L'histoire complexe des affranchis dans les plantations du Sud de l'Amérique

La dispersion des nombreuses recherches érudites sur la traite négrière, les sociétés esclavagistes et les processus d’abolition rend difficile, voire impossible, une vision d’ensemble des phénomènes historiques de très longues dates. Pourtant, l'étude des affranchis offre une clé de lecture complémentaire essentielle pour appréhender les dynamiques de ces sociétés. Cette histoire plurielle des « libres de couleur » s’étend sur quatre siècles et concerne plusieurs sociétés européennes, dévoilant des situations et des parcours différents, par exemple, entre les monarchies ibériques du XVIe siècle et l'Amérique du XIXe siècle.

Représentation d'une plantation du Sud de l'Amérique avec des esclaves au travail

De l'esclavage antique à l'esclavage colonial : une transformation aux implications profondes

Pour bien comprendre le statut d’affranchi dans les sociétés modernes, il faut saisir l’évolution de l’esclavage entre les XIVe et XVe siècles. Cette période voit l'esclavage se transformer dans la péninsule Ibérique, influencé par la Reconquista, la peste noire, puis par la société chrétienne. Les monarchies ibériques (Portugal, Castille, Aragon), ainsi que les États italiens, ont, de par leur situation géographique, accès au commerce des esclaves. Une partie d’entre eux étaient les vaincus de la Reconquista, souvent des musulmans, mais aussi parfois des Juifs réduits en esclavage. À partir du XIVe siècle, des Slaves et des Tartares, souvent achetés en Crimée par des marchands vénitiens ou génois, sont également vendus. On estime à 1,5 million le nombre de Slaves et de Tartares ainsi vendus en Méditerranée occidentale du milieu du XIVe siècle à 1453.

Avec la peste noire, qui a décimé un tiers à la moitié de la population européenne, les besoins en main-d’œuvre ont explosé. À cette date, les Turcs se sont emparés de Constantinople et ont accaparé pour eux le commerce des esclaves slaves. Dans le même temps, les Portugais explorent l’Afrique et y trouvent une nouvelle source d’approvisionnement en esclaves. Peu à peu, avec la fin de la Reconquista en 1492, seuls les esclaves originaires de l’Afrique subsaharienne sont proposés à la vente sur les marchés d’esclaves de la péninsule Ibérique.

Christophe Colomb a tenté de vendre en masse des esclaves originaires des Amériques, mais très rapidement, les monarques espagnols ont interdit ce trafic, notamment en raison de la très grande proportion de décès des Amérindiens. Ces derniers décédaient non seulement lorsqu’ils étaient transportés dans la péninsule Ibérique, mais aussi dans leurs contrées d’origine. À Hispaniola, selon les estimations les plus sérieuses, le nombre d’Amérindiens est passé de 400 000 à l’arrivée de Christophe Colomb à une centaine en 1570.

Avec cette transformation de l’esclavage, une association progressive entre "noir" et "esclave" s'est créée. Cependant, le statut de l’affranchi, qui préexistait à l’arrivée des esclaves d’Afrique subsaharienne, a persisté. Ce statut était à la fois fondé sur le droit romain et empreint de certaines considérations du christianisme.

Les voies de l'affranchissement : diversité et sélectivité

Au XVe siècle en péninsule Ibérique, les esclaves de toutes les couleurs étaient affranchis, les femmes un peu plus que les hommes. Les esclaves slaves bénéficiaient d’un affranchissement automatique au bout de sept ans. Des femmes concubines des maîtres et leurs enfants illégitimes étaient affranchis. Les « bons sujets », fidèles serviteurs de leurs maîtres, l’étaient également. Des musulmans réduits en esclavage lors de la Reconquista étaient rachetés par des membres de leur famille. Cette possibilité de rachat fut étendue à tous les esclaves. Certains esclaves travaillaient pour leur propre compte et remboursaient à leur maître leur valeur marchande. Des contrats étaient signés pour fixer un échéancier de cette trajectoire vers la liberté, permettant aujourd'hui aux historiens de retracer l’histoire de ces individus.

Dans les sociétés coloniales européennes du XVIe au XIXe siècle, une particularité notable est le recours à des esclaves dont la couleur de peau est plus foncée que celle des Européens. Ces esclaves sont très majoritairement originaires d’Afrique, auxquels il faut ajouter des Amérindiens, des Malgaches, des Indiens, des Malais et même quelques Polynésiens. L’esclave affranchi dans les sociétés coloniales avait donc une couleur de peau différente de son ancien maître, sauf si celui-ci était déjà de couleur.

Au XVIe siècle en Amérique, les affranchis sont d’abord les Amérindiens libérés de l’esclavage par les textes de la monarchie espagnole en 1542, avec le soutien de la papauté en 1537. Concernant les esclaves originaires d’Afrique, ce sont principalement des soldats et des domestiques qui étaient affranchis, mais également les concubines des maîtres et les enfants illégitimes qu’elles avaient eus avec eux. Ce type d’affranchissement n’était pas automatique, mais il était le plus fréquent.

Un acte d'affranchissement du XVIIIe siècle

Les affranchissements d’esclaves par leur maître aux États-Unis, notamment en Caroline du Sud entre 1783 et 1865, se caractérisent par leur nature sélective et non collective. Un examen du profil des bénéficiaires des affranchissements, ainsi que des informations limitées qu’offrent les titres d’affranchissements ou les testaments, indique que les manumissions d’esclaves relevaient rarement d’un sentiment anti-esclavagiste ou philanthropique. Elles venaient majoritairement récompenser des esclaves favoris pour leur dévouement ou étaient octroyées en raison de liens affectifs - parfois intimes et familiaux - qui les unissaient à leur propriétaire. Les probabilités pour qu’un esclave soit affranchi, de même que le type de manumission dont il est susceptible de bénéficier, dépendaient étroitement de son degré de proximité avec son maître. Plus le lien entre l’émancipateur et l’esclave était proche, plus l’affranchissement était octroyé du vivant du maître et prenait effet immédiatement.

Un exemple illustratif est celui de John Carmille, un riche notable. Après s’être vu refuser par l’Assemblée le droit d’affranchir Henrietta, sa concubine esclave, et leurs quatre enfants mulâtres, il choisit, en 1830, de céder sa famille de couleur dans le cadre d’une fiducie, en stipulant que ses membres vivent comme des libres de fait. Après le décès de Carmille en 1833, Henrietta et ses enfants héritèrent de tous les biens du défunt, parmi lesquels figuraient deux esclaves. Dans son testament, Carmille exigea qu’Henrietta et ses enfants soient affranchis hors de Caroline du Sud si, quinze ans après son décès, les lois interdisant les manumissions dans l’État n’étaient pas abrogées.

Les relations maître-esclave : entre peur, racisme et liens ambivalents

Caroline Oudin-Bastide, dans son livre Travail, capitalisme et société esclavagiste : Guadeloupe, Martinique (XVIIe-XIXe siècle), consacre un chapitre aux relations entre maîtres et esclaves qui s’intitule : « L’ambivalence de la relation maître-esclave ». La peur et le racisme, probablement plus évidemment que dans toute autre société esclavagiste, étaient dans les îles américaines, au principe même des relations qui unissaient les esclaves aux maîtres. Peur du maître face à un "troupeau d’esclaves" qui faisait sa richesse mais qui pouvait devenir à tout moment le facteur de sa ruine, voire de sa mort et de celle de sa famille. Une peur très explicite qui pouvait se doubler de l’angoisse diffuse de subir, du fait même de l’intimité avec le "nègre", une sorte de corruption morale et même, peut-être, une espèce de dégradation physique. Mais aussi un racisme omniprésent dont on ne peut pleinement saisir la fonctionnalité au sein de la société esclavagiste qu’en s’efforçant d’appréhender - à travers les discours antagoniques des maîtres, des administrateurs et des abolitionnistes - la profondeur et les formes de son intériorisation par les esclaves eux-mêmes.

Malgré ce monde de violence, quelques maîtres s'attachèrent réellement à leurs esclaves. L'exemple le plus célèbre à La Réunion est celui de Niama, "négresse" de Guinée, petite-fille de roi, qui fut affranchie par son maître, Jean-Baptiste Geoffroy, le jour de la naissance de leur enfant. Fruit de cet amour, Baptiste Lislet-Geoffroy (1755-1836) devint un scientifique renommé. Cependant, s'il était socialement toléré - et même valorisé au sein de la société coloniale - que les Blancs aient pour concubines des femmes esclaves, il était totalement interdit aux femmes blanches d'avoir des relations avec un esclave ou un libre de couleur.

HEGEL : La Dialectique du Maître et de l'Esclave

Le métissage et la création d'une nouvelle catégorie sociale

La faiblesse du nombre de femmes européennes (1 femme pour 154 hommes parmi les engagés au départ de La Rochelle pour les colonies entre 1635 et 1715, 40 femmes pour 6 160 hommes), combinée à la puissance que les maîtres détenaient sur les femmes esclaves, a conduit à un fort métissage entre hommes européens, femmes caraïbes et africaines. Ce métissage a donné naissance à toute une série de termes pour désigner les enfants issus de ces couples aux origines diverses. Ces enfants suivaient la condition juridique de leur mère. Il existait donc deux catégories de libres : les ingénus (libres de naissance) et les affranchis.

L’abbé Grégoire soulignait la domination des hommes blancs sur les femmes de couleur. Ces relations s’exerçaient également dans le cadre de la contrainte, mais celle-ci n’était pas systématique. Ainsi, fréquemment, des hommes blancs se délestèrent de leur propriété de femmes de couleur qui étaient leurs maîtresses et les affranchissaient. Ces femmes continuaient à fréquenter ces hommes. Une partie non négligeable de ces relations obéissait à des sentiments amoureux ou à la recherche de l’altérité sexuelle.

La construction sociale du "blanc" et le renforcement du préjugé de couleur

Les premières générations de descendants d’affranchis au début des sociétés coloniales avaient tendance à être assimilées aux autres personnes libres d’origine européenne. C’est d’ailleurs le sens de l’Édit de mars 1685, texte emblématique du Code noir, qui donnait les mêmes droits aux affranchis qu’aux personnes libres. Ce qui complique la compréhension des sociétés coloniales, c’est qu’entre le début de la colonisation et la mise en place des politiques discriminatoires, un certain nombre de descendants d’affranchis métissés avec des Européens étaient enregistrés et recensés comme blancs dans les documents de l’époque. Le fait d’être blanc ne correspondait pas à un gradient de couleur précis, mais à une réputation. Cela fonctionnait un peu comme la noblesse à l’époque moderne, où généalogie et réputation étaient des éléments fondateurs de celle-ci.

Une fois que les sociétés coloniales furent structurées, la barrière de la couleur est devenue difficilement franchissable. Le préjugé de couleur s'est renforcé après la Révolution américaine. Pour les autorités coloniales, il s’agissait de diviser la population libre en deux classes ennemies qui ne pourraient pas faire front commun dans la voie de l’indépendance. D’autre part, les réputés blancs gardaient de plus en plus jalousement ce privilège. Un réputé blanc qui se mariait avec une libre de couleur était désormais rangé dans la catégorie des libres de couleur et perdait ses privilèges de blanc.

Schéma illustrant la hiérarchie sociale coloniale et la place des affranchis

Statut et identité des "gens de couleur libres"

Les affranchis ou descendants d’affranchis étaient qualifiés le plus souvent de "nègres libres" ou de "mulâtres libres". L’expression "gens de couleur libres" ne se généralisa qu’après 1763, lorsque les débats politiques autour de leur statut prirent une vigueur nouvelle. Les acteurs historiques avaient une conception plus ou moins englobante de cette catégorie, la restreignant ou non aux personnes considérées comme métisses, alors que les historiens désignent par l’expression "libres de couleur" tous les affranchis et descendants d’affranchis nés libres qu’ils fussent d’ascendance africaine ou mixte.

Peu à peu, des règlements furent mis en place pour limiter les droits des affranchis, en étendant ces mesures à leurs descendants. Une des premières mesures fut de leur interdire le port d’armes, alors que certains affranchis avaient reçu le titre de conquistador. Dans certains cas, les mariages entre blancs et noirs ou métissés furent interdits, souvent dissuadés. Ils étaient écartés des fonctions honorifiques ou religieuses et n’avaient pas le droit de s’habiller de manière luxueuse. Chaque colonie développait sa législation à l’encontre des affranchis et de leurs descendants selon sa propre chronologie, proposant une définition variable de la personne blanche au cours du temps.

Les vies des libres de couleur : entre contraintes et opportunités

Une fois affranchis, les libres de couleur, bien que n'étant plus esclaves, n'étaient pas non plus placés sur un pied d’égalité avec les Européens. Les affranchis vivaient souvent dans la proximité de leur ancien maître jusqu’à la mort de ce dernier. En effet, l’écrasante majorité des affranchis étaient des concubines, des enfants illégitimes du maître ou des domestiques « bons sujets ».

Les libres de couleur des générations suivantes étaient petits planteurs, artisans, petits marchands, marins, soldats. Les femmes étaient lavandières, couturières, blanchisseuses, marchandes, parfois prostituées. Certaines étaient maîtresses d’un second foyer qui accueillait un homme marié. Les hommes étaient charpentiers, maçons, tonneliers, cordonniers, tailleurs d’habits, perruquiers. Les libres de couleur étaient particulièrement présents dans les secteurs de la construction, de la confection d’habits, du conditionnement des denrées tropicales (tonneliers, forgerons), dans le petit commerce, dans le cabotage, la pêche, les arts (peintres, musiciens). Ils étaient en concurrence avec les petits blancs. On trouvait, en proportion, davantage de libres de couleur en ville que dans les plantations.

Illustration d'une scène de vie quotidienne des libres de couleur dans une ville coloniale

Certains affranchis accumulèrent un capital, devinrent planteurs et possédèrent à leur tour des esclaves. Ce phénomène, loin d’être marginal, est parfois un choc pour ceux qui ont une vision manichéenne des sociétés esclavagistes. On estime qu’un quart des esclaves de Saint-Domingue appartenait à des libres de couleur. Un tiers des anciens maîtres qui ont possédé des esclaves ont touché l’indemnité en 1849 dans les colonies françaises, et là on ne compte pas les réputés blancs qui ont une ascendance servile. De véritables lignées de libres de couleur se formèrent et celles-ci, par leur travail, malgré les restrictions de la législation, s’enrichirent, transmettant des biens de plus en plus importants à la génération suivante.

Engagement politique et contributions aux révolutions

Assez logiquement, les libres de couleur se sont politisés, puis certains ont participé aux combats révolutionnaires, aux abolitionnismes, puis à la lutte contre la ségrégation. Effectivement, les libres de couleur participèrent aux quatre grandes révolutions qui touchèrent le monde à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, à savoir la Révolution américaine, la Révolution française, la Révolution haïtienne et la Révolution des colonies espagnoles.

Le parcours de Joseph Bologne, dit le chevalier de Saint-George, est particulièrement frappant. Cet enfant d’une esclave noire et d’un blanc, que l’on qualifiait alors de « mulâtre », fut un grand musicien, chef de l’orchestre du deuxième personnage du royaume, le duc d’Orléans, tout en étant doué pour l’escrime. Éduqué en France, il devint colonel de la légion de gens de couleur en 1792.

Les affranchis ont souvent été réduits à une simple catégorie intermédiaire entre les maîtres et leurs esclaves. Cependant, les sociétés esclavagistes de l’époque moderne ont donné naissance à une catégorie d’affranchis se distinguant de ceux des sociétés antiques, offrant une perspective plus nuancée sur ces périodes complexes. L'histoire des affranchis est une clé de lecture complémentaire pour comprendre des événements majeurs, de la Reconquista à certaines révolutions.

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