
Le lierre (Hedera helix), cette plante grimpante persistante, est un élément familier de nos paysages, qu'il s'agisse de forêts, de campagnes ou de jardins. Sa capacité à coloniser divers supports, des murs aux arbres, suscite depuis longtemps un débat passionné : est-il un allié ou un ennemi pour les arbres qu'il enserre ? Dès 77 après Jésus-Christ, Pline l'Ancien, dans son Histoire naturelle, affirmait déjà que « Le lierre tue les arbres », une sentence qui a marqué les esprits et perdure encore aujourd'hui. Pourtant, des acteurs de la protection de la biodiversité, comme l'Office National des Forêts, alertent sur les coupes intempestives de lierre, soulignant ses rôles bénéfiques pour les écosystèmes. Cet article propose d'explorer en profondeur la nature de la relation entre le lierre et les arbres, en démêlant les idées reçues des faits scientifiques.
Le lierre : une liane non parasite
Contrairement à une idée répandue, le lierre n’est pas un parasite. C’est une liane, ce qui signifie qu'il n'a pas de tronc propre et est incapable de porter son propre poids. Il a donc besoin d'un support, tel un arbre, un mur ou une paroi rocheuse, pour croître et s'élever vers la lumière. Le lierre puise l'eau et les sels minéraux par les racines de sa partie rampante, qui sont ancrées dans le sol. Ses racines grimpantes, ou crampons, adhèrent à la surface du support sans y pénétrer ni en extraire de sève, contrairement à de véritables parasites comme le gui.
Les racines adhérentes du lierre utilisent le tronc uniquement comme support pour grimper et comme soutien. Elles ne représentent pas un grand danger pour les arbres, car elles n’interfèrent pas avec les vaisseaux conducteurs de l’arbre. Sur les arbres âgés, elles n’adhèrent que superficiellement et ne pénètrent pas dans le bois, n’étranglent pas l’arbre et ne le privent pas de nutriments. Le lierre ne se nourrit pas de l'arbre sur lequel il grimpe, il ne pompe pas la sève, et n'abîme ni son écorce ni ses tissus internes.

Le lierre n’enserre pas non plus les arbres à la manière d’un figuier étrangleur. Ses tiges qui grimpent sur un même tronc sont peu liées les unes aux autres. Les figuiers dits étrangleurs, eux, vivent dans la forêt équatoriale, où la compétition pour la lumière est beaucoup plus intense que dans la forêt tempérée. Il pousse généralement d’un seul côté du tronc porteur, vers le haut, et non pas en s’enroulant autour du tronc. Dans les forêts, le lierre pousse souvent d’un seul côté des troncs, car la lumière pénètre principalement d’un seul côté et la plante pousse ainsi à l’opposé de la lumière. Il n'est pas un parasite, mais ce qu'on appelle un épiphyte.
La quête de lumière et la compétition : une analyse nuancée
La lumière est la seule source de matière et d’énergie pour les plantes, permettant la photosynthèse. Les feuilles des arbres et celles du lierre sont donc en compétition pour la lumière dans les parties hautes des arbres. Cependant, le lierre est très tolérant à l’ombre, et ses feuilles sont plutôt situées près du tronc et des grosses branches de l’arbre. Les feuilles de l’arbre sont davantage situées sur les extrémités des rameaux, en pleine lumière. Le lierre ne ralentit pas non plus la croissance en épaisseur de l’arbre. Dans de nombreux cas où cette opinion est défendue, une telle vérification n’a jamais eu lieu, et lorsque l’effet d’étranglement par le lierre a été vérifié, une limitation de la croissance en épaisseur n’a jamais pu être confirmée.
Une étude conduite en Turquie indique cependant que les arbres qui portent du lierre ont une croissance moindre que ceux qui n’en portent pas. Les auteurs interprètent cette corrélation en concluant que le lierre est nuisible aux arbres. Mais comme pour toute corrélation, on peut envisager la causalité inverse (le lierre s’installerait de préférence sur les arbres qui poussent moins vite), ou l’absence de causalité, ce que les auteurs n’ont pas fait. Une étude menée dans la vallée alluviale du Rhin, milieu très favorable au lierre, montre que le rythme de croissance des arbres porteurs de lierre ou pas, côte à côte, était identique, indiquant donc un effet neutre au minimum.

La situation est légèrement différente pour les arbres plus petits ou les jeunes arbres dont la couronne n’est pas étalée, car le lierre peut également envahir toute la couronne, ce qui peut entraîner la mort de l’arbre. Même si l’arbre meurt, le squelette mort de l’arbre reste un support pour le lierre pendant des années. Plus la couronne d’un arbre est clairsemée, plus il est facile pour le lierre de grimper. En revanche, les couronnes denses créent beaucoup d’ombre et ralentissent la croissance du lierre. Les conifères sont donc nettement moins souvent envahis par le lierre que les feuillus à grande couronne. Les espèces d’arbustes telles que l’aubépine, qui se développe en petits arbres forestiers, ou les essences de petite taille telles que le saule marsault (Salix caprea) ou le bouleau pendant (Betula pendula) peuvent être endommagées par le lierre. Les espèces d’arbres à couronne étroite comme le poirier (Pyrus sp.) ou le bouleau pendant sont menacés par l’assombrissement. En ce qui concerne les grandes espèces d’arbres indigènes comme le chêne (Quercus sp.), le frêne (Fraxinus excelsior) ou l’érable des montagnes (Acer pseudoplatanus), les connaissances actuelles ne permettent pas de penser que le lierre puisse nuire à l’arbre par concurrence lumineuse. Il n’est pas prouvé que le lierre prive l’arbre de lumière et d’air lorsqu’il pousse sur le tronc.
Les bénéfices insoupçonnés du lierre pour les écosystèmes
Au-delà des débats sur sa prétendue nuisance, le lierre est une plante aux multiples facettes, offrant des avantages considérables pour la biodiversité et la santé des écosystèmes forestiers.
Une ressource vitale pour la faune
Le lierre est une ressource alimentaire formidable pour les insectes et les oiseaux. Sa floraison très tardive, en octobre-novembre, est particulièrement précieuse. Dernière plante à fleurir avant l’hiver dans bien des endroits, le lierre offre du pollen et du nectar à une saison où toutes ces ressources se font rares. Il favorise ainsi la survie hivernale de très nombreux insectes pollinisateurs, dont une visiteuse spécialisée, l’abeille du lierre. Pierre Deom, dans La Hulotte n°106, rapporte qu’au moins 200 espèces d’insectes se nourrissent du nectar des fleurs du lierre. Cela inclut les abeilles domestiques, les guêpes, les frelons, les coléoptères et les syrphes, dont les larves se nourrissent de pucerons. Ce nectar et ce pollen permettent aux abeilles de produire un miel qui les nourrit tout au long de l’hiver.
Le LIERRE étouffe les arbres ?! La Chronique du Vivant
Après la floraison vient la fructification, toujours à contre-saison par rapport aux plantes dominantes. Les fruits sont à maturité en décembre-janvier. Bien que peu recherchés, ils sont comestibles pour les oiseaux. Quand l’hiver est rude et que les autres sources de nourriture sont épuisées, les merles, grives et autres passereaux y trouvent de quoi survivre. Les fruits mûrissent entre janvier et avril et servent de nourriture à de nombreuses espèces d’oiseaux (>17) comme le bruant zizi, le rouge-gorge, le rougequeue à front blanc, l’étourneau sansonnet, le merle noir, la fauvette à tête noire et les grives, car les baies sont alors rares. Et par la même occasion, ces derniers reproduisent la plante en rejetant ses graines dans leurs déjections.
Un abri et un refuge précieux
Grâce à son feuillage persistant, de couleur vert foncé, et aux nœuds que forment ses racines, le lierre est un abri et un lieu d’hibernation pour de nombreuses espèces. Il accueille un grand nombre d’insectes, arachnides et petits reptiles qui trouvent refuge sous son feuillage persistant, comme le papillon citron ou la coccinelle à 7 points. Il accroît ainsi la population d’auxiliaires du verger, qui sont prédatrices des ravageurs.
Le lierre est également un excellent refuge pour nidifier. Les lianes du lierre, qui s’épaississent avec l’âge, créent des possibilités de nidification protégées pour de nombreux oiseaux. Une étude menée dans une forêt de protection du Bade-Wurtemberg a montré que le grimpereau des bois, la fauvette à tête noire, le merle noir, la grive musicienne, le troglodyte mignon, le roitelet huppé, le roitelet à triple bandeau, l’orite à longue queue, le pigeon ramier et le geai des chênes utilisaient le lierre comme site de reproduction. Les oiseaux trouvent également dans le lierre des abris pour dormir pendant l’hiver. Le lierre abrite près de 50 espèces de champignons.
Un régulateur thermique et un protecteur du sol
Les feuilles du lierre, quand elles sont en vie sur les lianes, jouent un rôle de régulateur thermique qui protège les troncs des trop grandes variations de température. Des études récentes sur l’usage des murs végétaux comme moyen d’isolation thermique ont conduit à s’intéresser au lierre pour sa capacité à coloniser les murs. Ces résultats suggèrent un effet positif thermique du lierre installé sur un arbre. Il protégerait le tronc des effets de froid excessif, mais aussi et peut-être surtout il rafraîchirait le tronc en cas d’épisode caniculaire en été et préviendrait de certains effets délétères de tels épisodes, appelés à s’intensifier. Le manchon de lierre jouerait donc un rôle de régulateur thermique vis-à-vis de l’arbre.

De plus, le lierre peut protéger les troncs des fissures causées par le gel en hiver, car il atténue les variations de température. Il peut également protéger les troncs d'arbres comme le hêtre (Fagus sylvaticus), le frêne (Fraxinus excelsior) ou le charme (Carpinus betulus) par son ombrage contre les coups de soleil (brûlure de l’écorce), en particulier lorsque les arbres ont grandi à l’ombre d’autres arbres et sont soudainement dégagés par l’abattage de ces arbres. D’autres observations pointent aussi un effet protecteur de ce manteau envers certaines attaques ; ainsi en Angleterre des observateurs ont noté que pendant le pic d’épidémie de graphiose de l’orme, les arbres couverts de lierre étaient moins atteints car peut-être moins accessibles aux scolytes foreurs d’écorce qui transmettent la maladie.
En rampant au sol, le lierre limite la croissance des herbes indésirables, protège le sol de l’érosion et conserve l’humidité. Ses feuilles, quand elles meurent et tombent au sol, forment une litière et un humus très riche qui favorisent la croissance des arbres. La litière est le tapis de feuilles mortes et autres débris qui tombent au sol et y sont décomposés. Cette décomposition permet de séparer les éléments minéraux des molécules organiques, et de les recycler lors de la nutrition minérale des plantes. Les feuilles coriaces du lierre persistent de 3 à 4 ans avant de sécher et tomber. La période de renouvellement des feuilles se situe en fin de printemps avec l’émergence des nouvelles feuilles toutes fraîches. Les plus âgées tombent donc à cette occasion. Dans une forêt alluviale, l’apport est estimé à 0,8 tonnes par hectare de feuilles qui vont donc se décomposer à contretemps des autres, pendant la saison de croissance des arbres porteurs. Cette décomposition est rapide et enrichit le sol en nutriments.
Les inconvénients potentiels et les cas particuliers
Bien que globalement bénéfique, la présence du lierre peut parfois présenter des inconvénients, particulièrement dans des situations spécifiques.
Poids et vulnérabilité
Le lierre peut peser très lourd, contraignant l’arbre à produire davantage de bois, ce qui lui coûte des ressources. Sur des arbres âgés ou déjà fragiles, cela peut provoquer la chute de branches, surtout lorsqu’il est chargé de pluie ou de neige. Un lierre qui atteint la cime d’un arbre va peu à peu s’enrouler sur le branchage supérieur. Les branches peuvent ne pas y résister et casser. L’arbre ainsi surchargé et donc significativement plus lourd peut aussi être plus vulnérable en cas de vents violents ou de chute de neige, sans compter que les feuilles du lierre occultent également la lumière du soleil.
Dans les ripisylves ou forêts alluviales où le lierre prospère, plusieurs d’entre eux peuvent souvent coloniser un même arbre créant alors un risque encore plus fort de casse. Ainsi se créent des vides provoqués par les coups de vent (des chablis), sièges idéaux pour la régénération naturelle : des semences d’arbres pourront germer et renouveler la population. Les arbres hauts et vigoureux peuvent facilement compenser le poids et la surface accrus. Cependant, en 2006, un monitoring réalisé en France dans des forêts alluviales à bois dur a montré qu’un risque plus important n’existe que pour les arbustes ou les jeunes arbres dans la strate arbustive: l’effet de voile de la végétation de lierre est proportionnellement plus élevé lorsque l’arbre couvert est petit.
Concurrence lumineuse en cas d'envahissement de la canopée
Si un lierre installé sur un arbre réussit à atteindre la canopée, il accède alors à la lumière totale et va déployer ses ramures et son feuillage. Clairement, il va entrer en compétition pour la lumière avec l’arbre et prendre le dessus du fait de son feuillage permanent qui va ombrager le feuillage de l’hôte. Mais ceci ne semble se produire que sur des arbres affaiblis, en « fin de vie » avec une cime qui s’éclaircit et laisse la voie libre au lierre. D’aucuns disent donc que ce n’est pas un effet vraiment négatif, juste une accélération du déclin entamé. Voir un arbre mort couvert de lierre n’est donc pas la preuve que c’est le lierre qui l’a tué !

Autres désagréments
Le lierre offre un abri à certaines espèces indésirables, comme les rongeurs ou certains insectes nuisibles au bois, bien qu'il abrite également une faune auxiliaire bénéfique. Cependant, ces risques apparaissent surtout lorsqu’il n’est pas entretenu.
Il est important de noter que le lierre n’abîme pas le bois vivant. Ses crampons adhèrent à la surface, mais ne pénètrent ni dans l’écorce ni dans les tissus internes de l’arbre. Sur une maison ou une clôture en bois, la situation est différente. Le lierre peut retenir l’humidité et accélérer le pourrissement, surtout sur les matériaux déjà fragilisés. Dans ces cas-là, il est préférable de le retirer ou de le rediriger vers un support inerte.
Les feuilles de lierre fraîches ou la sève peuvent provoquer des inflammations allergiques en cas de contact avec la peau. Les baies sont toxiques, en particulier pour les enfants, et provoquent des diarrhées, des nausées et des vomissements.
Gérer la présence du lierre : une approche équilibrée
La question de savoir s’il faut enlever le lierre sur les arbres dépend avant tout de l’état de l’arbre. Sur un sujet sain, bien enraciné, et avec une couronne aérée, le lierre ne représente pas de danger immédiat. Il grimpe en quête de lumière et cohabite souvent sans problème avec son hôte. En revanche, si l’arbre est affaibli, malade, ou de petite taille, le lierre peut accélérer sa dégradation. Il convient alors de limiter sa présence, voire de l’éliminer localement.
Entretien et taille raisonnée
Il n’est pas nécessaire de l’arracher entièrement. Une taille de contrôle suffit souvent à le maintenir dans des proportions acceptables. Pour entretenir le lierre sans nuire à l’arbre, il est recommandé de couper les tiges principales à la base, à 20 ou 30 cm du sol, et de les laisser sécher sur place avant de les retirer doucement du tronc. Il faut éviter de tirer sur les crampons, car cela risquerait d’arracher l’écorce. Il est également important de surveiller sa progression chaque année, notamment s’il s’approche des branches maîtresses ou de la cime.

Si vous souhaitez vous en débarrasser totalement, vous pouvez détacher aisément à la main les plus jeunes lianes en commençant à la base et en montant sans vous presser aussi haut que vous le pouvez. Procédez de même mais au sécateur pour les lianes les plus épaisses, en prenant garde de ne pas blesser l’écorce. Une méthode plus simple et moins physique consiste à sectionner l’ensemble des lianes au sécateur au pied de l’arbre en hiver. Elles sécheront en quelques semaines et vous pourrez, dès le printemps suivant, les détacher plus facilement. Pour les parties hautes et inaccessibles, coupées de leur racine elles vont se dessécher et peu à peu se détacher.
Il est préférable de ne pas laisser le lierre envahir la couronne, mais de supprimer régulièrement les pousses. Ainsi, les effets positifs du lierre sont conservés et la survie des deux plantes est assurée. Mieux vaut ne pas le laisser pousser sur des arbres jeunes et affaiblis dont l’écorce est endommagée si l’on veut les préserver. Certes, les racines du lierre ne pénètrent pas dans l’écorce, mais les champignons trouvent sous le lierre un climat parfait. Si la couronne d’un arbre est effectivement envahie, le propriétaire doit faire un choix entre l’arbre et le lierre. Si l’arbre a la priorité, le lierre peut être taillé à la base de la couronne. Il n’est en aucun cas nécessaire de le retirer complètement. Ainsi, le lierre peut continuer à remplir ses autres fonctions importantes dans l’écosystème.
Choisir le bon lierre pour l'ornementation
Si vous restez adepte des qualités esthétiques du lierre et préférez habiller vos arbres mal en point que les abattre, réfléchissez en amont à la faisabilité de votre projet. Le lierre peut effectivement être un fantastique habillage mais c’est aussi un manteau lourd qui alourdira son support. Fragilisé par le surpoids, un support “bancal” risque de finir par céder. Ne prenez par exemple pas le risque d’alourdir un arbre qui pourrait provoquer des dégâts en tombant.
Si le lierre n’est pas déjà naturellement installé, il est possible de planter soi-même quelques variétés bien choisies et de maîtriser leur évolution par une taille plus ou moins régulière. Sur de vieilles souches et quelques vestiges de troncs, pour une couverture rapide, choisissez une variété de lierres communs, tous très couvrants et poussant rapidement. En climat froid, préférez le très rustique ‘Shamrock’ qui supportera des températures en-deçà de -20°C et illuminera le décor de son petit feuillage trilobé vert vif à moins que vous ne préfériez le feuillage plus imposant et la grande capacité de couverture du ‘Green Ripple’. Plus inattendu mais exceptionnellement vigoureux, le lierre de Colchide couvrira des zones ombragées entières de ses longues lianes et de ses grandes feuilles en forme de cœur.