Éloge des mauvaises herbes : Les liens qui libèrent

Dans un monde où tout doit être normé, catalogué, mesuré, homogénéisé, l'idée même de résistance prend des formes inattendues. Paru après les opérations d’avril qui ont procédé à la normalisation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, l’ouvrage Éloge des mauvaises herbes. Ce que nous devons à la ZAD, dirigé par Jade Lindgaard, s'impose comme une archive vivante et un manifeste politique. Conçu comme un livre de soutien, il compile des textes d’intellectuel-le-s, invité-e-s à dire ce que la découverte de la ZAD leur a fait, qu’ils ou elles y aient passé du temps ou pas. Cet ouvrage permet de prendre conscience d’un réseau de solidarités aux cultures politiques diverses, agissant comme une percée de mauvaises herbes dans un paysage artificialisé, calibré et bétonné.

Une vue panoramique de la zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes montrant la cohabitation entre terres agricoles et habitats alternatifs

La ZAD comme laboratoire du commun

Pour la première fois, des intellectuels, des artistes et des écrivains prennent parti pour la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Ils expliquent que la « zone à défendre » est bien plus qu’un bout de bocage. Sur la ZAD, on existe en commun et on cohabite avec la nature. On partage des rêves et des outils. On sort de l’emprise du marché en construisant sa cabane en terre-paille. On redonne du sens au travail en élevant des vaches et en prenant soin de la forêt. On échappe au couperet de l’État en cultivant les solidarités et l’accueil. On lutte en dormant et on prépare les alternatives en occupant des terres.

De texte en texte, l’image court toute récente, des énormes bulldozers venus, avec plus de 2 000 gendarmes armés, détruire les cabanes et plantations fragiles de 300 habitants. Les noms des lieux démantelés ou en sursis se retrouvent dans l'ouvrage, comme si l’écriture se faisait l’arche de Noé d’un passé non pas tout à fait détruit, mais fragile, et porteur de possibles. Manifestement, c’est la possibilité d’un monde meilleur, autre qu’imposé par le réalisme capitaliste, d’une vie sociale à échelle de démocratie directe et parlée, d’un lien ré-habité avec une nature vulnérable et ses « autres qu’humains », que ce livre souhaite faire entendre.

Polyphonie des luttes et solidarités internationales

Le recueil, préfacé par David Graeber, réunit des contributions variées, notamment celles de Virginie Despentes, de la poète Nathalie Quintane, du philosophe des sciences Bruno Latour, de l’écrivain de science-fiction Alain Damasio, de la militante afro-féministe Amanda Gay, des éco-féministes Vandana Shiva et Starhawk, et du bédéiste Wilfrid Lupano. Tous sont des sympathisants, et la plupart sont passés à la ZAD à l’invitation de sa bibliothèque, le Taslu, ou lors de la fête du 18 février.

L'ouvrage y parvient en faisant notamment intervenir des voix de militant-e-s solidaires, non francophones, qui rappellent que la ZAD, dans son souci de la démocratie et de la terre, n’est pas seule. Il existe une internationale, plus ou moins heureuse, des entreprises locales (au Rojava, au Sikkim), qu’on peut se mettre à son écoute : elle parle plusieurs langues, s’abreuve à plusieurs cultures politiques, dont certaines inspirées de spiritualités par lesquelles on aurait tort de ne pas se laisser, au moins un peu, désorienter. Cette polyphonie peut constituer une force considérable.

Schéma illustrant le réseau mondial des zones de résistance et des alternatives locales interconnectées

Tensions et réflexions sur la parole politique

L’ouvrage ne se contente pas de célébrer ; il souligne également les contradictions inhérentes à toute tentative de vie commune. Au sein de l’éloge, des télescopages apparaissent. L’un souligne qu’il avait rarement vu assemblée aussi diversifiée que celle de la bibliothèque de la ZAD ; Amanda Gay, dans un texte vigoureusement adressé, remarque, quant à elle, qu’il n’y avait que des Blancs. Plus loin, Alain Damasio évoque, dans la seule fiction du recueil, avec une délicatesse qui n’ôte rien à la force de son hommage, des inégalités entre les ressources dévolues aux cabanes des réfugiés de Calais et celles dévolues aux habitants historiques. Ses personnages disent la difficulté, toujours reconduite, de ne pas reproduire ici ou là les inégalités que l’on conteste.

Au chapitre des hiérarchies revenantes, Nathalie Quintane et Jade Lindgaard rappellent, chacune à sa manière, que les zadistes ont affronté celles qui font retour dans les prises de parole. Le privilège accordé à la parole, lors des débats, s’est vite avéré incapable, notamment dans l’enceinte de la bibliothèque, de faire à lui tout seul démocratie. Il fait également ressortir des inégalités de positionnement entre celles et ceux qui se sentent à l’aise, habitués et autorisés à parler en assemblée, et qui le font à travers des modes discursifs universitairement et sociologiquement rodés, capables d’en imposer, et celles et ceux qui se sentent parfois écrasés par l’aisance d’autres orateurs.

La question de l'autorité discursive

De fait, la question des liens entre parole, pouvoir et démocratie nous semble bien au cœur de l’ouvrage. D’abord parce que son ambition est de donner suite à ce « laboratoire » de la ZAD ; ensuite à la façon d’un malaise, parce qu’ici le choix éditorial a consisté à donner la parole exclusivement à des autorités intellectuelles déjà établies, sans autre axe de problématisation claire, ce qui fait d’elles des instances légitimantes. L’introduction de Jade Lindgaard ne déploie pas jusqu’au bout ce que ce choix, en contexte de démocratie directe, d’interrogation poussée sur la constitution des autorités discursives, peut avoir de questionnable.

Pour le dire en deux mots, ce livre publié à la hâte, dans un ressenti d’urgence lié à la destruction de la ZAD, a deux mérites : l’un assumé, l’autre comme en contre-coup. Le premier est de faire connaitre des voix militantes, notamment anglophones, que l’on connaissait peut-être assez peu, d’inviter à prendre conscience d’un réseau mondial de luttes locales porté par des cultures militantes diverses. Le second, à travers un certain manque, est de rappeler ce que l’entreprise démocratique, ici, maintenant, exige de bricolage collectif, de patience anonyme, d’investissement et d’inventivité discursive, y compris, ou surtout, dans la fabrication d’un livre.

Construction en paille, la maison de demain

Perspectives sur une réalité en devenir

Dans ce livre inédit, les auteurs analysent ce que dit de notre société ce mouvement qui invente un futur en commun en proposant une radicale alternative au système actuel. Ce n’est pas une utopie, c’est notre réalité de demain qui prend forme sous nos yeux. Les recettes des ventes de ce livre iront aux activités développées sur la ZAD.

Il est intéressant de noter, dans le paysage éditorial actuel, que d'autres travaux font écho à cette volonté de repenser les structures de vie. Par exemple, dans Mondes postcapitalistes, Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre s’emploient à décrire quels peuvent être les visages de mondes débarrassés du capitalisme : ceux qui existent déjà, ceux qui se profilent, ceux qui n’existent pas encore. De même, dans La vie bonne, Joseph Andras nous fait partager ce qu’il entend par « socialisme » : l'âge d'une égalité à construire. Ces réflexions, tout comme celles portées par Éloge des mauvaises herbes, témoignent d'une nécessité croissante de sortir de l'emprise du marché pour redonner du sens au travail et aux relations humaines, en cultivant les solidarités et l'accueil en tant qu'actes politiques premiers.

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