Le tricot comme prisme social : des pelotes aux pavés

Le tricot, souvent relégué dans l'imaginaire collectif au rang de loisir domestique féminin, est une pratique bien plus complexe qu'il n'y paraît. Entre héritage culturel, marqueur de genre et nouvelle forme d'expression urbaine, il interroge notre rapport aux activités manuelles et à la hiérarchisation des valeurs dans une société consumériste.

Une construction genrée des loisirs

Dans notre société, les loisirs ne sont pas neutres. Ils portent en eux les stigmates de nos constructions sociales. En observant les pratiques quotidiennes, on constate une partition nette : d’un côté, des activités « typiquement féminines » comme le tricot, la couture ou la poterie ; de l’autre, des activités « masculines » comme le trail, le bricolage ou le sport de compétition.

Cette distinction commence dès l’enfance. Malgré les discours progressistes sur l’égalité, les modèles parentaux continuent de transmettre des schémas genrés. Papa ne tricote pas, il bricole. Maman tricote, décore la maison, ou fait de la poterie. Ces activités deviennent des marqueurs d'appartenance à un groupe social. Cette hiérarchie des loisirs a un impact concret sur la vie professionnelle et sociale. Un homme qui mentionne le bricolage sur un CV ou qui parle de football avec ses collègues s'insère dans un code de sociabilité « virile » valorisé. À l’inverse, le tricot est souvent perçu comme un loisir dévalorisé, voire « un truc de filles ». Cette dévalorisation explique pourquoi, pour beaucoup de femmes, il est devenu une stratégie d'évitement : pour s'intégrer, il faut parfois renoncer aux activités dites féminines et adopter les codes masculins, perçus comme plus « cools » ou légitimes.

Le "Yarn Bombing" : quand la laine investit la rue

Loin de se limiter au salon, le tricot a trouvé une nouvelle vie dans l'espace public grâce au « tricot urbain », ou yarn bombing. Ce mouvement, qui s'inscrit dans la lignée du street art, consiste à recouvrir le mobilier urbain - bancs, troncs d'arbres, statues, poteaux - d'ouvrages en laine ou en crochet.

Une installation colorée de tricot urbain sur un arbre en milieu citadin

Le yarn bombing a été démocratisé au début de notre siècle sur le continent américain. La figure emblématique de ce mouvement est l'américaine Magda Sayeg, qui a eu l’idée de recouvrir la poignée de porte de sa mercerie à Houston en 2005. L'objectif est clair : humaniser et habiller les éléments du paysage urbain pour les rendre moins impersonnels. La rue devient alors un lieu d'exposition grandeur nature et gratuit. Contrairement au graffiti, qui peut être perçu comme une dégradation, le tricot urbain est souvent vu comme une intervention douce et éphémère. En France, cette pratique a commencé à se diffuser en 2012, notamment lors du festival d'art urbain Artaq à Angers, et se poursuit aujourd'hui à travers des projets collaboratifs comme « tricot urbain, tissons du lien » à Bruz ou des initiatives hospitalières.

Les bienfaits du tricot : une "tricothérapie" reconnue

Au-delà de son aspect artistique ou social, le tricot possède des vertus thérapeutiques documentées. De nombreuses études scientifiques, dont celles publiées dans le Journal of Occupational Therapy, soulignent que le tricot contribue au bien-être et à la réduction du stress.

La pratique agit comme un processus parallèle entre l'esprit et les mains, favorisant une forme de méditation active. Pour les ergothérapeutes, c'est un outil puissant pour redonner confiance en soi. En travaillant sur la coordination oculo-motrice et la concentration, le tricot permet de mesurer ses progrès, de se sentir utile, et de stimuler des capacités cognitives essentielles. Des recherches de la Mayo Clinic ont même suggéré que ces activités manuelles pourraient réduire les risques de pertes de mémoire chez les personnes âgées, tout en entretenant la souplesse des articulations des mains.

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Les enjeux du langage et de la représentation

La perception du tricot est aussi le reflet de notre langage. Lors de la Coupe du monde de football féminin en 2019, des propos tenus par un journaliste ont suscité l'indignation. En parlant d'un « jeu léger de jambes pour faire, comme les garçons, du tricot sur la pelouse », le commentateur a illustré le sexisme latent qui entoure cette pratique. Le terme « tricoter » est certes utilisé dans le jargon sportif pour désigner un joueur habile avec ses pieds, mais son association ici avec le genre féminin a révélé une hiérarchie où le tricot est utilisé comme une insulte ou une métaphore de la futilité.

Pourtant, le tricot n'est ni futile, ni exclusivement féminin. C'est une technique, un savoir-faire, et un langage. Qu'il s'agisse de participer à des opérations solidaires - comme l'opération « petit bonnet, bonne action » qui a vu des centaines de milliers de créations envoyées - ou de transformer l'espace urbain, le tricot est un acte d'engagement. Il est temps de déconstruire cette hiérarchie des loisirs. Que l'on soit amateur de pelotes de laine ou non, reconnaître la valeur de ces activités, c'est aussi refuser que le genre dicte la légitimité d'une passion ou la valeur d'un individu dans la société. En sortant le tricot du cadre restreint du foyer pour l'amener dans la rue, les adeptes du yarn bombing prouvent que la laine peut aussi être un matériau de revendication, de création et de lien social.

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