La dispersion des nombreuses recherches érudites sur la traite négrière, les sociétés esclavagistes et les processus d’abolition rend difficile, voire impossible, une vision d’ensemble des phénomènes historiques de très longues dates. Cette complexité est particulièrement palpable lorsqu'on aborde la question des enfants métis issus des relations entre maîtres de plantation et femmes esclaves, un sujet qui met en lumière l'ambivalence profonde des dynamiques sociales, économiques et affectives au sein de ces sociétés. Le terme « métis », issu du bas latin mixticius (du latin classique mixtus) qui signifie « mélangé », porte en lui le poids d'une histoire marquée par la hiérarchie raciale et la violence du système esclavagiste. Si la science moderne s’accorde sur le fait que la notion de métissage est dénuée de réalité biologique, puisqu’elle postule au départ l’existence des races, les concepts d’origine esclavagiste comme métis, quarteron (un quart de « sang noir » chez un individu) ou octavon (un huitième) ne sauraient dépasser le cadre de la perception sociale et de l’approximation empirique de l'époque.

L'Ambivalence des Relations Maître-Esclave : Peur, Racisme et Convoitise
Caroline Oudin-Bastide, dans son livre Travail, capitalisme et société esclavagiste : Guadeloupe, Martinique (XVIIe-XIXe siècle), consacre un chapitre aux relations entre maîtres et esclaves qui s’intitule : « L’ambivalence de la relation maître-esclave ». Dans les îles américaines, la peur et le racisme sont au principe même des relations qui unissent les esclaves aux maîtres, probablement plus évidemment que dans toute autre société esclavagiste. Il s'agit de la peur du maître face à un "troupeau d’esclaves" qui fait sa richesse mais qui peut devenir à tout moment le facteur de sa ruine, voire de sa mort et de celle de sa famille. Cette peur très explicite peut au reste se doubler de l’angoisse diffuse de subir, du fait même de l’intimité avec le "nègre", une sorte de corruption morale et même, peut-être, une espèce de dégradation physique. Mais aussi, un racisme omniprésent dont on ne peut pleinement saisir la fonctionnalité au sein de la société esclavagiste qu’en s’efforçant d’appréhender - à travers les discours antagoniques des maîtres, des administrateurs et des abolitionnistes - la profondeur et les formes de son intériorisation par les esclaves eux-mêmes.
La faiblesse du nombre de femmes européennes (avec seulement 1 femme pour 154 hommes parmi les engagés au départ de La Rochelle pour les colonies entre 1635 et 1715, soit 40 femmes pour 6 160 hommes), combinée à la puissance que les maîtres détiennent sur les femmes esclaves, a conduit à un fort métissage entre hommes européens, femmes caraïbes et africaines. L'abbé Grégoire souligne d'ailleurs la domination des hommes blancs sur les femmes de couleur. Ces relations s’exercent également dans le cadre de la contrainte, mais celle-ci n’est pas systématique. Ainsi, fréquemment, des hommes blancs se délestent de leur propriété de femmes de couleur qui sont leurs maîtresses et les affranchissent, et ces femmes continuent à fréquenter ces hommes. Une partie non négligeable de ces relations obéit à des sentiments amoureux ou à la recherche de l’altérité sexuelle.
Le Statut Juridique des Enfants Métis et les Modalités d'Affranchissement
Le métissage conduit à la création de toute une série de termes pour désigner les enfants issus de ces couples aux origines diverses. Ces enfants suivent la condition juridique de leur mère. Il existe donc deux catégories de libres : les ingénus (libres de naissance) et les affranchis. Dans le système esclavagiste français, les « libres de couleur » étaient des individus libres, souvent issus d’un métissage. Ce dernier renvoyait à une transgression de l’ordre esclavagiste, même si l’acte sexuel avec une femme noire confortait la position de l’homme-maître dans la hiérarchie sociale sur la femme-esclave.
Les affranchis ou descendants d’affranchis étaient qualifiés le plus souvent de "nègres libres" ou de "mulâtres libres". L’expression "gens de couleur libres" ne se généralisa qu’après 1763, lorsque les débats politiques autour de leur statut prirent une vigueur nouvelle. Les acteurs historiques avaient une conception plus ou moins englobante de cette catégorie, la restreignant ou non aux personnes considérées comme métisses, alors que les historiens désignent par l’expression "libres de couleur" tous les affranchis et descendants d’affranchis nés libres qu’ils fussent d’ascendance africaine ou mixte.
La recherche historique a largement constaté que le métissage promeut socialement le métis et sa mère : tous deux accèdent à un statut juridique intermédiaire, mais de condition inférieure à celle du blanc dans les colonies françaises avant 1792, puis 1833, dates d’octroi de l’égalité aux libres par la législative et la monarchie de Juillet. Issu directement ou indirectement d’une union illicite, le métis disposait d’une liberté relative et de compétences qui lui conféraient une position d’auxiliaire du maître, voire de maître d’un rang inférieur. Il était souvent haï des esclaves dont il tenait à se distinguer et restait tenu pour inférieur par le maître qu’il haïssait lui-même.
Discrimination partie 2: La naissance du colorisme aux Antilles françaises
Un autre exemple concerne les affranchissements d’esclaves par leur maître aux États-Unis. L’article L’affranchissement testamentaire des esclaves en Caroline du Sud 1783-1865 : un bonheur différé ? nous éclaire sur ces pratiques. En Caroline du Sud, les affranchissements d’esclaves se caractérisent par leur nature sélective et non collective. Un examen du profil des bénéficiaires des affranchissements, ainsi que des informations limitées qu’offrent les titres d’affranchissements ou les testaments, indique que les manumissions d’esclaves relèvent rarement d’un sentiment anti-esclavagiste ou philanthropique. Elles viennent majoritairement récompenser des esclaves favoris pour leur dévouement ou sont octroyées en raison de liens affectifs - parfois intimes et familiaux - qui les unissent à leur propriétaire. Les probabilités pour qu’un esclave soit affranchi, de même que le type de manumission dont il est susceptible de bénéficier, dépendent étroitement de son degré de proximité avec son maître. Plus le lien entre l’émancipateur et l’esclave est proche, plus l’affranchissement est octroyé du vivant du maître et prend effet immédiatement.
Un cas illustratif est celui de John Carmille, un riche notable. Après s’être vu refuser par l’Assemblée le droit d’affranchir Henrietta, sa concubine esclave, et leurs quatre enfants mulâtres, il choisit, en 1830, de céder sa famille de couleur dans le cadre d’une fiducie, en stipulant que ses membres vivent comme des libres de fait. Après le décès de Carmille en 1833, Henrietta et ses enfants héritent de tous les biens du défunt parmi lesquels figurent deux esclaves. Dans son testament, Carmille exige qu’Henrietta et ses enfants soient affranchis hors de Caroline du Sud si, quinze ans après son décès, les lois interdisant les manumissions dans l’État ne sont pas abrogées. Cet exemple met en lumière les efforts, parfois complexes et contraints par la législation, déployés par certains maîtres pour assurer un avenir à leur descendance métisse.

Reconnaissance et Proscription : Une Société à Double Standard
Dans ce monde de violence, quelques maîtres cependant s'attachèrent réellement à leurs esclaves. L'exemple le plus célèbre à La Réunion est celui de Niama, "négresse" de Guinée, petite-fille de roi, qui fut affranchie par son maître, Jean-Baptiste Geoffroy, le jour de la naissance de leur enfant. Fruit de cet amour, Baptiste Lislet-Geoffroy (1755-1836) devint un scientifique renommé. Cet événement, bien que remarquable, souligne la nature exceptionnelle de ces reconnaissances formelles et les parcours individuels extraordinaires qui en découlaient parfois.
Cependant, la société coloniale fonctionnait sur des principes de double standard. S'il était socialement toléré - et même valorisé au sein de la société coloniale - que les Blancs aient pour concubines des femmes esclaves, il était totalement interdit aux femmes blanches d'avoir des relations avec un esclave ou un libre de couleur. Cette asymétrie révèle la volonté de maintenir un ordre racial strict, où la "pureté" de la lignée blanche était une pierre angulaire de la domination. La mixophobie de Thomas Jefferson, dans ses écrits de 1785, révèle surtout les tabous de la société de plantation, puisque Jefferson était lui-même le père d’enfants métis. Cette dissonance entre les discours publics et les pratiques privées illustre l'hypocrisie inhérente à ces systèmes.

Le Métis dans l'Imaginaire Social et les Discours Raciaux
La notion de métissage a été l'objet de discours variés et souvent contradictoires à travers l'histoire. À très récemment, les dictionnaires évoquaient un « croisement de races » avant de remplacer ce dernier terme par « ethnie », utilisé bien à tort comme un euphémisme acceptable de « race ». Cependant, les sciences s’accordent sur le fait que la notion de métissage est dénuée de réalité biologique, puisqu’elle postule au départ l’existence des races. Des concepts d’origine esclavagiste comme métis, quarteron ou octavon ne sauraient dépasser le cadre de la perception sociale et de l’approximation empirique. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, le test du stylo qui tombait à terre ou demeurait pris dans les cheveux fondait les statuts juridiques de « métis » ou « noir », illustrant l'absurdité des tentatives de classification raciale.
Quels que soient les qualités ou les défauts dont on le pare, le « mélange des couleurs » est perçu à tort comme un fait récent lié aux empires coloniaux européens. Les exemples ne manquent pas dans l’histoire précoloniale. À Toulouse, une chronique du XVIe siècle rappelle par exemple l’union féconde, au début du XIVe siècle, du jeune Anselme d’Ysalguier et de son épouse Salou Casaïs, originaire de l’empire songhaï (Nord du Mali actuel). On connaît par ailleurs les métissages du Nouveau Monde, mais l’on sait moins qu’il y a 10 % de population noire dans le Lisbonne du XVIe siècle. La diversité des discours sur le métissage souligne l’ambiguïté d’un concept marqué par l’héritage de l’esclavage.
Pour les théoriciens raciologues des XIXe-XXe siècles, tels que Joseph Arthur de Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), le métissage était perçu comme conduisant à la décadence de l’espèce humaine. Le métis, selon ces théories, perdait les qualités intrinsèques d’une race et n’avait aucune volonté d’en perpétuer une, ce qui faisait de lui un être médiocre et indolent.
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Cependant, c’est dans l’imaginaire antiraciste que le métis retrouve un certain nombre de qualités à la fin du XXe siècle : il est associé à la notion de synthèse des contraires, d’enrichissement ou d’adaptation. Le discours antiraciste, savant ou populaire, fait du métis l’alternative « mélangiste » à l’ordre raciste, voire un modèle de l’adaptation, ou le modèle esthétique d’un monde post-raciste dont la beauté et la sensualité sont les poncifs récurrents. Cette réutilisation dans un autre sens des clichés dénoncés ne relève pas d’un discours antiraciste étayé, quelles que soient les intentions de leurs auteurs, car le concept de métis au sens commun sous-entend toujours l’existence de races.
L’expérience métisse peut différer selon les sociétés. Dans le cadre ségrégationniste étasunien, tout non-blanc était un colored, quelle que fût la nuance de sa couleur de peau. Il existait d’ailleurs entre colored une règle non écrite de nuances de couleur fortement corrélées aux appartenances sociales. À la Martinique, au début du XXe siècle, le sénateur Lémery était tenu en tant que mulâtre de se conformer aux usages martiniquais non écrits. À Paris, il devenait invisible dans une société dépourvue de codes de comportement raciaux. La nuance phénotypique et l’ascendance ne font pas le métis. Le Martiniquais Raphaël Élizé était plutôt noir à Sablé-sur-Sarthe où il fut élu maire en 1929 et Barack Obama demeure noir aux yeux de nombreux Américains. L’historien Serge Gruzinski évacue d’ailleurs cette dimension biologique en affirmant que le missionnaire, l’interprète ou l’Européen transformés au contact de la culture d’accueil de Mésoamérique sont, de fait, des métis. On ne saurait par conséquent se représenter l’humanité comme un ensemble de couleurs homogènes où les métis ne seraient que des « accidents à la marge ». Les circulations mondiales entretiennent un métissage permanent entre les membres des groupes dont l’homogénéité apparente n’a jamais été que temporaire et relative.