L'œuvre d'Aristote, philosophe grec né à Stagire en 384 av. J.-C. et mort en 322 av. J.-C., représente un monument de la pensée antique. Ayant suivi l'enseignement de Platon à l'Académie pendant dix-sept ans, Aristote a ensuite développé une œuvre personnelle d'une ampleur considérable, embrassant une multitude de domaines du savoir. Parmi ses contributions les plus influentes, l'« Éthique à Nicomaque » se distingue comme un traité fondamental sur la morale, particulièrement son Livre V, qui a captivé l'attention des juristes depuis l'Antiquité. Ce traité, probablement dédié à son père ou à son fils, tous deux nommés Nicomaque, se compose de dix Livres, chacun correspondant à la longueur d'un rouleau dans l'Antiquité. Il déploie une réflexion structurée sur la quête du bonheur, les vertus qui y mènent, et la place de la justice au sein de la vie humaine et politique.

Aristote et la Quête du Souverain Bien : Le Bonheur
Au cœur de l'« Éthique à Nicomaque » réside la recherche du souverain bien, que le philosophe identifie au bonheur. Le Livre I introduit cette quête en posant la célèbre définition du bien comme ce à quoi l'on tend en toute circonstance. Le bien est ainsi une fin, et puisque différentes actions ou recherches impliquent différentes fins, une hiérarchie se dessine. Les sciences particulières sont subordonnées à une science maîtresse, ou architectonique, de la même manière qu'il existe une hiérarchie des fins, certaines visant d'autres fins qui, à leur tour, en visent d'autres. La fin suprême est le bien suprême.
Pour Aristote, ce bien suprême relève de la science politique, qu'il considère comme la science souveraine. Elle organise toutes les autres en déterminant quelles sciences seront enseignées dans la Cité et légiférant sur la fin à poursuivre par l'État. Ainsi, la politique est la science qui a pour objet d'étude le bien suprême. Il est important de noter que cette science ne se caractérise pas par un degré de certitude absolu, comme le montre l'exemple de la richesse, capable de sauver une vie ou d'en provoquer la perte. L'identification du degré de précision attendu d'une science est le signe d'un homme raffiné.
Le public visé par cette science est celui des personnes matures, car une certaine expérience de la vie est nécessaire pour s'intéresser à une discipline qui porte sur l'existence. Le bonheur, en tant que souverain bien, est unanimement reconnu et estimé, bien que sa nature exacte demeure sujette à débat. Pour Aristote, la vie heureuse consiste précisément à vivre selon la vertu. Le bonheur est l'activité conforme à la vertu, en particulier à la plus haute de l'homme : la contemplation, activité de la partie la plus divine en nous.
Les Préalables de l'Action Réussie et la Nature de la Vertu
Le Livre II de l'« Éthique à Nicomaque » pose les préalables généraux de l'action réussie. Pour apprendre l'acte bon, il est essentiel d'en intérioriser la fin, le but ultime. Cela requiert une disposition intérieure adéquate, la prise de conscience des enjeux de l'acte, et la liberté dans le choix de l'acte, choisi pour lui-même et non pour un autre motif. La disposition naturelle permet de devenir de bonne qualité et d'accomplir au mieux sa fonction propre spécifique, l'agir bon. Les actes moraux peuvent échouer par excès ou par défaut ; il est donc nécessaire de trouver la juste mesure adaptée à chacun. Cette recherche de mesure ne concerne pas les actes intrinsèquement mauvais (meurtre, vol, adultère, malveillance, envie, etc.), qui ne peuvent jamais être bons.
La vertu, pour Aristote, est un juste milieu entre deux vices, le « trop » et le « trop peu ». Le courage, par exemple, est un milieu entre la couardise et la témérité. Les vertus se divisent en vertus morales, qui concernent la mise en œuvre de la volonté, et en vertus intellectuelles, ou dianoétiques, qui touchent à l'intelligence et s'acquièrent par l'instruction. La prudence est la vertu intellectuelle principale, tandis que la sagesse est la plus élevée. L'homme vertueux n'est pas seulement celui qui agit de manière juste, mais aussi celui qui sait ne pas exercer ses droits lorsque la stricte application de la loi serait excessivement en sa faveur.
Philosophie - La vertu pour Aristote
L'Acte Authentiquement Libre : Volontaire, Involontaire et Choix
Le Livre III est crucial, car il explore les conditions de l'acte authentiquement libre, indispensable à toute action ou comportement. Pour être libre, un acte ne doit d'abord pas être contraint. Cependant, cette condition est insuffisante. Une conduite dictée par l'appétit, l'impulsion irraisonnée, ou l'alignement sur l'opinion majoritaire ne sera pas considérée comme libre par Aristote. L'acte libre implique une délibération préalable de la personne qui l'accomplit, correspondant au désir raisonné du bien. Enfin, pour bien agir, il faut non seulement que les choix soient libres et conscients, mais aussi que le comportement choisi soit effectivement réalisé et ne reste pas au stade des intentions.
Le Volontaire et l'Involontaire : Les Principes des Actes de Vertu
La distinction entre le volontaire et l'involontaire est fondamentale pour déterminer les peines et les récompenses associées aux actions. Aristote établit que les actions involontaires résultent de la contrainte ou de l'ignorance. Il explore la notion d'involontaire par violence, qui se produit lorsque le principe de l'action est extérieur à l'agent et que celui-ci n'y contribue en rien. Par exemple, si des individus, par leur force et leur pouvoir, expulsent quelqu'un contre sa volonté, l'action subie est violente.
Cependant, il existe des situations plus nuancées, où une action est "violente sous un certain aspect". C'est le cas des actions entreprises par crainte de maux plus grands, comme jeter des marchandises par-dessus bord lors d'une tempête pour sauver le navire et les vies. Dans ces circonstances, bien que l'action soit subie en un sens universel (personne ne souhaiterait jeter ses biens), elle est volontaire au moment de l'action, car l'agent choisit de le faire en considération d'un bien supérieur. Le sage le voudra pour le salut de sa personne et des autres. Ces actions participent plus aux actions volontaires qu'aux involontaires. La notion d'involontaire absolu est donc réservée aux cas où l'agent ne collabore en rien par son appétit propre.
L'involontaire par ignorance est l'autre forme d'action non libre. Aristote distingue ici plusieurs degrés. L'ignorance peut être cause d'involontaire lorsque l'agent ignore les circonstances singulières de l'acte, comme qui, quoi, avec quoi, où, quand, et comment. Par exemple, si quelqu'un, en combattant, frappe fortement sans savoir que sa force est excessive et blesse son adversaire plus gravement que prévu, il agit dans l'ignorance de la manière d'agir. Cependant, l'ignorance de ce qui est bon ou de ce qui convient n'est pas une cause d'involontaire, car pour une ignorance de cette sorte, l'agent est blâmé. Ignorer les principes universels n'est pas une excuse, car c'est de sa propre faute que l'on est ignorant.
Le volontaire, en revanche, est défini comme ce dont le principe est dans l'agent lui-même, avec la connaissance des circonstances singulières qui concourent à l'opération. Les passions, bien qu'intérieures, ne rendent pas une action involontaire. En effet, les enfants et les animaux agissent par appétit mais sont considérés comme agissant volontairement, car le principe de leur mouvement est en eux. De plus, ce qui est fait par colère ou concupiscence se fait avec plaisir, contrairement à ce qui est fait par violence, qui s'accompagne de tristesse. Enfin, la volonté peut résister à la passion, et si l'on fait quelque chose de honteux par passion, on en est blâmé, ce qui implique que l'action est volontaire.
Le Choix et la Délibération : Les Facettes de la Volonté
Le choix est une notion clé de l'éthique aristotélicienne, distincte du volontaire, dont il est une forme plus restreinte. Alors que le volontaire a une extension plus large (les enfants agissent volontairement mais non par choix), le choix implique une délibération préalable. Aristote s'attache à distinguer le choix du désir, de la colère et de la volonté elle-même.
Le choix n'est pas du désir, car les animaux irrationnels, qui agissent par désir, ne font pas de choix. De plus, les incontinents agissent selon leur désir et non selon leur choix, tandis que les continents agissent selon leur choix et non selon leur désir. Le désir est souvent accompagné de plaisir ou de tristesse, mais le choix est un jugement de la raison.
Le choix n'est pas non plus de la colère, car la colère exclut la délibération, pourtant requise pour le choix. Le choix n'est pas non plus la volonté, bien qu'il lui soit proche. La volonté porte sur la fin ultime, le bien suprême, que nous voulons tous par nécessité, tandis que le choix porte sur les moyens d'atteindre cette fin. La volonté est ordonnée à un bien, le choix concerne ce qui est en notre pouvoir de faire pour atteindre ce bien. Le choix est un désir délibératif, impliquant une activité de l'âme conforme à la raison.

Les Différentes Formes de Justice : Légale et Particulière
Le Livre V, le cœur de l'analyse aristotélicienne de la justice, établit une distinction fondamentale entre la justice légale ou générale et la justice particulière. La justice, comme toutes les vertus, est un milieu entre deux extrêmes.
La Justice Légale ou Générale
Pour Aristote, la justice consiste en un sens à agir selon la loi. Inversement, ce qui est prescrit par la loi est normalement considéré comme juste. Les lois prescrivent des conduites qui touchent à toutes les activités humaines, car la politique contient toutes les activités humaines. Ces conduites, si elles sont bonnes selon la fin qu'elles permettent d'atteindre, sont des vertus. Ainsi, la justice légale englobe la totalité des actions et des vertus.
La question se pose de savoir en quoi il est juste pour la cité de prévoir des lois imposant des actions courageuses (comme le service militaire) ou de tempérance (pas d'ivresse publique). La réponse réside dans la dette considérable contractée par le citoyen envers la cité. L'homme est redevable à la cité dès son origine, ayant reçu d'elle toute la culture et la civilisation. L'accomplissement des actions exigées par la cité est donc parfaitement justifié, car ce sont les moyens pour le citoyen de rendre à la cité ce qu'il lui doit. La justice légale est conforme à une certaine égalité.
La justice légale ne s'occupe pas des intentions mais des actes extérieurs accomplis en tant qu'ils concernent la communauté. Elle varie selon les régimes politiques. La justice légale démocratique est égalitaire, tandis que la justice légale aristocratique met en avant l'honneur. Cette variété implique de distinguer ce qui est juste absolument et ce qui est juste dans un régime donné, mais ce qui est juste en un endroit et un temps donné est néanmoins réellement juste. Aucun régime n'établit une justice légale parfaite, mais tous y aspirent avec plus ou moins de succès.
La Justice Particulière : Distributive, Corrective et Commutative
Si la justice légale englobe toutes les vertus, Aristote affirme l'existence d'une justice particulière, distincte de l'inégalité. La justice légale ne subordonne les autres vertus que partiellement, sous un certain angle.
La justice particulière se manifeste par des injustices qui ne consistent pas à prendre plus que sa part (comme l'injure par colère ou la lâcheté au combat). En revanche, ne pas payer son loyer ou ne pas livrer la chose vendue relèvent de l'injustice particulière. Un même acte peut parfois blesser la justice légale et d'autres fois la justice particulière, comme l'adultère commis par concupiscence (atteinte à la moralité, donc à la justice légale) ou par appât du gain (injustice particulière).
Ce qui est juste selon l'égal se subdivise en divers justes, selon les diverses relations d'égalité. Le juste est un milieu de cette relation d'égalité. Par exemple, dans les relations d'échange volontaire, le prix de vente compense la livraison de la chose, et l'acquisition de la chose compense la remise du prix payé.
Aristote distingue trois formes de justice particulière :
La justice distributive concerne la manière de distribuer les biens produits collectivement au sein de la cité. Ici, chacun doit recevoir en proportion de ses mérites, c'est une justice proportionnelle qui prend en compte les personnes. Le gouvernant, dans ce cas, doit prendre des décisions désintéressées et recevoir un salaire pour cela.
La justice corrective intervient lorsqu'un dommage a été causé. Elle vise à réparer les torts et, à l'inverse de la justice distributive, applique une égalité arithmétique stricte. La loi n'envisage que la nature de la faute sans égard pour les personnes, les mettant sur un pied d'égalité. Le juge, en tant que "redresseur de torts", a pour but le rétablissement de l'égalité.
La justice commutative définit les lois de l'échange et règle les contrats. Ce qui règne ici, c'est la réciprocité. La justice dans le cadre des transactions économiques passe par l'évaluation de biens et services à première vue incomparables.

Les Enjeux de la Justice et l'Égalité
La justice, dans toutes ses formes, est intimement liée à la notion d'égalité. Dans la justice légale, l'égalité est celle devant la loi. Dans la justice particulière, elle se décline en égalité arithmétique (pour la justice corrective et commutative) et en égalité proportionnelle (pour la justice distributive). L'injustice se manifeste par la prise inégale, par le fait de prendre plus que sa part des biens ou moins que sa part des choses pénibles.
Aristote aborde également la question de savoir s'il peut y avoir injustice lorsque la victime est consentante ou lorsque l'auteur de l'acte le commet sur lui-même. Ces réflexions soulignent la complexité de la justice et la nécessité d'une analyse fine des circonstances.
L'Amour, la Sagesse et la Contemplation : Achèvement du Bonheur
Avant d'évoquer l'épanouissement du bonheur au Livre X, Aristote consacre les Livres VIII et IX aux formes et aux pratiques de l'amitié. L'amitié est considérée comme l'exercice le plus courant et le plus précieux de la vie morale, indispensable au bonheur. Elle revêt deux formes principales : l'amitié entre égaux et l'amitié entre un supérieur et un inférieur, fonction du mérite des parties. L'amitié est essentielle non seulement pour notre bien-être émotionnel, mais aussi pour la connaissance de soi et la pratique de la vertu.
Philosophie - La vertu pour Aristote
Finalement, le bonheur n'est pas le divertissement ou le jeu, qui sont condamnés comme puérils et admis seulement comme repos. Le bonheur est une affaire sérieuse, une activité conforme à la vertu, en particulier la plus haute de l'homme : la contemplation, activité de la partie la plus divine de l'âme. L'éthique d'Aristote est intrinsèquement pratique et politique. La réalisation du bonheur individuel est indissociable d'une vie au sein d'une cité gouvernée par des lois justes. L'État doit donc surveiller l'instruction des futurs citoyens et veiller à ce que les lois les incitent à la vertu, non seulement par la raison, mais aussi par l'habitude et la crainte pour ceux qui ne peuvent apprendre par la démonstration.