Le Lai du Chèvrefeuille : Tissage de la Matière de Bretagne et de la Fin’amor

Le Lai du Chèvrefeuille occupe une place singulière au sein des douze lais attribués à Marie de France, poétesse française du XIIe siècle liée à la cour d'Henri II Plantagenêt et d'Alinéor d'Aquitaine. Ce texte, le plus court de son recueil, s'inscrit dans la tradition de la « Matière de Bretagne » et du cycle arthurien, tout en proposant une réécriture novatrice de l'histoire de Tristan et Iseut.

Manuscrit médiéval illustrant Tristan et Iseut dans la forêt

L'écriture de la tradition : sources et transmission

Marie de France prend le parti d'exposer ses sources, qu'elles soient orales ou écrites. Elle souligne que l'histoire est conservée par ailleurs sous déjà bien des formes, témoignant d'une volonté d'ancrer son récit dans une mémoire collective. Elle mentionne avoir entendu réciter plusieurs fois le lai et l'avoir trouvé en écrit. Cette démarche atteste de la richesse de la légende, que nous analysons par l'étude de la métaphore et des différentes versions (Thomas, Béroul, anonymes).

L'auteur du Lai du Chèvrefeuille s'appelle Marie de France. Elle était une poétesse française qui a vécu au XIIe siècle. Contemporaine de Chrétien de Troyes et des troubadours occitans, Marie a fait de ses Lais (de 1160 à 1175) des hymnes à l'amour, et plus précisément à l'amour courtois, celui qui était en usage à la cour du roi Arthur. Le merveilleux y est omniprésent, car ce sont bien des contes dont on retrouvera la trame dans des légendes ou des histoires racontées par des auteurs plus récents.

On y suggère même que certains héros de légendes auraient eux-mêmes raconté les histoires. Ainsi, ce serait Tristan, le Tristan aimé d'Yseut, qui parce qu'il était barde, aurait composé ce délicieux « Lai du Chèvrefeuille ». Tristan, chassé de la cour du roi Marc, apprend que Guenièvre voyage avec celui-ci. Connaissant le chemin du cortège royal, il décide de profiter de l'opportunité pour graver un message sur une baguette de noisetier.

La profondeur du déploiement de l'analogie végétale

Le titre de ce lai vient de cette analogie entre le chèvrefeuille enroulé autour du coudrier et les deux amants ; ce symbole est très fort et constitue véritablement le cœur du lai. Tristan coupe une branche de coudrier, la taille carrément et la fend en deux ; sur chaque côté de l'épaisseur, il écrit son nom avec un couteau, puis met les deux branches sur le chemin, à peu de distance l'une de l'autre.

Si l'arbre vient à mourir, le chèvrefeuille éprouve sur-le-champ le même sort. Ainsi, belle amie, est-il de nous. La reine montée sur un palefroi arrive enfin ; le bâton sur lequel était écrit le nom de son ami frappe ses regards ; elle voit le nom de Tristan qui ne peut être éloigné. Il est en lui-même l'enroulement du chèvrefeuille et du coudrier. Les mots se répondent. De surcroît, le texte se déploie et ce chiasme vient s'enrouler autour de lui. Le lai mime ce qu'il raconte. Il est une forme de calligramme, non pas sur la forme, mais sur le fond.

C'est l'analogie qui crée le texte. Le lai est donc construit autour de cette image : il est une continuité parsemée de détours. Le chèvrefeuille s'enroule autour de lui, la rencontre est une sorte de contournement. Tristan apprend qu'Iseut ira à Tintagel grâce à un détour. Cette articulation linéaire est renforcée encore par le lai qu'écrit Tristan : le récit entre en symbiose avec la musique. Ce texte est fait d'unions. De plus, chaque action est un détour, il n'y a pas de rupture. Tout se tient.

Diagramme représentant l'analogie entre le chèvrefeuille et le coudrier

La portée symbolique et performative du texte

Le lai du Chèvrefeuille aborde l'histoire d'un amour interdit entre Tristan, le neveu du roi Marc de Cornouailles, et l'épouse de ce dernier, Iseut. Tristan est le parfait chevalier, « glorieux vainqueur du Morholt », le géant qui réclamait un horrible tribut humain au roi Marc. Iseult, « la fille aux cheveux d'or » convoitée par le roi Marc, est décrite par Tristan : « Elle est, sans conteste, la plus belle et la mieux enseignée. Elle excelle dans le chant et le jeu des instruments et elle a appris de sa mère les vertus secrètes des herbes, des fleurs et des racines, en sorte qu'il n'est point de meilleur médecin que cette jeune fille. »

Le roi Marc est tolérant, intelligent et il a pitié. C'est un personnage influençable, indécis, pathétique. Il est un roi impulsif, son pouvoir et son autorité sont contestés. Tristan, lui, est fidèle et bienveillant. C'est un chevalier preux et rusé. Il est très courageux et intelligent. Tristan place l'honneur avant toutes vertus. Il ne se met jamais en colère. Tristan est un homme bien fait de sa personne, doué d'un charme qui plaît aux femmes : il a des épaules larges, il est athlétique et agile, il a une carrure puissante.

Yseut est jeune, mince et elle est de taille moyenne. Elle a un visage parfait : des yeux bleus étincelants, un teint pâle et des cheveux dorés. Yseut est une femme très douce et elle souhaite le bonheur de son entourage. Tristan a trahi son roi et le « code des chevaliers » en ayant une relation avec sa femme. Cet extrait montre que l'amour d'Iseut la Blonde pour Tristan est hors du commun. Le fragment « Je ne puis longtemps retenir ma vie » annonce que Tristan arrête de se battre pour demeurer en vie ; il décide de se laisser mourir. Le champ lexical suivant montre la souffrance physique et morale de Tristan et accentue toute l'affliction qui le mènera à sa perte : « plaie », « souffre », « martyre », « soulager », « espérant », « tourment ».

La structure narrative et l'économie du récit

Marie de France pratique l'écriture de la brièveté. Elle raconte rapidement les événements tout en insistant néanmoins sur les détails de la véritable légende de Tristan et Iseut. Par exemple, à partir du vers 79 : « La reïne vait chevachant. Ele esgardat tut un pendant, Le bastun vit, bien l'aperceut, Tutes les lettres i conut ». On voit Iseut remarquer le bâton. Et pourtant, il n'y a presque pas de verbes d'action, l'action est dépouillée. De même, lorsque les deux amants se retrouvent, ils ne rencontrent aucune difficulté. Ce récit est une suite logique.

Carte de la Cornouailles et de la forêt de Tintagel

Tristan, après avoir été banni du royaume par le roi Marc, décide de revenir quand même « en Cornwaille » où vit la reine. Il apprend par la suite qu'Iseut se rendra, accompagnée de son époux, à une fête à Tintagel et qu'elle passera donc par la forêt où il se cache. Il décide de couper une baguette de coudrier et d'inscrire dessus au couteau son nom et un message. Iseut le trouve, comprend le stratagème et ainsi les deux amants passent un bref moment ensemble.

Cette écriture n'impose pas un sens et nous renvoie en définitive à notre propre miroir. Marie de France réactualise la légende de Tristan et Yseut à travers la matière de Bretagne et le cycle arthurien. Avec un thème (une fin'amor dans la forêt) et une structure (octosyllabes plats) traditionnels, elle réalise pourtant un lai parfaitement novateur où le symbole est crucial et performatif. Au fond, l'écrit devient un moyen de surmonter le désir inaccompli ; il est le remède du deuil d'un désir.

Les lais du moyen-âge de Marie de France : Troubadours et fées

L'influence des archétypes médiévaux

À côté des grands romans en vers et en prose, l'univers celtique a inspiré de nombreux textes courts, généralement en vers de huit pieds, dont le sujet est le plus souvent amoureux et qui font une large part au merveilleux : fées, enchantements, loups-garous. On les appelle des « lais ». Beaucoup sont anonymes, mais douze ont pour auteure Marie de France. Le Lai du chèvrefeuille relate, en à peine plus de cent vers, comment Tristan et Iseut parviennent à communiquer par un message inscrit sur une branche de coudrier.

Les derniers mots du lai sont le symbole de l'amour impossible et éternel qui unit Tristan et Iseut : « Belle amie, ainsi est de nous : ni vous sans moi, ni moi sans vous ! » Cette phrase d'amour est conservée par ailleurs sous déjà bien des formes. Le « coldre » était aussi utilisé comme nom féminin, « la coldre », ce qui renforce l'aspect symbolique de l'union. Si certains y voient une portée phallique, c'est admettre des visions psychanalytiques entièrement modernes dans un écrit antique. Il ne s'agit pas de cela, ni d'un quelconque élément venant briser une harmonie initiale.

L'histoire en elle-même est un détour : Iseut doit se détourner de sa route pour aller retrouver son amant. « Descendre pour se reposer. Cil unt fait sun commandement. » Marie de France, au XIIe siècle, est considérée comme la première femme écrivain française. Elle a su transformer une légende tragique en un moment de suspension poétique où le langage, gravé dans le bois, devient le garant de la pérennité du sentiment amoureux.

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