Il est possible que cette expression ou un visuel vague qui y est associé ressurgisse lentement dans votre mémoire. Certaines images, fortes de leur langage visuel, s’inscrivent dans notre mémoire indépendamment de notre volonté. Comme les morceaux de musique, répétés en boucle dans les publicités, émissions et cinéma. Il y a quelques temps je partageais avec vous la photo d’un coucher de Soleil. Des branches sombres sont visibles en contre-jour. Cette vision, fascinante en personne, est difficile à reproduire de façon fidèle en photographie. Elle a été représentée par d’innombrables photographes, peintres et passionnés, pour des résultats très diversifiés, mais toujours aussi inspirés. Lors d’une ballade hivernale j’ai tenté de saisir l’instant sans comprendre ce qui m’appelait dans cette composition. Des semaines plus tard, j’ai retrouvé ma photographie et c’est alors que ça m’a frappé.

L'Estampe d'Hiroshige : Une Fenêtre sur le Passé d'Edo
Entre 1856 et 1858, Utagawa Hiroshige (né en 1797 à Edo et mort le 12 octobre 1858 à Edo), entreprend la réalisation de l’une des séries majeures qui va marquer sa carrière : Les Cents Vues d’Edo. Ainsi en novembre 1857 est réalisée l’une des estampes le plus célèbres de cette série : “Le jardin des pruniers de Kameido” (亀戸梅屋舗, Kameido Umeyashiki). Cette œuvre, qui deviendra emblématique, capture l'essence d'un lieu aujourd'hui disparu, mais dont l'écho perdure à travers l'art.
Le quartier de Kameido, situé à l'est de la capitale japonaise, porte en lui une histoire géologique et toponymique fascinante. On dit qu'auparavant ce quartier était une île à la forme de carapace de tortue, « Kame » en japonais, d'où son nom. Avec le temps, l'île aurait fusionné avec la plage et hérité le nom de Kame-jima. Cette origine insulaire confère au lieu une aura particulière, un lien avec les forces naturelles qui ont modelé le paysage.
Plusieurs théories existent quant aux vergers en floraison qui ont inspiré Hiroshige. La plus courante étant que le riche commerçant Iseya Hikoemon aurait planté des pruniers sublimes dans les jardins de sa résidence secondaire. Peu importe l'origine exacte de ces jardins, il est indéniable qu'ils ont attiré beaucoup de curieux et ont fourni à Hiroshige l'inspiration nécessaire pour créer son chef-d'œuvre.
Le prunier représenté par l'artiste japonais avait le nom de Garyūume, « dragon au repos », un nom qu'il devait à son tronc grimpant et sinueux, évoquant la posture majestueuse d'un dragon endormi. Malheureusement, cet arbre remarquable a été emporté par une inondation en 1910, emportant avec lui une partie de l'histoire de ce lieu.

La Description du Verger : Un Tableau Sensoriel
La Liste des lieux célèbres d’Edo décrit ce verger avec une richesse qui permet d'imaginer sa splendeur : « Il ressemble vraiment à un dragon à terre. Les branches s’entrecroisent et semblent se transformer un en nouveau tronc. L’arbre s’étend vers la droite et gauche. L’arôme des fleurs fait oublier celui des orchidées, le blanc lumineux des fleurs serrées l’une contre l’autre emporte le soir. » Cette description sensorielle met en avant non seulement la beauté visuelle de l'arbre, mais aussi son parfum envoûtant, capable de surpasser même celui des orchidées, et la manière dont la lumière du soir transformait la blancheur lumineuse des fleurs en un spectacle captivant.
Plusieurs particularités font la célébrité de cette estampe. Tout d'abord, il s'agit de ses couleurs. Le blanc, le rose et le rouge de son ciel se superposent en subtile gradation marquant le spectateur par sa simplicité réaliste. Cette palette chromatique, loin d'être criarde, évoque une atmosphère douce et harmonieuse, en parfaite adéquation avec la sérénité du sujet.
Toutefois, l'élément le plus phénoménal de cette œuvre est sa composition. En effet, à une époque où la photographie n'existait pas encore et où les angles de représentation étaient plutôt classiques, il était rare de voir des visuels coupés en plusieurs plans, surtout aussi forts. Hiroshige a osé une perspective audacieuse, fragmentant la scène pour créer une dynamique visuelle inédite. Cette approche novatrice a non seulement marqué son époque, mais a également ouvert la voie à de futures expérimentations artistiques.
L'Héritage de l'Estampe : L'Influence sur Van Gogh et le Japonisme
Ces éléments novateurs ont poussé, en 1887, l'un des admirateurs les plus connus de Hiroshige à produire une copie de cette estampe sur toile. Il s'agit de Vincent Van Gogh (né le 29 mars 1853 à Groot-Zundert, aux Pays-Bas et mort le 29 juillet 1890 à Auvers-sur-Oise, en France). L'attrait de Van Gogh pour l'art japonais, particulièrement le style ukiyo-e, est bien documenté.
Au milieu du 19ème siècle, après l'ouverture du Japon à l'Occident, se développe en France le style artistique du japonisme. Attiré par celui-ci, Van Gogh achète ses premières estampes à Anvers. Vincent copie les estampes à la peinture à l'huile, cherchant à capturer l'essence de ces œuvres qui le fascinaient. Certains éléments sont repris à l'identique, d'autres personnalisés, témoignant de son interprétation unique. En observant de près les travaux du peintre hollandais, on reconnaît une évolution vers les couleurs plus franches et les contours marqués si caractéristiques des estampes japonaises.
Sa copie de "Le jardin des pruniers de Kameido", intitulée "Japonaiserie : Pruniers en fleurs", est un témoignage poignant de l'influence transnationale de l'art. L'œuvre de Hiroshige, à travers le regard de Van Gogh, a touché un public encore plus large, transcendant les frontières culturelles et temporelles. C'est une danse d'embranchement végétal sur fond d'un ciel rose orangé, source d'une histoire d'inspirations infinies, qui a commencé plus tôt qu'on ne le pense et qui n'est pas prête de s'arrêter. Finalement, une œuvre, une fois réalisée, vient s'inscrire dans la nature, dialoguant avec elle et inspirant à son tour.

Les Pruniers au Japon : Tradition, Culture et Festivals
Au-delà de l'estampe d'Hiroshige, les pruniers occupent une place importante dans la culture japonaise. Dès la fin du mois de janvier, les pruniers commencent à fleurir à Tokyo, marquant la première floraison de l'année, avant même l'arrivée officielle du printemps. Il est important de ne pas les confondre avec les cerisiers, dont la floraison est plus tardive et tout aussi célébrée.
Les pruniers, appelés Ume (梅) en japonais, sont originaires de Chine et ont été importés au Japon vers le VIIIe siècle. Au fil des siècles, de nombreuses variétés ont été développées et cultivées sur l'archipel. Le prunier est considéré comme un arbre qui éloigne le mal, une croyance ancestrale qui lui confère une symbolique protectrice.
Traditionnellement, les Japonais consomment les prunes sous forme de Umeboshi (梅干). Il s'agit de petites prunes que l'on fait macérer, au goût salé et acidulé, appréciées dans la cuisine de tous les jours pour leur saveur unique et pour leurs vertus médicinales reconnues.
À Tokyo et dans le reste du pays, cette floraison est célébrée par des festivals traditionnels religieux, les Ume Matsuri. Ces événements sont souvent organisés dans les temples, les sanctuaires ou les parcs dédiés aux pruniers. En plus des cérémonies religieuses, on y trouve des stands appelés yataï où il est possible de se restaurer. Laissez-vous tenter par des yakisoba ou des okonomiyaki, des spécialités culinaires japonaises qui accompagnent parfaitement ces festivités. La teinte des fleurs varie du blanc au rouge foncé en passant par toutes les tonalités de rose, offrant un spectacle visuel diversifié et enchanteur.
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À la Recherche des Vestiges et des Lieux de Floraison Actuels
Malheureusement, le verger de pruniers de Kameido tel que représenté par Hiroshige n'existe plus. Les inondations exceptionnelles en 1910 ont fait périr tous les pruniers et l'endroit fut laissé à l'abandon. De nos jours, une petite stèle où il est écrit « Vestiges du verger de pruniers » existe, sur une berge de la rivière Kitajikken-gawa, dans le district n°3 de Kameido. Dans une étroite ruelle, on peut y trouver un petit sanctuaire shinto appelé Ume yashiki Fushimi Inari, qui correspondrait à la localisation de l'ancien verger. Plusieurs pruniers y poussent d'ailleurs encore, et les habitants du quartier assurent qu'il s'agit bien de la variété « dragon rampant ».
Le photographe Kichiya a immortalisé les lieux de Tokyo qui sont peints sur la célèbre série d'estampes d'Utagawa Hiroshige "Cent vues d'Edo", du même point de vue, sous le même angle, et pendant la même saison. Voici la 30e entrée de la série, intitulée « Le verger de pruniers de Kameido ». Van Gogh l'avait rendu célèbre dans le monde entier en adaptant ce motif sur l'une de ses toiles, mais aujourd'hui, le verger n'existe plus.
La recherche des pruniers de Van Gogh et de Hiroshige mène à une exploration des lieux qui ont inspiré ces artistes. Quand on parle des "Cent vues d'Edo" de Hiroshige, nombreux sont les gens qui pensent précisément à l'image d'une peinture de Van Gogh. Cela est dû à la copie qu'en a fait l'artiste hollandais sous le titre « Japonaiserie : Pruniers en fleurs ». En revanche, très peu de gens connaissent les détails du verger de pruniers de Kameido représenté par Hiroshige dans son estampe « Kameido Ume yashiki ».
Le quartier de Kameido est situé dans l'arrondissement de Kôtô, tout à l'est de la capitale. À l'origine, il s'agissait d'une île dont la forme rappelait celle d'une carapace de tortue (kame), ce qui lui avait valu son nom : Kame-jima. Par la suite, les alluvions se sont accumulées et l'île s'est retrouvée rattachée à la berge, dit-on. Plus tard fut érigé le fameux sanctuaire Kameido Tenjin, dédié à Tenjin, le dieu de la connaissance et des études, et ce lieu sacré marquait à l'est la limite entre les quartiers construits de la ville d'Edo et les champs cultivés. Il fut d'ailleurs l'objet d'une autre estampe de Hiroshige.
Concernant le verger de pruniers, l'hypothèse la plus courante et la plus défendue par les habitants du quartier parle d'un riche commerçant du nom de Iseya Hikoemon qui possédait une résidence secondaire à Kameido. Il fit planter de nombreux pruniers, dont la floraison était si belle que l'endroit prit peu à peu le surnom d'Ume yashiki, littéralement « la résidence des pruniers ». La variété Garyûbai, qui signifie « dragon rampant » au vu de son apparence, devint particulièrement célèbre. D'ailleurs, on dit que son nom lui a été donné par Tokugawa Mitsukuni, seigneur de Mito et petit-fils du premier shôgun d'Edo Tokugawa Ieyasu. En réalité, de nombreuses hypothèses concurrentes existent, si bien qu'il est difficile de savoir à partir de quel moment l'endroit est devenu un paysage célèbre. Une chose est sûre : les cartes de l'époque de Hiroshige mentionnent bien le fameux verger, et l'endroit recevait la visite de nombreux Tokyoïtes venus admirer l'endroit à la saison des pruniers en fleurs.
Pour admirer les fleurs du verger de pruniers de Kameido, il est vrai que les sorties destinées à admirer les fleurs de pruniers ne sont peut-être pas aussi populaires que celles consacrées aux fleurs de cerisiers. Néanmoins, bien plus tôt en saison, quand le froid est encore vif, il y a un charme certain à apprécier les pruniers dans leur espace doucement parfumé. Et si le verger de pruniers peint par Hiroshige n'existe plus, le sanctuaire Kameido Tenjin, situé non loin de ses vestiges, n'en demeure pas moins un lieu bien connu pour en admirer à Tokyo. Pas moins de 300 pruniers de toutes variétés sont plantés dans l'enceinte du sanctuaire et déploient sans faille leur splendide floraison chaque année.

Outre cette estampe, Hiroshige en a peint une autre tout aussi célèbre : Le verger de pruniers de Kamata. Celui-ci existe toujours actuellement, et c'est pour ainsi dire un « lieu sacré » pour les amateurs de pruniers. Je ne saurais donc trop vous recommander d'aller les contempler lorsqu'ils fleurissent, en gardant toujours avec vous la vision de l'estampe de Hiroshige en tête.
Le titre de l'estampe « Kameido Ume yashiki », a été repris par un centre commercial afin de profiter du potentiel que lui confère son histoire et sa richesse culturelle. Il se trouve à 500 mètres environ des vestiges du verger historique, au carrefour du district n°4 de Kameido, avec à l'intérieur un centre d'informations touristiques, une boutique de souvenirs, une petite scène de conteurs publics, une galerie de verres traditionnels, etc.
Pour résumer, les pruniers de Hiroshige sont une excellente entrée en matière pour découvrir la culture populaire d'Edo ! Le sanctuaire Ume yashiki Fushimi Inari près des vestiges de l'ancien site Kameido Ume yashiki témoigne de la persistance de ce lieu dans la mémoire collective.
Les Cent Vues d'Edo : Une Œuvre Majeure et son Influence Continue
Les "Cent vues d'Edo" sont à l'origine un recueil d'estampes ukiyo-e (« peintures du monde flottant »), l'un des chefs-d'œuvre d'Utagawa Hiroshige (1797-1858), qui eut une énorme influence sur Van Gogh ou Monet. De 1856 à 1858, l'année de sa mort, l'artiste se consacre à la réalisation de 119 peintures de paysages d'Edo, alors capitale shogunale, au fil des saisons. Avec ses compositions audacieuses, ses vues « aériennes » et ses couleurs vives, l'ensemble est d'une extraordinaire créativité et est acclamé depuis lors comme un chef d'œuvre dans le monde entier.
Les pruniers annoncent l'arrivée du printemps sur l'archipel japonais. Ainsi, chaque année, à partir de fin janvier et jusqu'à fin mars, on peut observer les fleurs de pruniers (ume, 梅), cousines discrètes des fameuses fleurs de cerisiers.
D'autres jardins à Tokyo offrent également la possibilité d'admirer la floraison des pruniers. Dans la ville de Koganei se trouve un beau parc dans lequel il fait bon flâner. Situé dans le quartier de Shiodome, le jardin Hamarikyu doit absolument figurer sur votre liste ! Cette oasis est nichée entre les gratte-ciels, d'un côté, et la baie de Tokyo, de l'autre. Le temple Ikegami Honmonji, dans l'arrondissement d'Ota, est l'un des plus grands temples de la capitale. Ce petit sanctuaire shinto, situé à côté du parc de Ueno, est très fréquenté par les étudiants qui viennent prier pour réussir leurs examens. Situé dans l'arrondissement de Koto, ce magnifique sanctuaire est surtout connu pour ses glycines, mais il abrite également des pruniers.

Le jardin Koishikawa Korakuen, dessiné au XVIIe siècle, est le plus ancien jardin de Tokyo. Cet ancien jardin impérial a un espace dédié aux pruniers non loin de l'embarcadère des bateaux pour Asakusa. Ce parc de Tokyo est planté de plus de 650 pruniers et compte 120 espèces, dont l'étonnante sorte « Omoi no mama » qui fleurit rose et blanc.
Le sanctuaire Ume yashiki Fushimi Inari, situé dans une ruelle étroite de Kameido, est un lieu poétique qui rappelle l'ancien verger. Plusieurs pruniers y poussent d'ailleurs encore, et les habitants du quartier assurent qu'il s'agit bien de la variété « dragon rampant ».
Le parc devant le musée de l'architecture en plein air est également une bonne adresse pour faire une excursion et profiter de la floraison des pruniers.
L'estampe "Le jardin des pruniers de Kameido" d'Hiroshige, bien que représentant un lieu disparu, continue de fasciner et d'inspirer. Elle est un témoignage de la beauté éphémère de la nature, de la puissance de l'art pour immortaliser l'instant, et de la manière dont une œuvre peut traverser les siècles et les cultures pour toucher le cœur des hommes. C'est une invitation à la contemplation, à la découverte et à la redécouverte des trésors cachés de l'histoire et de la nature.