Sociologie et enjeux de la permaculture : entre mouvement social et transition agricole

Le succès de la permaculture est indéniable si on en juge par l’impossibilité d’ignorer aujourd’hui ce mot, par le nombre croissant de publications et de vidéos disponibles sur le sujet et par la démultiplication de l’offre de formation. Le contenu des pratiques associées à la permaculture reste pour autant énigmatique pour beaucoup. À l’heure où les enjeux environnementaux, mais aussi socio-économiques, liés à l’agriculture deviennent de plus en plus pressants, ce terme, à la croisée de l’agriculture, de l’écologie et parfois de la philosophie de vie, séduit par ses promesses de durabilité, de respect de la nature et d’abondance.

Schéma illustrant les trois piliers de la permaculture : prendre soin de la Terre, prendre soin des humains, partager les surplus

Une perspective sociologique : la permaculture comme mouvement social

Il est nécessaire de dépasser la lecture qui réduit la permaculture à un simple ensemble de manières de faire attentives à la durabilité des ressources naturelles, respectueuses de l’environnement et soucieuses du respect ou de l’accroissement de la biodiversité. Laura Centemeri propose de relire l’histoire de la permaculture comme celle d’un mouvement social, en l’inscrivant dans une « histoire de l’environnementalisme organisé ». Loin de se réduire à une boîte à outils, la permaculture engage une vision de la communauté, de la citoyenneté, de la solidarité et des échelles de l’action politique susceptibles de supporter un engagement collectif dans une véritable transition écologique.

Les travaux de recherche sur les mobilisations des habitants de la région de Seveso ont permis à l’auteure d’inscrire la permaculture dans un espace plus large des luttes écologiques, dont l’objet premier n’est pas la préservation de la « Nature », mais la qualité environnementale des espaces et des lieux de vie des collectivités humaines. Ces luttes associent une reconnaissance des interdépendances écologiques à une demande de justice sociale et une revendication d’émancipation.

Origines et racines politiques

La permaculture naît dans les années 1970 en Tasmanie, portée par Bill Mollison et David Holmgren. Elle s’ancre dans le courant critique qui surgit à la fin des années 1960 avec les mouvements de la contre-culture nord-américaine et la naissance de l’écologie politique. Leurs griefs concernaient l’aventurisme militaire, la bombe, l’exploitation sauvage des terres, l’arrogance des grands pollueurs et le manque de prise en compte des besoins humains fondamentaux.

L’inspiration vient du biorégionalisme états-unien et sa pensée des territoires comme association dynamique entre un milieu de vie et les formes institutionnelles conçues par les humains pour répondre à leurs besoins. Toutefois, le mouvement a dû faire face à une hantise : la revendication identitaire sur la base de la localité, pouvant aller jusqu’à la xénophobie. Pour Laura Centemeri, tout l’intérêt politique de la vision permaculturelle repose sur sa capacité à rendre possibles des formes globales d’émancipation sans investir pour autant une vision réactionnaire du local.

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La permaculture comme « design » et pratique sociale

Au cœur de cette action, le « design » apparaît comme un mot-clé et comme l’un des outils originaux façonnés par le mouvement. L’idée d’un activisme par le design vise la recherche de solutions pratiques, supposant une forme d’ingéniosité puisqu’il s’agit de créer des patterns d’organisation et de fonctionnement bénéfiques pour les humains et les autres vivants tout en étant économe en énergie. Faire preuve d’ingéniosité, c’est s’efforcer de transformer des contraintes en opportunités.

L’idée de « permaculture sociale » émerge dans le cadre de rencontres internationales, les « Convergences ». Il s’agit de faire évoluer les principes et méthodes de la permaculture en prêtant systématiquement attention aux différentes formes de discrimination et d’exclusion sociale. À travers cette histoire transnationale, se dessine un mouvement que l’auteure qualifie de « mosaïque, fluide et non scalable ». « Non scalable » signifie ici que la circulation des pratiques ne repose pas sur un modèle de réplication rigide mais sur des réinventions toujours adaptées au contexte.

Enjeux agronomiques et réalité de terrain

Si la permaculture est parfois mise en avant comme un modèle idyllique, sans impacts négatifs, se pose une question centrale : ce système peut-il répondre aux besoins alimentaires d’un pays comme la France ? Le terme « permaculture » désigne une approche qui cherche à concevoir des systèmes agricoles inspirés des milieux naturels. En France, la ferme du Bec Hellouin incarne ce modèle, avec des rendements à l’hectare souvent équivalents à ceux de l’agriculture biologique traditionnelle, obtenus sans phytosanitaires ni travail du sol.

Cependant, il est crucial de noter que :

  • L’étude sur la ferme du Bec Hellouin, réalisée par l’Inra et l’Institut Sylva, conclut à la viabilité économique du modèle, mais uniquement à cette échelle de 1 000 m² très intensive.
  • Le contexte de la micro-ferme est exceptionnel : elle jouit d’une notoriété importante, ce qui valorise fortement ses produits.
  • Les besoins en main-d’œuvre sont élevés, et, en absence de mécanisation, le travail est souvent pénible.
  • Il n’existe, à ce jour, aucun exemple documenté montrant que ces principes puissent être appliqués efficacement à des grandes cultures comme le blé ou le maïs.

Tableau comparatif des rendements entre maraîchage permaculturel et agriculture biologique conventionnelle

Vers une intégration des pratiques : l'agriculture de conservation

Faut-il pour autant rejeter la permaculture en bloc ? Certainement pas. À l’échelle locale, pour des micro-fermes diversifiées, le modèle peut fonctionner. D’un point de vue agronomique, certaines techniques employées en permaculture sont déjà intégrées à des systèmes agricoles plus vastes. C’est le cas du non-labour, imposé par l’agriculture de conservation des sols, qui permet la préservation de la biodiversité souterraine.

L’agroforesterie, en associant arbres et cultures, permet de stocker du carbone, d’enrichir les sols et de réguler le microclimat. La diversification des cultures et les rotations longues favorisent quant à elles la fertilité des sols et la régulation naturelle des ravageurs. La permaculture n’est ni une imposture, ni une solution miracle ; elle reflète une volonté légitime de produire autrement, de renouer avec le vivant et de redonner du sens au métier d’agriculteur. Ces évolutions doivent s’appuyer sur une démarche scientifique rigoureuse, qui ne se satisfait pas de bonnes intentions.

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