Les Fazendas Brésiliennes : Un Héritage Historique et une Diversification Contemporaine

Hier encore, « fazenda » se référait au café et à l’esclavage au Brésil, alors qu’aujourd’hui, ces grandes exploitations font partie intégrante du patrimoine du pays, un nouveau concept ayant même été mis en place : la route du café. Ces vastes territoires, héritiers des premières concessions coloniales, ont façonné l'économie et la société brésiliennes, traversant des cycles de monoculture intense pour évoluer vers une diversification agricole et un tourisme culturel.

Carte du Brésil avec les régions des fazendas

Les Origines Coloniales et la Fondation des Grandes Propriétés

Vers les débuts de la colonisation portugaise au Brésil, le roi du Portugal a instauré une hiérarchisation pour pouvoir occuper tout le pays. Il a ainsi mis en place des capitaineries qui se définissent par de vastes territoires. Ce système de capitaineries héréditaires, où d'immenses territoires étaient concédés aux premiers colons, s'est perpétué, aboutissant à une concentration des terres entre les mains d'une poignée de très grands propriétaires qui contrôlent la terre et le pays. Chaque donataire avait une mission précise : développer les territoires qui leur étaient confiés pour le compte du royaume. Pour ce faire, chacun d’eux s’est mis à céder des « sesmaria » à des colons jugés méritants. Une « sesmaria » désigne de vastes concessions de terres. La conquête des terres nouvelles a abouti, au Brésil, à la constitution de grosses propriétés ou fazendas, leur taille variant de 200 à 20 000 hectares. Ces fazendas ont été conquises sur la forêt par concession, achat, ou simple occupation : le territoire était divisé en grands rectangles (gleba) dont le grand côté était parallèle aux cours d'eau principaux. Puis, les fazendas étaient délimitées perpendiculairement au réseau hydrographique. Ainsi, chaque propriété regroupait un terroir de plateau, une bande sur le versant et une zone humide de fond de vallée.

L'Émergence des Plantations de Canne à Sucre et l'Esclavage

À partir du XVIe et du XVIIe siècle, les colons ayant reçu des terres ont commencé à planter de la canne à sucre et à produire du sucre. Les propriétaires terriens ont d'abord commencé à utiliser la main-d’œuvre autochtone, à savoir les indigènes. Ces derniers finirent toutefois par refuser, et les Portugais durent aller chercher de la main-d’œuvre ailleurs. Comme les côtes africaines étaient les plus proches, les navigateurs portugais ont ramené des esclaves capturés en Afrique. Pendant des décennies, plus de cinq millions d’esclaves auraient été introduits au Brésil, principalement sur les côtes de l’État de Bahia. Ils étaient vendus aux propriétaires terriens qui les faisaient travailler dans leurs plantations. L'exploitation de la canne à sucre fut la première grande monoculture à façonner le paysage agraire brésilien, jetant les bases d'un système économique fondé sur le latifundium et la main-d'œuvre servile.

Gravure ancienne représentant des esclaves travaillant dans une plantation de canne à sucre au Brésil

L'Âge d'Or du Café et l'Abolition de l'Esclavage

Plus tard, le café a pris le relais de la canne à sucre. La production a atteint son apogée vers le milieu du XIXe siècle. Les principales fazendas de café brésilien se situaient dans l’État de Rio de Janeiro. Quand le pays obtint son indépendance en 1822, l’agriculture du Brésil était déjà très solide. La pièce maîtresse de la fazenda était alors la caféière (cafezal). Stein a étudié ce premier cycle du café dans le municipe, assez représentatif, de Vassouras. L’abolition de l’esclavage en 1888 a toutefois mis fin à cet âge d’or puisque les propriétaires terriens se retrouvaient sans main-d’œuvre, marquant un tournant majeur pour l'économie agricole et la structure sociale du pays.

Diversification et Modernisation des Fazendas

Actuellement, même si le café au Brésil et la canne à sucre continuent d’être cultivés, le pays a commencé à diversifier sa production. On peut aujourd’hui le considérer comme une ferme du monde, car il exporte annuellement toutes sortes de produits à travers le monde entier. Après la grande crise des années trente, les propriétaires (fazendeiros) abandonnèrent la monoculture. La tendance actuelle est à la diversification et à l'exploitation méthodique de toute l'étendue possédée en dehors du cafezal. Le tung, la ramie, la canne à sucre procurent d'intéressants revenus. L'élevage prend une place croissante. Le Brésil ne se limite plus à l’agriculture intensive, mais s’est aussi lancé dans l’élevage intensif, une autre filière dans laquelle il excelle. La preuve : il est aujourd’hui le premier producteur de viande au monde.

La fazenda est devenue une entreprise intégrée ; les installations de séchage, de stockage, le parc de camions lui donnent une allure industrielle. Mais les fazendeiros contrôlent aussi les maisons de commerce, parfois les banques qui assurent la vente du café. Les fazendeiros constituent une catégorie sociale privilégiée, résidant à la ville où elle se consacre à la gestion de vastes affaires familiales. Certaines fazendas d’hier sont aujourd’hui devenues des sociétés multinationales qui occupent toujours les terres qui leur ont été autrefois accordées. Les fazendas couvrent la zone côtière (cacao), mais surtout la région caféière des États de São Paulo et de Paraná, ainsi que le bassin aux terres fertiles arrosé par le rio São Francisco.

Inégalités Foncières et Mouvement Social

Selon le bilan dressé par l’INSEE brésilien, les grands propriétaires qui représentent moins d’1% de la population occupent plus de 37 % des terres alors que les 73 % de la population doivent se partager 12 % des terres. Pour se rebeller contre ces inégalités, le « Mouvement des sans-terre (MST) » est apparu en 1985. Ce mouvement social vise à lutter contre la concentration des terres et à promouvoir une réforme agraire, mettant en lumière les défis persistants de la distribution des richesses et des ressources foncières au Brésil.

Infographie sur la répartition des terres agricoles au Brésil

Le Tourisme des Fazendas : La Route du Café

Ces dernières années, le Brésil commence à réaliser que les fazendas, ces domaines historiques, éveillent la curiosité des touristes. Un nouveau concept autour de ce riche patrimoine a alors été instauré : la route du café. Elle est l’équivalent de la route des vins en France, mais au Brésil, le circuit permet de visiter ces propriétés qui, malgré le temps, ont gardé leur superbe. Il faut souligner que jadis, les propriétaires ne regardaient pas à la dépense pour construire leur villa. Un peu partout à travers le pays, on trouve des fazendas. La fameuse route du café se focalise toutefois sur celles implantées dans l’État de Rio de Janeiro. La route du café établit un triangle d’or délimité par Valença, Vassouras et Barra do Pirai. Au cours du XIXe siècle, Vassouras était le principal point de production du café brésilien.

Le café : un si long voyage - Le Dessous des cartes | ARTE

Séjourner directement dans une fazenda permet de plonger dans le quotidien de ces exploitants, de profiter pleinement de leur environnement et de goûter ou participer à leurs activités. Le Brésil compte aujourd’hui encore des centaines de fazendas. Pour mieux plonger au cœur de ces propriétés, le premier circuit à visiter est la route du café (également appelée route des fazendas et du café).

Fazendas emblématiques de la Route du Café :

  • La Fazenda Santo Antônio do Paiol : À part ses immenses plantations et sa belle demeure, cette propriété abrite aussi un musée exposant divers objets d’époque et de nombreux documents.
  • La Fazenda Galo Vermelho à Vassouras : Celle-ci propose un hébergement de haut standing et de nombreuses activités à ses invités.
  • La Fazenda São Luis da Boa Sorte : Aujourd’hui tournée vers l’élevage, cette fazenda est seulement ouverte pour la visite. Tous les 25 de chaque mois, une messe publique est célébrée dans sa chapelle.
  • La Fazenda União à Rio das Flores : Récemment rénovée, cette propriété propose l’hébergement à ses visiteurs.
  • La Fazenda do Secretario : Ouverte seulement pour la visite, la propriété abrite une belle demeure à l’architecture néoclassique. Elle se démarque par son jardin à la française et sa tour pourvue de deux horloges.
  • La Fazenda Florença à Valença : Si vous êtes fan de novelas brésiliennes, vous avez déjà dû apercevoir une partie de cette propriété. Elle se situe au sein d’une réserve écologique préservée, ce qui permet aux touristes hébergés de partir à la découverte d’une nature verdoyante.

Une fois que vous aurez parcouru l’intégralité du circuit, n’hésitez pas à partir sur les traces des autres fazendas du pays.

Intérieur d'une fazenda historique restaurée pour le tourisme

Autres Fazendas Notables au Brésil

Au-delà de la Route du Café, d'autres fazendas à travers le Brésil témoignent de l'évolution agricole et des défis environnementaux.

  • La Fazenda de Ponta Porã : Cette fazenda est surtout célèbre pour son histoire. Située à Ponta Porã, dans l’État du Mato Grosso do Sul, elle occupait autrefois 50 000 hectares de terres. En son sein, on recensait un petit village composé de 370 maisons, un supermarché, un centre de santé et une piste asphaltée. Elle appartenait à Olacyr de Moraes, mais celui-ci se ruina et dut vendre la propriété à l’État. L’ancienne fazenda, quant à elle, est aujourd’hui occupée par un établissement scolaire inauguré en 2010. Cette transformation illustre la reconversion de certains domaines face aux changements économiques et sociaux.
  • La Fazenda de Sorriso : Située à Sorriso, dans l’État du Mato Grosso, cette fazenda figure aujourd’hui parmi les principaux producteurs de soja du pays. Elle s’étend sur une superficie de plus de 13 000 hectares dont plus de 7 600 hectares attribués à la culture, 233 hectares réservés à l’élevage et plus de 5 300 hectares de forêts. Cette fazenda incarne la modernisation de l'agriculture brésilienne, axée sur les cultures intensives d'exportation.
  • La Fazenda Xaraes : Cette fazenda s’est lancée dans divers programmes de protection des animaux comme le projet de l’Arara Azul, une espèce en voie d’extinction. Elle représente un exemple d'intégration de la conservation de la biodiversité dans les activités agricoles.
  • La Fazenda São Francisco : Située au bout de la Serra da Bodoquena, cette fazenda, comme la Fazenda Xaraes, s'inscrit dans une démarche de tourisme écologique, offrant des expériences immersives dans la nature brésilienne tout en participant à des initiatives de protection environnementale.

L'Immersion dans une Fazenda Moderne

Le début d'un trajet vers une fazenda peut offrir une expérience hors du commun. La voiture peinant à avancer sur des chemins de terre super sinueux, s'enfonçant de plus en plus dans la forêt tropicale, procure un sentiment de déconnexion du monde extérieur. L'hospitalité des hôtes, comme Jean-Marie, un Suisse qui a découvert cette région du Brésil il y a plusieurs décennies et n’a jamais quitté cet endroit, crée une ambiance chaleureuse et authentique. La première soirée peut être passée dans des hamacs, à écouter les bruits de la forêt, la nature, dense et sauvage, étant à quelques mètres.

Les anecdotes des hôtes sur leurs débuts, sur la beauté sauvage de la forêt et la gentillesse des habitants, ajoutent à l'expérience. S'installer dans une petite maison simple, authentique, mais tellement charmante, malgré la présence des moustiques, fait partie de l'aventure.

L’exploration des alentours peut révéler des défis inattendus, comme un amas d’arbres tombés bloquant la route, nécessitant l'utilisation d'une machette pour se frayer un chemin. C’est une scène presque surréaliste, où l’on se sent transporté dans une autre époque, loin de tout confort moderne.

Un autre moment fort d'un séjour est la visite d’une cascade cachée au cœur de la forêt. L’après-midi, avec la chaleur, cette cascade apparaît comme une oasis de fraîcheur. L’eau cristalline se jette des rochers dans une piscine naturelle entourée de végétation luxuriante. Le contraste entre la densité de la forêt et la légèreté de cet endroit est frappant. Se laisser flotter dans cette eau, sans souci du temps qui passe, est une expérience presque méditative.

L’une des expériences les plus mémorables est la visite au verger de Juvenal, un ami de longue date de Jean-Marie. Juvenal accueille les visiteurs avec la même générosité que Jean-Marie, partageant sa fierté pour un verger immense avec plein de fruits exotiques. Les explications sur les particularités de chaque espèce, les arbres ployant sous le poids des fruits mûrs, font de chaque coin du verger une nouvelle découverte.

Au-delà de la beauté naturelle de la région, ce qui marque le plus sont souvent les rencontres humaines et la dimension sociale. Visiter des associations locales, comme une association de femmes, peut être particulièrement touchant. Ces femmes, avec peu de moyens, réussissent à créer des initiatives pour améliorer les conditions de vie de leur communauté, se réunissant plusieurs fois par semaine afin de cuisiner ensemble, s’échangeant des recettes, utilisant des produits locaux et créant du lien social entre les habitantes de la région.

La chance de visiter des quilombos est également une expérience enrichissante. Un quilombo est une communauté fondée par des esclaves africains qui ont fui les plantations pendant l’époque coloniale. Ces communautés ont une histoire riche et une culture unique, et elles jouent un rôle important dans la préservation de l’héritage africain au Brésil. Ces séjours en fazenda sont bien plus qu’un simple séjour, ils offrent une immersion profonde dans l'histoire, la culture et la vie rurale brésilienne.

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