce lieu sacré, le Seigneur Dieu prend l’homme et le conduit dans le jardin d’Éden « pour qu’il le travaille et le garde ». Cette injonction divine confère à l'homme une fonction, un devoir sacré d'entretien, de cultivation et de protection. Le mot persan « Paradis », d'où dérive le nom du jardin, signifie d’ailleurs « ce qu’il y a derrière le mur », évoquant un lieu clos. Cependant, cette clôture, loin de réduire la liberté humaine, agit comme une protection divine contre la violence, un espace favorisant la liberté, l’épanouissement et la créativité.
Le deuxième jardin est celui de la résurrection. Dans l’évangile de saint Jean, Jésus apparaît à Marie Madeleine qui le prend alors pour le jardinier. Cette apparition est chargée d'une symbolique puissante. L’image du jardinier n’est pas anodine ; elle suggère une nouvelle genèse, un nouveau commencement après la mort, où Jésus, tel un nouvel Adam, prend soin de la création et de l'humanité. C’est une invitation symbolique envoyée à chacun à cultiver sa propre vie, à la manière d’un jardinier.
Enfin, dans l’Apocalypse, le jardin est transformé en ville. Cette métamorphose n'est pas une opposition, mais une continuité. Entre ville et jardin, le rapport est le même : chaque créature, chaque plante, y trouve sa place dans la recherche d’une harmonie au sein de laquelle la violence est canalisée. Le jardin apocalyptique se réduit à sa plus simple expression : un seul arbre qui fournit douze récoltes de fruits et dont le feuillage a des vertus curatives. Cet arbre devient ainsi un thérapeute, symbolisant la guérison et la subsistance dans la nouvelle Jérusalem.
Le Jardin comme Miroir de la Condition Humaine et Enseignement Spirituel
Le jardin, selon Frère Christophe Boureux, est un puissant miroir de la condition humaine et un lieu d'apprentissage spirituel profond.
Conscience des limites et de la mortalité : Le jardin nous rappelle constamment notre origine terrestre : nous naissons de la terre, et la terre est une matière périssable. Cette vérité simple nous confronte à notre condition humaine limitée, notre mortalité. Notre esprit est également limité, ayant besoin de temps pour s’épanouir pour un temps, à l’image de la fleur qui a une durée de vie circonscrite. Cultiver son jardin, c'est ainsi prendre conscience de ses propres limites, plus qu’une simple humilité.
La contrainte et l'effort : Le jardin enseigne également la valeur de la contrainte et de l’effort. Pour obtenir une belle plante, il faut du labeur, de la persévérance. La vie chrétienne, de la même manière, implique de recevoir la grâce, mais aussi d'y collaborer par l'effort. Cette notion s’étend à la gratitude que nous devons avoir pour l’héritage de la terre que les générations précédentes nous ont laissé, l'ayant travaillée et protégée par leur travail, bien que pas toujours parfaitement.
Libération de la consommation excessive et respect du monde : Si avoir un jardin permet d'apprendre à se libérer un peu de la consommation à outrance, l'essentiel, pour Frère Boureux, n'est pas tant de posséder un jardin que d’essayer de respecter le monde qui nous entoure, y compris les entités non-humaines avec lesquelles nous ne pouvons pas vivre. Il souligne l'importance de faire attention à ce qui nous entoure. Son propre travail de gestion des arbres, des prairies et des chemins au Domaine de la Tourette est motivé par la conviction que des personnes viendront s’y ressourcer, et que si les arbres, les oiseaux et les insectes y sont heureux, ce bonheur sera communicatif. Le rapport à la beauté est également crucial dans la recherche de l’agrément et d’une certaine harmonie entre les couleurs, les textures et les formes dans le paysage.

Les Plantes Bibliques : Compagnes Symboliques de l'Homme
Au-delà des jardins eux-mêmes, les plantes qui les peuplent jouent un rôle significatif et symbolique dans la Bible. Frère Christophe Boureux, passionné par ce sujet, a même publié un ouvrage plusieurs fois réédité en 2001, présentant 50 plantes de la Bible et leur symbolique. Il a redécouvert le plaisir du jardinage en ville, malgré ses origines rurales. Sa recherche sur les plantes bibliques, qui a même été citée par le Pape François concernant la symbolique de l'olivier, visait à encourager la création de jardins bibliques comme outils pédagogiques pour raconter les Écritures.
Cependant, Frère Boureux avertit que « La Bible n'est pas un livre de botanique ». Si les plantes y sont présentes en grand nombre, elles sont avant tout des compagnes de l'homme dans son parcours sur Terre et font partie du contrat d’alliance entre Dieu et ses créatures. Leur statut est inférieur à celui des animaux, les plantes ne possédant pas d’âme.
Plantes emblématiques et leurs significations :
- La vigne et le blé : Ces deux plantes sont parmi les plus emblématiques, symbolisant la nourriture, la vie, et le sacrifice eucharistique.
- L'olivier : Son huile précieuse est utilisée pour soigner, apaiser et administrer des sacrements, symbolisant la paix, la guérison et la consécration.
- Le figuier : Dans l’épisode où Jésus rencontre Nathanaël, le figuier témoigne de la capacité de l’homme à se mettre à l’écart pour lire la Bible, méditer la parole de Dieu et s’en nourrir. L’auteur explique que l’on trouve toujours un fruit dans l’arbre si l’on cherche bien dans le feuillage touffu, une figue qui apaise la faim, symbolisant la quête de sens de l’existence à travers les écritures saintes.
- Le sycomore : Déjà dans l’Ancien Testament, le prophète Amos prenait soin des sycomores. Le sycomore de Zachée est également très important, permettant au collecteur de s’élever malgré son aspect un peu « lourdeau ».
- Le caroubier : La parabole du fils prodigue (Luc 15, 16) mentionne ce dernier condamné à nourrir les porcs de gousses de caroubier. Cette mention révèle le génie du conteur qu'était Jésus, maîtrisant les codes des auditeurs de son époque. La graine de caroube, utilisée dès l’Antiquité par les bijoutiers et négociants en or pour peser le métal précieux, a donné son nom au carat. Aujourd’hui, la poudre de caroube est utilisée en diététique et cosmétique comme substitut du cacao, et la gomme de caroube (E410) comme épaississant dans l’industrie agroalimentaire.
Plantes mystérieuses et leur interprétation :
- Le buisson ardent de l’Exode : Cette plante mystérieuse qui fascine l'imaginaire depuis des millénaires a fait l'objet de tentatives d'identification à la fraxinelle, dont les glandes oléifères sécrètent des essences inflammables s'enflammant spontanément par temps chaud. Cependant, cette théorie ne convainc pas Frère Boureux.
- Les épines du Christ : Utilisées par les soldats romains pour tresser une couronne à Jésus, elles symbolisent la violence, la souffrance et le martyre. Il existe aujourd’hui une plante identifiée comme l’épine du Christ ou la couronne du Christ, mais il s'agit d'un arbuste d’origine malgache qui ne pousse pas en Terre Sainte.
Frère Christophe Boureux insiste sur le fait qu'il serait vain de vouloir associer les plantes bibliques à des plantes spécifiques du Moyen-Orient. « Elles ne sont pas inféodées à une zone géographique terrestre mais sont liées au milieu culturel des récits bibliques ».
- La mandragore : On la retrouve dans la Genèse (30, 14-16) et dans le Cantique des Cantiques (7, 13-14). Rachel, stérile, réclame à sa sœur Léa les plantes trouvées par son fils. Ces plantes, identifiées à la mandragore, se voyaient attribuer la vertu de fécondité en raison de la forme humaine de sa racine. La mandragore devient l’emblème de la tribu de Ruben, et son rôle aphrodisiaque, déjà connu en Égypte, est confirmé dans le Cantique des Cantiques. Le profil de la mandragore a largement contribué à lui conférer ces vertus.

Le Jardin : Un Lieu de Croisement et de Réflexion Théologique
Le jardin est un lieu de croisement, où le Ciel rencontre la Terre, balisé par les quatre points cardinaux, où toutes les entités vivantes cohabitent dans un savant équilibre voulu par Dieu. C’est un « microcosme dans un macrocosme » dont il est le reflet réduit. Frère Christophe Boureux, 66 ans, religieux dominicain et garde forestier depuis 2003 au couvent de La Tourette, près de Lyon, incarne cette connexion profonde avec la nature.
Le jardin est également un lieu important, traversant toute la Révélation, depuis le jardin du Paradis jusqu’à celui de l’Apocalypse, en passant par le jardin de la terre promise, celui du Cantique des Cantiques, puis par le jardin des Oliviers et celui de la Résurrection. « Tout commence dans un jardin », souligne Christophe Boureux. Le jardin foisonnant du Cantique des Cantiques est le lieu d’amour par excellence. Pourtant, le jardin peut aussi être un lieu de honte et de calomnie, comme avec le récit de Suzanne (Livre de Daniel, 13), ou un lieu d’angoisse et de mort, tel que Gethsémani. Mais, pour les chrétiens, il y a le jardin de la Résurrection, se référant à la Genèse, avec Marie-Madeleine reconnaissant Jésus comme le jardinier, le nouvel Adam. Le jardin est un lieu clos, protégé contre la violence du monde.
Dieu, le Jardinier Suprême
La Bible nous invite à voir Dieu comme un jardinier. Par sa Parole, il met les choses à leur juste place pour une création harmonieuse. Frère Christophe Boureux, à travers ses enseignements et son ouvrage « Dieu est aussi jardinier. La Création, une écologie accomplie » (publié aux Éditions du Cerf en 2014), nous offre une perspective enrichissante sur la manière dont la spiritualité et l'écologie sont intimement liées.
Son travail de recherche s'inscrit dans une tradition théologique riche, où des figures comme Thomas d'Aquin sont étudiées en profondeur. Les publications de Camille de Belloy, Rémi Chéno, Guillaume Cuchet, Pascal Marin, Marc Millais, Adriano Oliva et Olivier Riaudel, tous liés au domaine de la théologie, de la philosophie ou de l'histoire religieuse, attestent de la profondeur de la réflexion intellectuelle qui entoure ces sujets. Des thèmes tels que la connaissance de soi et de Dieu selon Thomas d'Aquin, la liberté de l'obéissance, la place de l'âme, la charité, la représentation de Dieu, l'approche chrétienne de l'écologie, l'interprétation des récits bibliques, le dépassement de l'incommensurabilité des traditions religieuses, la théologie contextuelle africaine, la fécondité de la métaphore linguistico-culturelle de George Lindbeck, l'histoire religieuse des sociétés occidentales, la critique husserlienne du naturalisme, le témoignage, la contre-philosophie de l'homme-machine, l'herméneutique, les sermons et la prédication de Thomas d'Aquin, l'édition critique de ses œuvres, la philosophie dans l'enseignement de la théologie, la métaphysique du mariage, la critique du panthéisme matérialiste, la théologie fondamentale, la théologie chrétienne des religions, l'anthropologie chrétienne, et la pensée de Karl Rahner, sont autant de contributions qui enrichissent le dialogue autour de la compréhension de Dieu et de sa création.
Le travail de Frère Christophe Boureux, à travers son engagement en tant que dominicain, professeur et gestionnaire paysager, nous invite à contempler la richesse des jardins bibliques comme une source inépuisable de sens, de beauté et de compréhension de notre propre rôle dans le vaste jardin de la création divine.