L'Hydraulique Royale : Le système des eaux des jardins de Versailles

Peu de merveilles architecturales captivent l'imaginaire comme le château de Versailles, et les récits corollaires d'intrigues et de scandales sur fond d'extravagante opulence. Le site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO est célèbre pour sa magnifique galerie des glaces, les luxueux appartements royaux et peut-être surtout pour ses 55 fontaines, dont l'eau s'élève vers le ciel, avant de retomber vers la terre pour former de vastes tableaux aux accents mythologiques. Si le château, selon le désir de Louis XIV, faisait pâlir d'envie les autres rois et reines européens, ses fontaines n'ont pas toujours été aussi spectaculaires. Construit sur un terrain marécageux, le domaine de Versailles présente le paradoxe de manquer d'eau. À Versailles, où tout est à faire, au milieu d'obstacles qui paraissent invincibles, André Le Nôtre, Premier jardinier du Roi-Soleil, se surpasse pour « domestiquer la nature ».

Vue aérienne des jardins de Versailles avec ses nombreux bassins

Le défi technique au XVIIe siècle

À la fin des années 1600, Louis XIV, fortement marqué par la Fronde, une insurrection durant laquelle peuple et noblesse ont défié l'autorité royale, souhaite s'éloigner de Paris et transformer le pavillon de chasse de son père en une résidence digne d'un « roi soleil ». Seulement voilà, la zone marécageuse enclavée était loin de toute source susceptible d'alimenter ses plans d'eau, qui étaient non seulement en vogue à l'époque, mais « remplissaient également un rôle politique, exprimant aux yeux des visiteurs la vitalité artistique, la puissance et la richesse de la monarchie française ».

Au XVIIe siècle, les connaissances en hydraulique ont peu progressé depuis l'empire romain et c'est un véritable défi lancé aux ingénieurs de cette époque que de faire venir l'eau à Versailles. Il n'existe que des dénivellations très faibles et les moyens techniques étaient rudimentaires. Les tuyaux étaient faits de troncs d'arbres forés, de cuivre, de poterie, qui ne résistaient pas à de fortes pressions. Quant aux conduites en plomb, elles contenaient trop d'impuretés et cédaient régulièrement. La volonté de Louis XIV a donc permis le développement de la science hydraulique. La quête de l'eau nécessite d'aller si loin, que de nouvelles lunettes de visées sont mises au point afin de réaliser, avec une précision jamais atteinte, les tracés et mesures de hauteur des terrains environnants.

La Machine de Marly : Une révolution technologique

Pour le défi aquatique que représentaient les fontaines du domaine de Versailles, Louis XIV fit appel aux ingénieurs belges Arnold de Ville et Rennequin Sualem. Le plan était d'acheminer l'eau de la Seine sur une élévation abrupte jusqu'à un aqueduc, via plusieurs réservoirs, pour alimenter les fontaines et les points d'eau non seulement de Versailles, mais aussi du château de Marly, pavillon royal et palais des plaisirs de Louis XIV. Après trois ans de plans et ébauches, la construction de la Machine de Marly, un gigantesque dispositif de pompage des eaux de la Seine, commença en 1681.

Il s'agit d'un monstre : 14 grandes roues dentées de 12 mètres de diamètre chacune, entraînées par la Seine, actionnaient trois séries de mécanismes qui entraînaient 64 pompes puisant l'eau de la Seine et la remontant dans un premier réservoir à mi-pente, à 45 mètres au-dessus du fleuve. Au total, ce sont 257 pompes qui sont construites pour remonter l'eau de 163 mètres depuis le bord de la Seine jusqu'à l'aqueduc. Le chantier aura duré quatre ans, occupé 1 800 ouvriers et consommé 100 000 tonnes de bois.

Machine de Marly, 1684

L'architecture hydraulique et les aqueducs

Une fois les eaux montées à l'aide de la fameuse machine, il fallait les acheminer jusqu'à Versailles. On fait appel à Jules Hardouin-Mansart, l'architecte de la galerie des glaces, des grandes écuries, de la seconde orangerie et du bosquet de la Colonnade. On lui confie la construction d'un aqueduc, celui dit de Louveciennes ou de Marly, qui existe encore de nos jours. Long de 640 mètres, l'aqueduc occupera les ouvriers de 1681 à 1686. Mais il faut encore de l'eau et pour récupérer celles du plateau de Saclay, le Roi demande à Jules Hardouin-Mansart de construire un aqueduc, celui de Buc, qui conduira l'eau par gravité jusqu'à Versailles. D'une longueur de 580 mètres et haut de 45 mètres, cet ouvrage est encore en bon état.

Parmi les tentatives les plus ambitieuses, Vauban creuse une tranchée de 39 km de longueur, le canal de l'Eure, qui atteint la ville de Maintenon. Là, il faut franchir la vallée et 22 000 soldats se lancent dans une construction gigantesque pour l'époque : un aqueduc de cinq kilomètres de longueur et 50 mètres de hauteur. Le travail ne sera jamais terminé car les troupes doivent rejoindre leurs bases pour défendre les frontières. Les eaux de l'Eure n'atteindront jamais Versailles et les restes de cet aqueduc sont encore très visibles à Maintenon.

Dans le ventre de Versailles : Le réseau souterrain

Sous les jardins existe aussi une merveille d'ingéniosité : un formidable réseau hydraulique, à 80 % d'époque, destiné à alimenter bassins et fontaines. Guillaume Acarregui, travaillant au service des fontaines de Versailles, explique : « Il y a autant de choses à voir au-dessus qu'en dessous ! ». Pour alimenter bassins et fontaines de ce lieu dépourvu d'eau, Le Nôtre et les frères Francine, ingénieurs d'une famille de fontainiers italiens, ont mis en place, au XVIIe siècle, un incroyable et complexe réseau hydraulique : trente-cinq kilomètres de canalisations, « à 80 % d'époque », courent sous le parc.

D'interminables réseaux de tunnels, parfois étagés sur deux niveaux, où l'on progresse courbé. Des tuyaux s'élancent dans toutes les directions. « Au-dessus de nous, le bassin de Latone ! », lance Guillaume. Les tuyaux alimentent les dizaines de jets du bosquet, et qui, d'ici (on est au centre du jardin), partent en tous sens pour fournir l'eau d'autres fontaines. Certaines canalisations, assemblées par des joints d'étoupe et de cuir, arborent une fleur de lis gravée, signe que ces tuyaux de fonte sont bien d'époque.

Les fontaines emblématiques et leur symbolique

Le bassin d'Apollon est l'une des 55 pièces d'eau du château de Versailles. Le Char du Soleil, groupe central du bassin en plomb doré, a été réalisé en 1668-1671 par Jean-Baptiste Tuby, d'après un dessin de Le Brun. Le char d'Apollon émerge de l'eau, tiré par quatre chevaux. Le bassin de Latone, inspiré par Les Métamorphoses d'Ovide, illustre la légende de la mère d'Apollon et de Diane protégeant ses enfants contre les injures des paysans de Lycie. Le groupe central en marbre, sculpté par les frères Marsy, représente Latone et ses enfants.

Le bassin d'Apollon au lever du soleil

Le bassin de Neptune, nommé alors pièce d'eau sous le Dragon, ou pièce des Sapins, compte aujourd'hui quatre-vingt-dix-neuf jets qui constituent un extraordinaire ensemble hydraulique. Le bassin du Dragon représente un des épisodes de la légende apollinienne : le serpent Python, qui fut tué d'une flèche par le jeune Apollon. Le jet d'eau principal s'élève à vingt-sept mètres de haut, c'est le plus haut des fontaines des jardins de Versailles.

L'art des fontainiers aujourd'hui

Les fontainiers de Versailles sont chargés de préserver, restaurer et restituer le patrimoine hydraulique du domaine. Un métier impliquant la maîtrise des techniques du XVIIe siècle - telles que la soudure à la louche - et l'usage de technologies de pointe. Ils sont aujourd'hui sept, au service des fontaines de Versailles, Trianon, Marly et Saint-Cloud, à veiller, dans les coulisses du parc, au bon fonctionnement des infrastructures et à leur restauration.

La plupart des fontaines fonctionnent toujours manuellement, grâce à une clef lyre d'époque. Celle-ci permet de tourner le carré placé au-dessus des vannes « types Versailles », ayant la particularité de s'ouvrir dans le sens des aiguilles d'une montre. Cette union des techniques traditionnelles et des technologies contemporaines se retrouve également dans l'organisation du cheminement de l'eau. S'il se fait toujours essentiellement comme à l'époque de Louis XIV, via la force gravitaire, des pompes modernes ont été installées pour fonctionner en circuit fermé : elles refoulent l'eau du Grand Canal vers le réservoir de Montbauron, d'où elle s'écoulera à nouveau progressivement. Le réseau souterrain actuel compte 35 kilomètres de canalisations permettant à 9 000 m³ d'eau de fuser dans les 55 bassins et fontaines pour 2h30 de spectacle.

Les grandes eaux : Histoire et modernité

Les premières « Grandes Eaux » de Versailles ont lieu le 27 avril 1666. Il s'agit alors d'ouvrir simultanément l'ensemble des fontaines et bassins. Depuis plus de 350 ans, les fontaines et bassins jouent les eaux créées par Louis XIV, et donnent vie aux jardins peuplés de dieux mythologiques. Mais c'est au cours du XIXe siècle, que naissent les spectacles des Grandes Eaux telles que nous les connaissons aujourd'hui.

Spectacle des Grandes Eaux nocturnes à Versailles

Aujourd'hui, les Grandes Eaux Musicales offrent le spectacle voulu par Louis XIV. Tous les week-ends d'avril à novembre, les bosquets habituellement fermés se dévoilent aux visiteurs. Les talkies-walkies remplacent dorénavant les sifflets pour l'ouverture synchronisée de tous les bassins et fontaines par les équipes. Tandis que le fontainier chargé de la « conduite générale » s'assure du bon fonctionnement de l'ensemble du réseau hydraulique, contrôle l'ouverture ainsi que la qualité des jeux d'eau. Les samedis de juin à septembre, s'ajoutent les Grandes Eaux Nocturnes pour lesquelles les jardins à la française se parent de mille feux. Bosquets, fontaines et bassins, mis en eau et en lumière au rythme de la musique du Roi-Soleil, se découvrent en 2 h 30 de promenade féerique.

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