Le jardin médiéval, bien plus qu’un simple espace de production, constitue un miroir des préoccupations, des aspirations et des savoirs d’une époque charnière. À la suite de l’effondrement de l’Empire romain envahi progressivement par les Barbares, notamment à la faveur du gel des eaux du Rhin en 406, les populations se sont trouvées coupées de Rome et, pour survivre, se sont rassemblées autour des monastères, seules structures échappant à l’anarchie. Il ne reste aujourd’hui en Europe aucun jardin du Moyen Âge ; nous ne disposons donc que de reconstitutions, effectuées à partir des textes et des tableaux qui ont survécu.

La symbolique du jardin clos et l’ordonnancement médiéval
Au Moyen Âge (du Ve au XVe siècle), le jardin est passé, en occident, par de multiples étapes. Les jardins, qui s’en inspirent aujourd’hui, reprennent des principes illustrés par les miniatures et enluminures de l’époque. Premièrement, le jardin est clos. Puis, son ordonnancement est structuré autour de larges allées orthogonales.
Ainsi, le Jardinet du Paradis (1410) est une toile d’un peintre allemand inconnu qui montre le jardin comme un espace clos, ceint de hautes murailles crénelées, à l’abri desquelles se déroule une vie harmonieuse dans un cadre riche de fleurs, d’arbres, de fruits et d’oiseaux : Marie lit un livre, l’enfant Jésus apprend à jouer de la musique et ils sont entourés d’anges et de courtisans. Dans un angle du tableau, un dragon mort, le ventre en l’air, symbolise la défaite du Mal.
Dans l’évangile de St Médard de Soissons (vers l’an 800), le jardin est structuré autour d’une fontaine hexagonale, réminiscence de la fontaine du paradis, entourée d’une exèdre et d’une colonnade à chapiteaux. Autour de cet ensemble, sont représentés sur un fonds verdoyant des cygnes, des cerfs et des faisans. De la même époque, nous avons conservé le plan de l’abbaye de St Gall (Suisse), plan idéal d’un monastère, qui détaille les parcelles destinées aux diverses catégories de plantes et aux traitements à leur apporter pour les rendre comestibles.
Le savoir-faire des moines et la gestion des jardins
Au IXe siècle également, un moine allemand nommé Walafrid Strabon a écrit un poème en 22 strophes, « Hortulus », décrivant le travail du jardinier (3 strophes) et les plantes à connaître (19 strophes). Vers 950, parait en grec, à Constantinople, une encyclopédie de l’agriculture, de l’élevage et de la viticulture sous le nom de Geoponica.
Le jardin du Moyen Âge, souvent appelé « Jardin de Curé » ou « Jardin des simples », était surtout cultivé par les moines dans les presbytères et soigneusement conçu pour répondre aux besoins quotidiens de nourriture et de médicaments, tout en offrant un espace de tranquillité et de contemplation. Les moines du Moyen Âge ont le privilège d'être instruits comme les nobles et détiennent la connaissance botanique. Un de leurs rôles est de la mettre en pratique au jardin, au service de la vie quotidienne et de la spiritualité de la communauté.
Ici, les plantes ont été choisies à partir de la liste du Capitulaire de Villis, acte législatif, attribué à Charlemagne (IXe siècle). Ce règlement préconisait la culture d’une centaine de plantes nécessaires à la bonne gestion des domaines impériaux. S’il s’inspire de très anciennes traditions, ce jardin n’en est pas moins moderne par sa gestion. Ici, il n’y a pas la volonté de maîtrise illusoire de la nature mais d’accompagnement.
Un lieu, des histoires à Murbach : le jardin médiéval - Episode 3/4
Typologie des plantes et fonctions utilitaires
Les jardins de curé, inspirés des jardins arabes et romains, sont systématiquement composés d’allées et de plates-bandes. On y cultive des plantes à vocations médicinales, tinctoriales, aromatiques, alimentaires, etc.
La pharmacie naturelle
L’absinthe est une plante vivace, médicinale. Elle est en effet réputée pour fortifier l’estomac et tuer les vers. Ce fût un groupe de plantes dédiées à Artémis (déesse de la chasse chez les Grecs) pour leurs vertus gynécologiques supposées. La Chélidoine est tout d’abord une plante vivace, cousine du coquelicot, dont le latex irritant a la réputation d’ôter les verrues. La Consoude, du latin consolido, signifie consolider ; elle est en effet réputée pour ses propriétés cicatrisantes, utilisée pour réduire les fractures.
La Rue est une espèce de sous-arbrisseaux de la famille des Rutacées. C’est une véritable panacée : réputée contre le venin, les morsures des chiens enragés, la colique venteuse, elle fortifie le cerveau. Les Grecs l’avaient interdit sur les stades car elle était trop tonifiante.
Les plantes tinctoriales et symboliques
La Gaude, plante herbacée bisannuelle, fournit une teinture jaune très résistante. Le Pastel, plante vivace tinctoriale (bleue), permettait de fabriquer des petites boules de pâte, d’où le nom de Pastel. L’Iris est une plante vivace. La fleur de Lys, symbole de la royauté française, serait en fait une fleur d’iris, appelé Lis des marais à l’époque mérovingienne. Chez les Grecs, Iris était ainsi la messagère des dieux, trait d’union entre le ciel et la terre.
Techniques ancestrales et résilience écologique
À l’heure où le moindre sachet d'engrais promet des récoltes miracles, qui se souvient encore que nos jardins français étaient jadis de véritables laboratoires naturels ? Si le design du jardin paysager passionne aujourd'hui, il cache parfois une leçon d'humilité.
La butte de culture
La butte de culture n'est pas une lubie contemporaine. Pour bâtir une butte à la médiévale, rien de plus simple : il faut accumuler différentes couches pour créer un effet "lasagnes" : branchages, restes de tonte ou de gazon, feuilles mortes, compost et une couche de bonne terre. La butte offre un drainage optimal, garde la chaleur, favorise la vie microbienne et évite le tassement.
Les purins et macérations
Bien avant les produits du commerce, les jardiniers médiévaux préparaient des "purins" à base de plantes locales. Ces plantes boostent la croissance, préviennent maladies et ravageurs, tout en apportant naturellement des minéraux essentiels au sol. Mettre en macération les plantes coupées grossièrement dans de l'eau, couvrir sans fermer hermétiquement, touiller une fois par jour. Après une à deux semaines (lorsqu'il n'y a plus de petites bulles), filtrer et conserver au frais.

Diversité des cultures : du potager aux fruitiers
Le jardin du moyen-âge a de nombreuses fonctions : se nourrir, se soigner, se réjouir et partager, se reposer ou réaliser des bouquets.
Les légumes et fruitiers
Pour un jardin inspiré du Moyen Âge, les légumes anciens sont à privilégier : les panais, les navets, le céleri rave, les carottes, les courges, le melon, les choux, le concombre, les poireaux, les oignons, l'ail, l'échalote, les pois, les pois chiche, les fèves, les lentilles, les bettes, l'artichaut, le cardon, les épinards, le cresson des fontaines, la laitue, chicorée, mâche, ou roquette, le raifort, l'arroche et le chénopode. Les courgettes, les haricots, les pommes de terre et les tomates sont arrivés plus tard.
Les petits arbres fruitiers comme les cognassiers et les fruitiers nains et en colonne sont utiles dans ce type de jardins. On peut planter des pommiers, pruniers, poiriers, pêchers, figuiers (seule source de sucre avec le miel à l'époque), néfliers d'Allemagne, noisetiers, noyers et châtaigniers.
Vers un jardin contemporain inspiré du passé
Il est important de regarder cette nature dite ordinaire car elle est menacée, mal menée. Ce qui était ordinaire, le devient de moins en moins disparaissant en silence. Créer un jardin médiéval aujourd’hui, c’est plonger dans notre histoire et explorer les techniques de jardinage de l’époque.
Le jardinage inspiré du Moyen Âge est plus qu’une simple tendance, il représente une réponse aux exigences de notre époque. Ces méthodes accessibles à tous permettent de rendre vos espaces verts plus autonomes et durables. En adoptant ces pratiques, vous redécouvrirez le plaisir d’un potager aligné avec les saisons et respectueux du vivant. Que vous soyez en milieu urbain ou rural, il est possible de créer un espace qui allie esthétisme, productivité et respect de la nature. Chaque saison enseigne la patience et l'observation attentive, le respect du temps long. Le retour aux techniques médiévales - buttes, purins, associations de plantes et "jardin des simples" - procure une abondance inattendue, tout en libérant le jardinier des contraintes d'un espace trop technique ou dépendant d'intrants chimiques.