L'Espagne, et plus particulièrement son sud aride, s'est imposée comme le « potager de l'Europe », fournissant une part significative des fruits et légumes consommés sur le continent, notamment en hiver. Cette prouesse agricole repose sur un modèle d'agriculture intensive, majoritairement sous serres, qui a transformé des paysages autrefois désertiques en de vastes étendues productives. Cependant, ce modèle florissant est confronté à des défis environnementaux et sociaux de plus en plus pressants, remettant en question sa durabilité.

L'Émergence d'un Géant Agricole : De la Pauvreté à la Productivité
L'histoire de l'agriculture intensive espagnole est celle d'une transformation spectaculaire. Des régions comme Murcie et Almeria, autrefois parmi les plus pauvres et les plus arides d'Espagne avec une agriculture essentiellement vivrière, sont devenues des pôles horticoles majeurs. Au milieu du XXe siècle, le régime de Franco a initié un projet d'irrigation géant dans la zone d'Almeria, province située dans la partie Est de l’Andalousie, en bordure de mer. Constatant le taux d'ensoleillement record, le climat très chaud, l'absence de gelées et la facilité d'accès aux nombreuses nappes phréatiques, les agronomes espagnols ont lancé ce projet d'irrigation pour la culture de légumes.
Initialement, le système proposé n'était pas du tout orienté vers le maraîchage, mais vers la polyculture-élevage irriguée. Cependant, l'eau des nappes étant très saline en raison des intrusions marines, les cultures traditionnelles ne prospéraient pas. C'est là qu'est intervenu un transfert de technologie paysanne crucial. Des techniques anciennes, comme l'« enarenado » de Malaga, consistant à créer des sols reconstitués avec une couche de sable et de fumier, ont été adoptées pour amortir la salinité de l'eau. De même, une technique issue de la culture de la vigne, utilisant des treillis pour faire prospérer les ceps en hauteur, a été adaptée. Les paysans ont alors imaginé de reprendre cette technique avec un système de piquets et de taillis, en ajoutant un voile plastique pour créer les premières serres dans les années 1960.

Ces premières serres, fabriquées artisanalement avec entraide, ont permis de cultiver les premiers légumes. Le système s'est ensuite modernisé dans les années 1970 avec l'arrivée d'entreprises spécialisées dans la fabrication de serres, remplaçant ainsi la production paysanne. L'extension du périmètre cultivé a été rapide, passant d'environ 1500 hectares à près de 25 000 hectares de serres dans la province d'Almeria. L'ouverture de l'Espagne au marché commun en 1986 a accentué cette dynamique, projetant le système sur les marchés européens et inaugurant la vocation exportatrice d'Almeria.
Aujourd'hui, l'Andalousie exporte pour des milliards d'euros de légumes primeurs chaque année. Des milliers d'hectares de plastique blanc recouvrent la province d'Almeria, formant une « mer de plastique » clairement visible depuis l'espace, où poussent une large gamme de légumes tout au long de l'année. La productivité est passée d'environ 30 tonnes de légumes à l'hectare avant l'entrée dans l'UE à 50 ou 55 tonnes par hectare aujourd'hui. El Ejido, une ville qui comptait à l'origine quelques habitants, est devenue la capitale informelle de l'horticulture intensive et industrielle, avec une population de 50 000 habitants.
En Andalousie, l'agriculture face au changement climatique- reportage #cdanslair 03.08.2022
La Ressource en Eau : Un Enjeu Crucial et des Tensions Croissantes
L'un des piliers de cette agriculture florissante est l'accès à l'eau, une ressource d'autant plus précieuse que la région est l'une des plus arides d'Espagne. Pour contourner ce handicap, l'Espagne a misé sur des infrastructures gigantesques. Le « Trasvase Tajo-Segura », un ouvrage de 300 kilomètres mêlant canaux, tunnels, aqueducs et réservoirs, a été conçu pour dévier une partie des eaux du Tage, le plus long fleuve de la péninsule ibérique, vers le bassin du Segura, à cheval entre l'Andalousie et Murcie. Lancé sous la dictature de Franco et mis en service en 1979, cet ouvrage, capable de transporter des milliards de litres d'eau par an, a longtemps été perçu comme un modèle d'adaptation face au manque de pluie.
Cependant, les effets du changement climatique et la surexploitation des ressources hydriques ont transformé le Tage en une source de tensions. Domingo Baeza, professeur d'écologie fluviale à l'Université autonome de Madrid, rappelle que la région de Murcie est l'une des plus arides du pays et que ses ressources hydriques sont structurellement insuffisantes pour l'agriculture intensive. Le Tage « souffre » et est « très dégradé en de nombreux endroits » car « on a dépassé de loin les capacités » du fleuve en « développant de manière incontrôlée les surfaces irriguées ». Depuis la mise en place du Trasvase, la température moyenne en Espagne a progressé d'1,3°C, et le débit du fleuve a baissé de 12%, avec une prévision de chute de 14% à 40% à l'horizon 2050. Les vagues de chaleur extrêmes assèchent rivières et réservoirs, entraînant des coupures d'eau.

Face à cette situation, le gouvernement de Pedro Sanchez a décidé de limiter les transferts d'eau massifs du Tage vers les terres agricoles du Levant espagnol. Cette décision a provoqué une vive opposition de la part des agriculteurs du sud-est, comme Juan Francisco Abellaneda, propriétaire d'une ferme de 300 hectares près de Murcie, qui craint que « si on nous enlève (l'eau du Tage), il n'y aura plus ici que le désert ». Alfonso Gálvez, responsable local du syndicat agricole Asaja, prévient que sans cette eau, il ne sera pas possible de maintenir une agriculture compétitive et moderne, au risque de nuire à la « sécurité alimentaire » de l'Europe. Selon le Syndicat central des irrigants de l'aqueduc Tage-Segura (Scrats), la réforme pourrait entraîner l'abandon de 12 200 hectares de cultures et la perte de 15 000 emplois.
En Castille-La Manche, région du centre de l'Espagne où débutent les déviations, les effets cumulés des ponctions d'eau et du manque de pluie sont visibles depuis longtemps. Borja Castro, maire socialiste d'Alcocer, dénonce le « sacrifice » de son territoire au profit des agriculteurs du Levant. Ses propos sont étayés par le témoignage de son père, Carlos Castro, 65 ans, qui se souvient d'une « piscine du coin » autrefois très animée, transformée aujourd'hui en « désert ».

Le gouvernement, tout en se conformant aux arrêts de la Cour suprême et aux règles environnementales de l'UE, mise sur la désalinisation de l'eau de mer comme source alternative. Cependant, cette solution est accueillie avec scepticisme par les agriculteurs. L'eau dessalée « manque de nutriments », a un « impact environnemental important » en raison de sa forte consommation d'électricité et de la production de « déchets » nocifs pour l'écosystème marin. De plus, son coût est trois à quatre fois plus élevé que l'eau du Tage, atteignant près de 1,4 euro le litre, soit le prix d'un litre d'essence. Pour les écologistes, c'est en réalité tout un système qu'il faut revoir, car plus de 80% de l'eau douce en Espagne est utilisée par l'agriculture, une situation jugée « non tenable ».
En Andalousie, l'agriculture face au changement climatique- reportage #cdanslair 03.08.2022
L'Impact Environnemental : La Face Cachée du Potager Européen
L'agriculture intensive espagnole, bien qu'économiquement prospère, génère des conséquences environnementales significatives. L'extension des serres, cette « mer de plastique », s'accompagne d'une pollution durable liée à l'usage massif de matériaux plastiques. Une partie de ces déchets finit dans la nature ou la mer Méditerranée, aggravant la pollution plastique. La production de déchets, résidus de plastique et ferrailles nécessaires aux serres, représente selon les spécialistes 3 millions de tonnes, autant que la production de légumes, qu'il faut recycler.

La dégradation des sols andalous est également provoquée par l'érosion, la disparition de la végétation naturelle et la monoculture qui les épuisent et réduisent drastiquement la biodiversité. Le recours massif aux produits phytosanitaires, un autre levier pour augmenter les rendements, pollue les sols et l'eau, et provoque des cancers chez les travailleurs. Ces intrants chimiques produisent en bout de course des aliments potentiellement néfastes pour la santé.
Le problème majeur posé par cette exploitation intensive demeure la diminution des réserves d'eau. Les cultures très gourmandes en irrigation nécessitent un pompage massif dans les nappes phréatiques. Cette exploitation excessive entraîne une baisse du niveau des aquifères, une salinisation progressive des sols et des eaux côtières, ainsi qu'une détérioration de zones naturelles sensibles telles que le parc national de Doñana. Des alternatives, comme l'irrigation au goutte-à-goutte dans les serres, permettent de réduire la consommation, même si 50 litres d'eau sont toujours nécessaires pour produire un kilo de tomates. Cependant, ces mesures ne suffisent pas à compenser le déficit hydrique annuel, qui s'élève à quelque 170 hm³ par an, l'équivalent de 50 000 piscines olympiques.
Questions Sociales et Conditions de Travail : Un Modèle à Revoir
Au-delà des enjeux environnementaux, l'agriculture intensive du sud de l'Espagne soulève des problèmes sociaux majeurs, notamment en ce qui concerne la main-d'œuvre. Ce secteur dépend largement d'une main-d'œuvre immigrée, souvent en situation précaire. Les Andalous ont peu à peu fui ce marché devant l'impossibilité d'obtenir une rémunération décente. Des milliers de travailleurs venus du Maghreb ou d'Afrique subsaharienne récoltent pour quelques euros de l'heure.

Sans aucune protection juridique ni sociale, ces travailleurs peuvent être remerciés du jour au lendemain. Le salaire moyen serait de 35 euros la journée, pas assez pour se payer un logement dans les environs. Beaucoup d'immigrés sont donc soit logés directement dans les zones de serres, dans les anciens bâtiments, les « cortijos », ou encore dans les écuries, soit dans des abris de fortune fabriqués avec de vieilles bâches en plastique. Les conditions de travail sont par ailleurs particulièrement rudes, notamment en raison de la chaleur étouffante sous les bâches et du recours massif aux produits phytosanitaires.
Les logiques productivistes et capitalistes à l'œuvre dans ces exploitations poussent à l'augmentation de la productivité et à l'investissement technologique, entraînant un endettement des agriculteurs. Face à la pression des acheteurs, entreprises de distribution en tête, qui négocient les prix à la baisse, les paysans investissent sans voir leurs revenus augmenter. L'unique moyen de compensation réside dans la potentielle hausse des rendements, dont l'un des leviers principaux est la diminution des salaires. Ce fonctionnement est exemplaire du développement de l’économie capitaliste en général, où l'agriculteur est pris dans un étau : obligé d'acheter beaucoup et contraint de vendre à bas prix ce qu'il produit.
Des tensions sociales ont éclaté par le passé, notamment à El Ejido en mars 2000, où des violences racistes ont éclaté contre les travailleurs marocains à la suite de l'assassinat d'une jeune espagnole.
Des Alternatives et des Initiatives Locales : Vers un Avenir Plus Durable ?
Face aux multiples défis posés par l'agriculture intensive, des voix s'élèvent et des alternatives sont explorées. Pour une agriculture moins consommatrice en ressources et plus respectueuse de l'environnement, le modèle du bio peut apparaître comme une solution. En 2018, 108 566 tonnes de produits biologiques seraient sorties des serres d'Almeria et de sa région, dont la très grande majorité (75 %) part à l'étranger en camion. Cependant, les conditions de travail ne seraient pas meilleures dans ce secteur, et des doutes subsistent sur les produits utilisés par certaines exploitations certifiées bio, notamment le recours massif au soufre, autorisé en agriculture biologique, mais qui cause allergies et irritations aux travailleurs sans protection.
Des habitants de la région tentent à leur échelle de trouver des solutions pour lutter contre cet écocide qui ne semble pas préoccuper les pouvoirs locaux. Frédérique Edy, résidente de Los Alias, a décidé d'agir en plantant 500 arbres cette année, et le double les années suivantes, aidée par sa formation en permaculture et de jeunes bénévoles. L'objectif est de reforester la vallée de Cariatiz avec des espèces endémiques locales, qui vont enrichir les sols au lieu de les appauvrir et renouveler les nappes phréatiques.

Ces initiatives sont essentielles pour tenter de protéger l'environnement dégradé par des décennies de surexploitation des ressources naturelles. L'appauvrissement des sols et l'épuisement des réserves d'eau constituent en effet la base d'un système agricole qui nourrit une grande partie l'Europe. Ces dégradations, couplées au travail dans des conditions déplorables d'une main d'œuvre immigrée et à la pollution occasionnée par le transport, sont autant de facteurs réunis pour produire des aliments qui nuiront au final à la santé des consommateurs. Le modèle actuel de l'agriculture intensive espagnole, bien que performant sur le plan économique, apparaît de moins en moins soutenable face au changement climatique et à l'épuisement des ressources. La question n'est plus seulement de savoir comment produire davantage, mais comment produire mieux et de manière plus équitable.
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