
Le sociologue polonais Zygmunt Bauman (1925-2017) est une figure intellectuelle majeure dont la pensée, bien que parfois moins discutée dans l'espace intellectuel français, a résonné internationalement, notamment à travers son ouvrage « Modernité et Holocauste » et sa métaphore de la « société liquide ». Son parcours personnel, profondément marqué par les turbulences politiques et idéologiques du XXe siècle, a façonné une œuvre critique de la modernité et des sociétés contemporaines.
Zygmunt Bauman est né de parents juifs polonais non-pratiquants à Poznań en 1925. L'invasion de la Pologne par l’Allemagne en 1939 contraint sa famille à fuir vers l’Union soviétique. En 1944, il intègre la Première armée polonaise sous contrôle soviétique, y devenant commissaire politique. Il fut membre du Parti ouvrier unifié polonais au pouvoir (PPR/PZPR) jusqu’en 1968. Des déclarations d’un historien de l’Institut polonais de la mémoire nationale (IPN), publiées dans le magazine polonais Ozon en mai 2006, révèlent qu'entre 1945 et 1953, Zygmunt Bauman aurait occupé la fonction de commissaire politique dans le Corps de la sécurité intérieure (KBW), une unité militaire formée pour lutter contre les nationalistes ukrainiens et une partie des restes de la résistance polonaise antisoviétique. Au sein du KBW, il aurait atteint le grade de major avant d'être soudainement licencié en 1953, après que son père ait pris contact avec l’ambassade d’Israël à Varsovie en vue d’émigrer. Des preuves supplémentaires suggèrent qu’il aurait également travaillé comme informateur pour le renseignement militaire entre 1945 et 1948. Dans une interview au Guardian, Zygmunt Bauman a reconnu avoir été un communiste convaincu pendant et après la Seconde Guerre mondiale.
Durant son service dans le KBW, Zygmunt Bauman étudie les sciences sociales à l’Académie des sciences sociales de Varsovie, une école des cadres du Parti ouvrier unifié polonais. Il poursuit ensuite ses études en philosophie à l’Université de Varsovie, la sociologie ayant été temporairement rayée des universités polonaises comme discipline « bourgeoise ». Ses professeurs à Varsovie incluent Stanisław Ossowski et Julian Hochfeld. Il obtient sa maîtrise de philosophie en 1954 et devient professeur à l’université de Varsovie, où il enseigne la philosophie et la sociologie, et devient l’un des principaux éditeurs de la revue polonaise Études sociologiques. Dans un contexte de persécutions antisémites, il est évincé du Parti communiste polonais et de l’université en 1968, sous prétexte qu’il aurait corrompu la jeunesse polonaise. Il s’exile en Israël avant de rejoindre l’université de Leeds en 1971.
Du Marxisme Hétérodoxe à l'Humanisme Antitotalitaire
Zygmunt Bauman s’inscrit initialement dans la tradition du marxisme hétérodoxe, analysant les travers de la société communiste polonaise dans le but de parfaire le projet soviétique. Cependant, ses critiques envers le régime devenant de plus en plus acerbes, il s’émancipe de toute tutelle politique en rompant avec l’orthodoxie communiste, sans pour autant devenir un sociologue « dissident ». Il est profondément marqué par la lecture des Carnets de Prison d’Antonio Gramsci, déclarant que « Gramsci m’a sauvé d’une destinée antimarxiste, si répandue chez les penseurs désenchantés, qui m’aurait poussé à rejeter tout ce qui était et demeure précieux et actuel dans l’héritage de Marx. »
À son arrivée au Royaume-Uni, Zygmunt Bauman développe une pensée humaniste où la sociologie est comprise comme un outil d’émancipation. Cette conception s’oppose à celle des « sociologues de pouvoir » qui, tant en URSS qu'aux États-Unis, inspirés respectivement par le marxisme dogmatique ou la pensée managériale, n’ont pour seul but que de fournir des prévisions socioquantitatives aux gouvernements. Il définit la culture comme la capacité individuelle et collective de transformer son environnement social, une définition atypique clairement orientée contre les pensées positiviste et fonctionnaliste (Émile Durkheim et Talcott Parsons étant ses principales cibles), accusées de dénier la capacité d’« agir sur le monde » de chacun. En ciblant ce qu’il nomme « marxisme primaire » et « pensée managériale », Bauman s’attaque aux modes de pensée qui, de chaque côté du rideau de fer, dérobent aux peuples leurs moyens d’actions politiques. L'humanisme antitotalitaire et la pensée critique deviennent ainsi ses fondements intellectuels, l’amenant à théoriser les conditions d’émancipation.
L'Ambivalence Humaine et la Critique du Projet Moderne
Inspiré par la pensée de Georg Simmel, Zygmunt Bauman souligne l’ambivalence des êtres sociaux, en quête à la fois de sécurité et de liberté. Cette ambivalence fondamentale pousse les membres d’une société à exiger, d’un côté, un socle sociopolitique stable et légitime, et de l’autre, un droit à la liberté individuelle sans laquelle ils ne pourraient exister pleinement. Alors que le premier rassure les individus tout en les aliénant, le second les rend incertains tout en les émancipant. Cette théorie, qui fait écho à celle du psychanalyste et philosophe Erich Fromm, est fondatrice de l’œuvre du sociologue.
C’est à partir de la mise en évidence de cette ambivalence que va se dessiner la critique radicale que Bauman adresse au « projet moderne ». Écrivant au moment charnière de la chute du Mur de Berlin, il affirme, dans ce qu’il présente comme son unique trilogie, l’essence totalitaire de la modernité, où précisément la sécurité occupe une place écrasante au détriment de toute liberté. Reprenant à son compte l’un des adages de l’école de Francfort, « La raison est totalitaire », il critique la trajectoire moderne, issue de la philosophie des Lumières, qui a abouti à confier à l’État l’ensemble des moyens d’organisation et de régulation de la vie sociale, lui donnant par là une portée potentiellement totalitaire.
L'État Jardinier : Tri et Élimination
Le rôle premier de cet État moderne, que Zygmunt Bauman appelle métaphoriquement l’« État jardinier », est alors de « séparer et isoler les éléments utiles, destinés à vivre et à prospérer, des substances nocives et pathologiques qui, elles, doivent absolument être éliminées ». Dans cette optique, la Shoah est un phénomène typiquement moderne de par sa nature organisée et bureaucratique. C’est un événement certes paroxystique et hors du commun, mais qui pour le sociologue est typiquement moderne par son essence ordonnatrice et ses structures bureaucratiques. En tant qu’ancien sujet de l’empire soviétique, on comprend la motivation de Z. Bauman à formuler une telle critique ; cependant, il serait réducteur de s’en tenir à cet antitotalitarisme de cœur. Il y a en effet dans sa pensée, qui puise ici dans la sociologie de Max Weber et la philosophie d’Hannah Arendt, une volonté d’analyser le totalitarisme comme une forme - excessive et pathologique - de la modernité, au même titre que le capitalisme fordiste qui s’installe dans l’après-guerre aux États-Unis et en Europe de l’Ouest. En remontant ainsi aux racines du projet moderne, l’ambition de Zygmunt Bauman est en fait de montrer l’incapacité des sociétés, qu’elles soient occidentales ou soviétiques, à trouver dans la modernité un équilibre satisfaisant entre liberté et sécurité - et donc à assurer les conditions d’une authentique émancipation.

De la Postmodernité à la Société Liquide
À partir des années 1990, Zygmunt Bauman étudie les sociétés occidentales contemporaines, les qualifiant d’abord de postmodernes puis de liquides. Selon lui, avec l’entrée dans l’ère de la consommation, les sociétés postmodernes ont renversé le déséquilibre moderne entre la sécurité et la liberté au profit de la liberté. Dérégulée et privatisée, la liberté mine les filets de sécurité communs. L’État joue alors le rôle d’un « garde-chasse » pour assurer l’ordre social dans un monde où chacun est livré à lui-même. Le plaisir, la consommation et la liberté individuelle forment le cœur de la société postmoderne où l’autonomie n’est toujours pas assurée faute de possibilités de sécurité collectives.
En 1998, Zygmunt Bauman lance sa métaphore de la « société liquide », concept pour lequel il opte afin de remplacer celui de postmodernité. La « société liquide » s’oppose à la « société solide » où les structures de l’organisation commune seraient créées collectivement et étaient permanentes, fixes. Dans la « société liquide », l’unique référence est l’individu intégré par son acte de consommation. Statut social, identité ou réussite ne sont définis qu’en termes de choix individuel et peuvent varier, fluctuer rapidement au gré des exigences de flexibilité. Il définit les relations sociales comme de plus en plus impalpables dans la société actuelle.

Selon Bauman, la société de consommation actuelle et le modèle économique néolibéral sont responsables de cette injonction faite à chaque individu consommateur de s’adapter au monde contemporain (liberté incertaine) sans en fournir les moyens (sécurité rassurante). Le concept de redondance de la misère peut aussi lui être attribué. Dans Vies perdues, il le définit comme le développement de zones de pauvreté concentrées autour des villes et dans les zones de récupération des déchets consommables.
L'Homme Jardinier, le Garde-Chasse et le Chasseur : Évolution de la Relation à la Nature et à la Société
Toujours dans Le Présent liquide, Zygmunt Bauman développe une thèse, que l’on retrouve tout au long de son œuvre : celle du statut de l’humain face à la nature, passant, selon trois métaphores végétales, du poste de garde-chasse à celui de jardinier et enfin à celui de chasseur. À l’époque moderne, l’homme est le jardinier qui pense au contraire que c’est par ses efforts que l’ordre du monde existe. Il a organisé par la pensée ce qu’il fait dans le monde. Il imagine (utopie) ce que pourrait être son jardin. Il appelle les plantes bonnes ou mauvaises herbes.
À l'époque de la post-modernité, l’Homme est devenu le chasseur qui se moque de l’équilibre global qu’il soit naturel ou artificiel. C’est l’individu qui ne veille pas sur le gibier, mais ravage les bois avant d’aller ailleurs ravager quand tout a été éradiqué. Ceci n’est d’ailleurs pas son problème, mais un problème global et le chasseur est seul ou en petit groupe et ne se sent pas responsable individuellement des conséquences de ses actions. « En outre, dans une société de chasseurs, l’idée d’une fin de la chasse n’est pas tentante, mais effrayante, puisque cette fin ne peut prendre que la forme d’une défaite personnelle, d’une exclusion. Si une vie de chasse continue est encore une utopie, c’est une utopie différente de celles d’autrefois, car sans fin. Une utopie bizarre, car les premières tiraient leur force de la promesse d’une fin du labeur. » La critique de notre société passe donc par cette image de la chasse : violence, mépris, manque de bienveillance envers les autres, mais aussi et surtout envers soi-même, jeux du cirque, mise à mort des plus faibles, et enfin peur, une peur interminable d’être à son tour chassé. « Le rêve de rendre l’incertitude moins intimidante et le bonheur plus durable en changeant d’ego, et de changer d’ego en changeant de déguisement, c’est l’utopie des chasseurs, une version « dérégulée », « privatisée » et « individualisée » de la société d’autrefois, de cette société favorable à l’humanité de ses membres. »
La Redéfinition de l'Identité Sociale et les Pièges de la Consommation
Zygmunt Bauman, à travers ses ouvrages comme Le Présent liquide (2007) et Les enfants de la société liquide, co-écrit avec Thomas Leoncini, est un fervent critique de cette société. Il pointe alors la problématique centrale de notre époque : nous ne voulons certes plus vivre selon les modes de la société solide, mais nous voyons également les travers et les perversités de la société liquide, dont l’une des conséquences est bien la surconsommation, l’appétit vorace de l’humanité pour la nature qu’elle exploite et qui conduit tout droit notre monde à la catastrophe. Il va donc nous falloir trouver un nouveau modèle d’organisation sociale où nous serons capables, dans un effort intellectuel qui exigera de faire coïncider les opposés, de vivre à la fois ensemble et individuellement, de vivre dans des communautés qui ne nous imposeront plus des contraintes de vie ou alors ces contraintes nous les aurons réellement choisies nous-mêmes directement (ce qui suppose une vie politique locale bien plus développée qu’aujourd’hui).
Dans Le Présent liquide, le premier chapitre est consacré aux migrants, que l’auteur décrit comme les nouveaux « déchets humains » du millénaire. « Les réfugiés sont l’incarnation même du « déchet humain » qui n’a aucune fonction utile à remplir dans son pays d’arrivée et de séjour temporaire et qui n’a ni l’intention ni la perspective réaliste d’être assimilé et incorporé à un nouveau corps social. De leur dépotoir, aucune route ne ramène en arrière ni ne mène en avant (à part celle qui conduit vers des pays plus lointains encore, comme dans le cas des réfugiés afghans escortés par des cuirassés australiens vers une île à l’écart de tous les sentiers battus - ou même non battus). Une distance suffisante pour que les effluves nocifs de décomposition sociale ne puissent atteindre les zones habitées par les autochtones : tel est le critère décisif du choix de l’emplacement des camps définitivement temporaires. Ailleurs, les réfugiés apparaîtraient comme un obstacle, une nuisance ; dans cet endroit, on les oublie. » Les migrants de notre monde sont des êtres à la marge, qui n’appartiennent à aucune zone de droit : ils sont les vrais marginaux, hors du monde de la consommation, qui ne servent à rien et qui sont au contraire les signes de la déliquescence de la société occidentale. Ils vivent dans cet « espace liminaire », en deçà et en dehors des frontières qu’a créées la mondialisation. Et pour Bauman, ils sont l’exact miroir, en négatif, des élites mondiales, qui, dit-il, sont les vrais méchants de l’histoire et qui, comme les migrants, vivent dans le flou et l’anarchie organisationnelle qu’a créé la mondialisation néo-libérale. Les migrants comme les élites (traders, dirigeants de start-up, employés des GAFA, élites technocratiques des pseudo démocraties libérales…) sont des sans domicile fixe, allant et venant d’un pays à l’autre sans vraie attache, ou ayant quitté leurs attaches pour trouver un mieux, une autre vie, ailleurs, au-delà des frontières. « On peut dire que la version moderne de l’insécurité est caractérisée par la peur de la malveillance humaine. »
Dans Les Enfants de la société liquide, Bauman reprend des thèmes d’études précis pour en proposer une analyse sociologique parfois décapante, comme la mode des tatouages, le problème du harcèlement, et les mœurs amoureuses. Pour le sociologue, la mode des tatouages (aux États-Unis, 47% des Millennials ont au moins 1 tatouage et 36% de la génération Y) est le signe visible de ce qu’il appelle l’auto-affirmation de soi, de son identité individuelle, ce phénomène qui remplace l’appartenance à une communauté. « Les nouveaux et puissants modes mimétiques de manipulation de l’apparence publique du corps (ou de « présentation de soi dans la vie de tous les jours », comme préférait le dire Erving Goffman) que vous venez d’énumérer avec tant de sagacité, et dont il faut souligner le caractère éphémère (quand bien même ils aspirent à capturer l’éternité dans un moment passager, observait déjà Charles Baudelaire il y a plus d’un siècle et demi), trouvent leur origine dans la redéfinition moderne et par trop humaine de l’identité sociale, passée de l’état de donné à celui de tâche. Cette tâche est aujourd’hui nécessaire et attendue ; elle doit être exécutée par l’individu qui la porte, et déploie des matériaux bruts et des modèles socialement donnés dans une opération complexe de « reproduction créative », qui porte le nom de « mode ». » Ce constat est aussi le même pour le port de la barbe par les hipsters ou le recours de plus en plus massif à la chirurgie esthétique. Pour Bauman, ces effets de mode sont avant tout des moyens, pour la société consumériste, de pouvoir survivre, suivant le principe que nous appliquons tous : si tu peux le faire, tu dois le faire. « L’économie consumériste prospère (et même survit) grâce à un stratagème magique qui fait de la possibilité une obligation ; ou, en termes économiques, qui transforme l’offre en demande. » Ainsi, ce que soulève Bauman, c’est bien la question de la liberté, ou de ce que certains appelleraient le libre arbitre. Dans notre monde actuel, nous croyons être les maîtres de nos vies et de nos apparences, mais en fait nous ne sommes que les jouets du principe de consommation qui nous fait croire que si nous pouvons avoir ou faire quelque chose alors nous devons le faire ou l’avoir. Et que si nous n’exploitons pas cette possibilité, devenue une obligation quasi morale, alors nous nous excluons de fait de la société. « Un peu plus tard encore, j’ai suivi le conseil de l’écrivain E. M. Forster : « only connect » - il faut unir, relier, mettre en relation. Et il m’est apparu que désigner un ennemi et démontrer par tous les moyens son infériorité était l’inséparable revers de l’auto-identification. Il n’y aurait pas de « nous » s’il n’y avait pas un « eux ». Mais, heureusement, pour assouvir notre désir de rester ensemble, de nous aimer et de nous aider les uns les autres, il y a un « eux » et il y a donc il doit y avoir un « nous », qui manifeste par des paroles et par des actes cet être-ensemble ; qui ne se lasse jamais de le rappeler, de le manifester, de le réaffirmer. »
Erving Goffman et l'Ordre de l'Interaction
Les travaux d’Erving Goffman ont notablement contribué à ouvrir un nouveau chantier de recherche pour les sciences sociales : l’observation, la description et l’analyse de l’ordre de l’interaction. L’ouvrage collectif publié aux éditions CURAPP-ESS/CEMS-IMM, Erving Goffman et l’ordre de l’interaction (abrégé EGOI), qui se propose d’explorer la pensée d’Erving Goffman en suivant ce fil directeur, ainsi que la traduction inédite chez Economica d’un des premiers ouvrages que Goffman a consacrés à l’étude de cet ordre, Comment se conduire dans les lieux publics. Notes sur l’organisation sociale des rassemblements (abrégé CCLP), manifestent la volonté d’explorer ce domaine spécifique, ses propriétés, sa singularité, mais également les ressources analytiques que l’étude de ce domaine est en mesure d’offrir. Partir de cet objet d’étude, l’ordre de l’interaction, permet en outre d’entrer de manière particulièrement heureuse dans la pensée de Goffman, et de cerner la cohérence de son entreprise. Goffman, en effet, ne cessa jamais de travailler sur cet objet.
Les contributions de l’ouvrage collectif, dirigé par Daniel Cefaï et Laurent Perreau, sont ainsi articulées autour d’un objet commun, les interactions, ces « moments de la vie sociale au cours desquels des individus en situation de coprésence se perçoivent mutuellement et agissent réciproquement les uns par rapport aux autres » (EGOI, p. 5). Il s’agit du premier ouvrage collectif en langue française consacré principalement et explicitement à cette étude. Il invite, au prisme de cet objet, à découvrir la variété et la richesse des analyses goffmaniennes, des différentes stratégies « conceptuelles, métaphoriques, méthodologiques » (EGOI, p. 5). Comme l’indique l’introduction à cet ouvrage, ce dernier opte pour un parti-pris « résolument pluraliste ». Ce pluralisme tient tout d’abord aux types d’approches disciplinaires engagées : sociologues, philosophes et anthropologues ont contribué à cette étude ; et, au sein de ces différentes disciplines, ce sont différentes perspectives qui sont envisagées (théorie sociale, théorie de la reconnaissance, études féministes, philosophie analytique, phénoménologie, ethnométhodologie, esthétique, etc.). Ce pluralisme tient également à la nature des études proposées : les contributions s’attachent à rendre compte du projet goffmannien, en revenant sur certaines des lectures qui en ont été faites, en remontant aux sources de sa pensée, ou encore, en le confrontant à d’autres courants, mais certaines entendent également mettre au jour les ressources de ses analyses pour d’autres types de recherches non engagées par Goffman lui-même, ou encore se risquent à une enquête empirique. Enfin, ce pluralisme se manifeste aussi dans certaines tensions interprétatives de l’œuvre de Goffman même.
La traduction française, par Daniel Cefaï, de Behavior in Public Places : Notes on the Social Organization of Gatherings, s’articule particulièrement bien à l’entreprise du premier ouvrage. Dans cet ouvrage, Goffman se livre notamment pour la première fois à une description détaillée de cet ordre de l’interaction, et offre conséquemment un arsenal conceptuel fouillé de ce dernier. Il se penche en particulier sur « la dimension en face-à-face de l’ordre public » (CCLP, p. 22), et les régulations qui le gouvernent. Il s’accompagne d’une conséquente et riche postface du traducteur. Ces deux ouvrages invitent à cerner plus avant la signification de cet ordre de l’interaction et les ressources que son étude recèle.
L'Interaction comme Objet d'Étude à Part Entière
Traiter de l’interaction comme d’un ordre signifie tout d’abord en faire un objet d’étude de plein droit. Goffman a ainsi contribué, comme le rappelle, entre autres, A. Ogien, à « gagner un nouveau domaine d’investigation à la sociologie en fondant sa légitimité scientifique : l’ordre des interactions » (EGOI, p. 326). Moins qu’une découverte, le geste goffmanien consisterait à révéler une « réalité jusque-là vue mais non remarquée » (EGOI, p. 257), et surtout à l’aborder, comme le souligne C. Bonicco-Donato comme une « strate consistante de la réalité » (EGOI, p. 267). D. Cefaï et E. Gardella soulignent que « l’exploration minutieuse de l’ordre de l’interaction a été la source d’une foule d’innovations conceptuelles et a ouvert un nouveau continent de recherche » (EGOI, p. 257). Goffman développe tout un arsenal conceptuel novateur à même de saisir les logiques propres à cet ordre. Comment se conduire dans les lieux publics recèle à cet égard une foule de créations, distinctions et articulations conceptuelles.
On notera par exemple la distinction entre rassemblement (qui désigne le regroupement de deux personnes ou plus en présence immédiate les unes des autres), situation (terme par lequel Goffman se réfère à l’environnement spatial où se tient un rassemblement) et occasion sociale (événement, affaire ou entreprise qui constituent le contexte social dans lequel ces situations et occasions sont susceptibles de se former) (CCLP, p. 18) ; la distinction entre « activité dans (in) la situation » et « activité de (of) la situation » qui permet de différencier les activités qui ne peuvent se produire que dans la situation présente (CCLP, p. 22) ; ce qui distingue une interaction focalisée d’une interaction non focalisée ; la notion d’engagement (capacité d’un individu de prêter de l’attention, ou de se retenir d’en prêter à une activité à portée de la main), au sein de laquelle il distingue l’engagement primaire de l’engagement secondaire - distinction dont le critère est le degré d’attention engagé dans l’activité - ou encore l’engagement dominant de l’engagement subordonné - le premier imposant des exigences propres à l’occasion sociale que l’individu est obligé de reconnaître (CCLP, p. 153-154). Ce travail permet non seulement de décrire au mieux une réalité jusqu’ici non explorée, mais surtout de complexifier, et par là de rectifier notre perception des situations d’interaction. Son étude de la parole en situation d’interaction est à cet égard particulièrement mise en valeur, notamment dans les contributions qui entendent inscrire leur travail d’enquête de terrain dans le sillage des analyses goffmaniennes (D. Cefaï et E. Gardella sur le Samusocial, M. Berger sur les compétences énonciatives des citoyens dans les commissions de quartier de la région bruxelloise, et B. Masquellier sur une performance d’un chanteur de calypso au Town Hall Theater en 1941). Selon D. Cefaï et E. Gardella, son exploration des « façons de parler » invite ainsi à dépasser le modèle dyadique locuteur-auditeur (EGOI, p. 247). Ces deux dernières catégories étant, précise M. Berger, trop grossières pour rendre compte de la complexité des phénomènes de communication en jeu dans les situations de conversation (EGOI, p. 398). Il invite également à ne pas s’en tenir à la seule forme conversationnelle de l’échange langagier, à déconstruire le modèle qui en est proposé par les analystes de la conversation, en ressaisissant les énonciations de paroles en contexte (EGOI, p. 249).
Les Régulations de l'Ordre de l'Interaction et la Notion de Situation
Si Goffman traite d’un ordre de l’interaction, c’est qu’il considère qu’au même titre que l’ordre juridique notamment, l’interaction présente un ordre, est ordonnée, au sens où elle est soumise à des régulations, et impose à ses participants un certain nombre de contraintes. Il précise ainsi, dans l’introduction à Comment se conduire dans les lieux publics, qu’il y enquête sur « un seul type de régulation : celui qui gouverne les façons dont une personne s’y prend avec soi-même et avec les autres, dans une situation de coprésence physique, et en vertu de celui-ci » (CCLP, p. 12). En quoi consiste ce type de régulation ? Goffman précise auparavant que le cadre d’analyse qu’il retient est un « modèle de l’ « ordre social » », qu’il définit comme « la conséquence de tout ensemble de normes morales qui régule la façon dont les personnes poursuivent leurs objectifs » (CCLP, p. 10). Cet ensemble de règles est qualifié de « propriétés situationnelles » (CCLP, p. 205), et l’ouvrage entend ainsi rendre compte de ces dernières.
La notion de situation reçoit dans l’ouvrage collectif un traitement approfondi dans plusieurs des contributions. Ces analyses tendent notamment à corriger, à revenir sur une certaine réception de Goffman, qui en propose des lectures « tendanciellement subjectivistes ou individualistes », et desquelles Goffman s’est, rappelle L. Perreau, lui-même défendu (EGOI, p. 143). C. Bonicco-Donato oppose dans cette perspective un paradigme goffmanien « situationniste » à un paradigme « individualiste ». Elle entend alors montrer, en mettant en évidence ce qu’elle qualifie de « contraintes situationnelles » que, pour Goffman, la pertinence des choix des individus et la valeur de leurs préférences « s’avèrent fixées par le fin réseau de contraintes physiques et sociales du cadre dans lequel ils s’insèrent : les exigences de la situation » (EGOI, p. 268). On fera remarquer ici que Goffman, dans Comment se conduire dans les lieux publics, adjoint à cette idée d’ « exigences de la situation » celle de « déterminisme situationnel » (CCLP, p. 13). La notion de situation permettrait, selon C. Bonicco-Donato, de saisir « l’opposition constante de Goffman à l’un des grands courants de l’individualisme méthodologique : l’interactionnisme symbolique d’Herbert Blumer, représenté notamment par Gonos, Denzin ou encore Keller » (EGOI, p. 279). Elle le permet dans la mesure où Goffman s’oppose à la conception que ce courant fait de cette notion : « une construction individuelle singulière » (EGOI, p. 281). L. Perreau insiste à cet égard sur la manière dont Goffman réinvestit la question de la « définition de la situation », en la réorientant vers l’analyse des « cadres » (EGOI, p. 142). Cela lui permettrait de se démarquer non seulement de l’interactionnisme symbolique, mais également de l’ethnométhodologie, et surtout, sur cet aspect, de la phénoménologie sociale d’A. Schütz. Il relève que, ce qui prime, pour Goffman, dans le « cadrage de l’expérience, c’est - bien plus que la volonté individuelle - une certaine structure sociale de l’expérience » (EGOI, p. 140). D. Cefaï et E. Gardella approfondissent cette notion de cadre, ou plutôt d’ « opérations de cadrage » qui « organisent la configuration et la signification des activités » (EGOI, p. 234). Précisons que, comme le fait remarquer D. Cefaï dans la postface à la traduction, la notion de situation est employée de manière à retravailler celle de rôle, par l’introduction de la notion d’engagement situationnel (CCLP, p. 248).
L’analyse des interactions constitue en outre, chez Goffman, une voie d’investigation particulièrement heureuse pour cerner la logique des rapports de pouvoir à l’œuvre au sein d’une société. Ces règles, constitutives de l’ordre de l’interaction, peuvent en effet également régir « les asymétries ou les différentiels de statut et de pouvoir » (CCLP, p. 255). Comme D. Cefaï l’indique dans la postface à Comment se conduire dans les lieux publics, on a souvent reproché à Goffman, parce qu’on l’associait « contre son gré à la nébuleuse interactionniste, de ne pas prendre en compte les rapports d’inégalité, de hiérarchie et de pouvoir » (CCLP, p. 244), lecture défendue en premier lieu par Alvin Gouldner. Les deux ouvrages participent de toute évidence à un réexamen de cette idée. L’interrogation sur les interactions de classe et de genre est omniprésente dans ses travaux. L’ouvrage collectif accorde une place non négligeable au traitement de cette question. Il s’ouvre sur la traduction du premier texte de Goffman, texte qui traite explicitement des symboles statutaires. D. Cefaï rappelle, dans sa postface, que Goffman s’est intéressé par la suite plus spécifiquement au statut des fous, des handicapés et des femmes (CCLP, p. 244). Dans une même veine, la contribution au collectif de G. Smith et Y. Winkin entend mettre en évidence la dette substantielle de la pensée Goffmanienne à l’égard des travaux de Lloyd Warner qui se distinguent par leur « focalisation sur la stratification » (EGOI, p. 83). Les analyses interactionnelles de Goffman auraient ainsi développé le projet qu’avaient initié les analyses de classe de Warner, en « montrant comment les barrières de classes se reflétaient dans les rites d’interaction » (ibid.). C. West entend quant à elle rendre compte de l’impact profond et durable qu’a eu l’œuvre de Goffman sur la pensée féministe, en dépit même de l’ignorance par cette dernière de cette provenance (EGOI, p. 437).
La Vulnérabilité de l'Ordre Social et des Individus
La notion de vulnérabilité est particulièrement mise en lumière dans les deux ouvrages. A. Le Goff, qui investit avant tout cette notion dans sa dimension individuelle, la vulnérabilité des interactants, pour mesurer l’intérêt d’une perspective goffmanienne pour la théorie de la reconnaissance, explique que la centralité de cette notion « dérive de la concentration sur les enjeux relatifs à la gestion de la co-présence corporelle » (EGOI, p. 373). Goffman souligne particulièrement sur ce point l’exposition des interactants au sein de l’interaction et évoque à plusieurs reprises dans l’ouvrage Comment se conduire dans les lieux publics les « risques de malfaisance dont le contact entre inconnus est porteur » (CCLP, p. 118). Dans la mesure où les personnes se rendent accessibles les unes aux autres lors d’interactions de face, « le risque qu’un engagement de face soit le prélude d’une agression est considérable » (CCLP, p. 91). Il s’agit là d’une vulnérabilité individuelle physique, certes, mais également sociale et symbolique.
Mais c’est aussi et avant tout la vulnérabilité de l’ordre social ou ordre public que souligne Goffman, en mettant en évidence les multiples offenses attentées à l’encontre des règles qui régissent la vie publique. De ce point de vue, Comment se conduire dans les lieux publics, par son mouvement même, met progressivement au jour la vulnérabilité de cet ordre social. Si Goffman insiste au début sur le fait qu’il compte s’y pencher sur le « flux tranquille de la circulation ordinaire » (CCLP, p. 6), opposant ce dernier aux mouvements de foule et sur lesquels il ne tient pas à concentrer son attention, la mise au jour des nombreuses « impropriétés situationnelles » au cours de l’ouvrage amène à interroger cette évidence. Cette vulnérabilité s’explique notamment par les « accrocs et erreurs du comportement humain » (EGOI, p. 339) que S. Laugier éclaire, en prenant pour fil la vulnérabilité du langage humain chez J. L. Austin et Goffman. Ces événements, émois, embarras, trac dans les rencontres, empiètements, intrusions, offenses sont inhérents à l’ordre de l'interaction.
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