La Culture du Figuier au Maroc : Un Patrimoine à Valoriser

Le Maroc, terre d'ensoleillement et de traditions agricoles, abrite une culture millénaire du figuier (Ficus carica L.). Cette espèce fruitière, ancrée dans le paysage et l'économie du pays, connaît un regain d'intérêt marqué depuis le lancement du Plan Maroc Vert (PMV). Toutefois, la valorisation de ses fruits, qu'ils soient frais ou séchés, se heurte encore à des défis techniques et structurels importants. L'absence ou la rareté de vergers dédiés, la prédominance d'un matériel génétique hétérogène et le manque d'interventions culturales adéquates entravent le plein potentiel de cette filière. Cet article se propose d'explorer en profondeur les différentes facettes de la culture du figuier au Maroc, depuis les exigences agro-climatiques et les caractéristiques variétales jusqu'aux pratiques culturales et aux enjeux de valorisation, en s'appuyant sur les données collectées dans diverses régions du royaume.

Verger de figuiers au Maroc

Exigences Agro-Climatiques et Aptitudes du Sol

Le figuier est un arbre qui prospère sous un climat favorable, caractérisé par un fort ensoleillement, des étés chauds et secs, avec des températures optimales comprises entre 32 et 37°C. Ces conditions sont particulièrement propices au développement et à la maturité des fruits, notamment pour la production de figues sèches où une faible hygrométrie est un atout majeur.

Concernant le sol, le figuier fait preuve d'une remarquable adaptabilité. Il peut se développer sur une large gamme de sols, qu'ils soient lourds et argileux ou plus légers et sableux. Cependant, il manifeste une préférence marquée pour les sols limono-argileux, qui offrent un équilibre idéal en termes de rétention d'eau et de drainage. La tolérance du figuier s'étend à des pH allant de 6 à 7,7, bien qu'il craigne les fortes concentrations en sodium et en bore, qui peuvent affecter sa croissance et sa productivité.

Diversité Variétale : Un Trésor National et Étranger

Le Maroc se distingue par une grande diversité variétale de figuiers, un patrimoine génétique précieux souvent source de confusion en raison d'homonymies et de synonymies. Selon les études menées, le pays recense un nombre significatif de variétés, certaines communes à plusieurs régions, d'autres spécifiques, et certaines cultivées sous différents noms. Les provinces de Taounate, Ouezzane, Chefchaouen, et El Jadida, parmi d'autres, abritent une richesse variétale notable, allant de quelques variétés prédominantes à des dizaines de dénominations recensées.

Le figuier peut produire une ou deux récoltes par an, donnant lieu à des variétés unifères (une seule récolte d'automne) et bifères (deux récoltes : figues fleurs au printemps et figues d'automne). Parmi les variétés bifères couramment rencontrées au Maroc, on peut citer Ournakssi, Ghouddane, El Khal, Fassi, et Aounq El Hmam. Les variétés unifères comprennent quant à elles Embar Lebied, Nabout, et Ferzaoui. Les travaux de recherche, notamment ceux de l'INRA, ont permis d'identifier des variétés présentant de très bonnes aptitudes au séchage, comme "Col de dame blanche" et "Nabout", ainsi que des variétés recommandées pour le développement futur des plantations, telles que Messari, Fassi, Ghouddane, Ghani, et Lamdar.

Différentes variétés de figues

La caractérisation variétale, menée par des analyses morphologiques des arbres, feuilles et fruits, ainsi que par des analyses statistiques comme l'Analyse en Composantes Principales (ACP) et l'Analyse Classification Ascendante Hiérarchique (ACAH), a permis de mettre en évidence des rapprochements entre certaines variétés portant des appellations différentes, suggérant des synonymies. Par exemple, des similitudes ont été observées entre Khadri lak’hal, Fassi (Bouhouda), et Fassi (Beni Ahmed), bien que des différences qualitatives puissent subsister.

Installation et Conduite des Vergers : Un Savoir-Faire à Développer

L'installation d'un verger de figuiers pour la production de figues sèches requiert une planification minutieuse. Une densité de 210 arbres par hectare, avec un espacement de 8 sur 6 mètres, est généralement recommandée pour assurer un bon ensoleillement de chaque arbre. Après la plantation, les tailles de formation, réalisées en hiver durant la deuxième et la troisième année, sont cruciales pour construire un arbre équilibré, souvent sous forme de gobelet avec un tronc unique. La taille hivernale annuelle vise à éliminer le bois mort et à aérer la frondaison, tandis que l'élimination des vieilles branches ayant déjà porté des fruits contribue à maintenir une forme optimale de l'arbre.

La multiplication du figuier se fait principalement par bouturage. Les boutures s'enracinent facilement et nécessitent un ombrage et une irrigation régulière pour une bonne reprise. Une incision annulaire à la base de la bouture, réalisée 30 jours avant son prélèvement, peut faciliter l'émission des racines. Les trous de plantation, d'environ 60 cm³, doivent être préparés et exposés à l'air libre pendant quelques semaines avant la mise en terre.

Gestion de l'Eau et Fertilisation : Besoins et Pratiques

Bien que le figuier soit réputé pour sa résistance à la sécheresse, notamment dans les zones favorables grâce à son système racinaire très développé, l'irrigation supplémentaire permet un développement plus rapide et une fructification plus abondante. Les besoins annuels en eau sont estimés à environ 600 mm, particulièrement importants au printemps et en début d'été. Les arrosages doivent être espacés mais copieux. Il est toutefois essentiel de réduire les apports d'eau à l'approche de la maturité pour obtenir des fruits riches en sucre et entiers. En été, un arrosage tous les 8 à 10 jours est conseillé, tandis qu'en hiver, 2 à 3 irrigations suffisent.

Le figuier ne requiert pas de fortes doses de fertilisants. Les jeunes plants d'un an bénéficient d'apports de fumier bien décomposé et d'azote sous forme d'urée, avec des augmentations annuelles progressives. L'azote est essentiel pour la croissance végétative et la fructification, le phosphore influence la couleur et la maturité du fruit, et le potassium contribue au rendement et à la qualité de la figue.

Dans certaines régions, comme à Ouled Frej, la fertilisation est pratiquée sous forme manuelle ou par fertigation, avec des apports d'engrais foliaires pour corriger d'éventuelles carences. Cependant, dans de nombreuses zones, notamment montagneuses et enclavées, la fertilisation est limitée ou inexistante, reflétant une conduite technique traditionnelle.

Système d'irrigation goutte à goutte dans un verger

Protection Sanitaire et Caprification : Prévenir les Pertes

Le figuier est généralement considéré comme un arbre rustique, mais plusieurs ennemis, tels que maladies et ravageurs, peuvent entraver la production. La cochenille du figuier, qui se développe sur l'écorce, les feuilles et les fruits, sécrète une substance cireuse favorisant le développement de la fumagine, rendant les fruits impropres à la consommation. D'autres insectes, comme la teigne, le psylle du figuier et la mouche noire des figues, peuvent causer des dégâts importants, allant de l'attaque des feuilles et jeunes pousses à la chute prématurée d'une grande partie des fruits. Dans la région d'Ouled Frej, des acariens tétranyques sont également signalés. Les moyens de lutte utilisés dans certaines zones reposent sur des pesticides, tandis que dans d'autres, aucun traitement phytosanitaire n'est appliqué contre ces parasites.

La caprification, opération essentielle pour l'amélioration de l'aptitude des figues au séchage et l'obtention d'une bonne production, consiste à introduire des figues de caprifiguier (caprifigues) dans le verger. Deux modes principaux existent : l'accrochage de caprifigues sur les branches des figuiers femelles, ou la plantation de caprifiguiers en bordure de verger ou répartis dans celui-ci. Trois à cinq caprifiguiers peuvent assurer la caprification d'une centaine de figuiers femelles. L'opération s'étend de mi-mai à mi-juillet selon les régions, et les agriculteurs suspendent des chapelets de caprifigues, parfois en quantité importante, répétant l'opération plusieurs fois. En cas d'insuffisance de production locale, les agriculteurs procèdent à l'achat de caprifigues, dont le prix varie considérablement d'une région à l'autre.

Les figuiers : les points clés pour bien planter et entretenir le figuier - Truffaut

Récolte et Séchage : Critères de Qualité et Bonnes Pratiques

Pour obtenir des figues sèches de bonne qualité, la récolte doit se faire au stade avancé de maturité, avec un début de flétrissement ou de dessèchement sur l'arbre. Durant la cueillette, il est primordial de ne pas trop endommager les figues et d'éviter qu'elles ne tombent au sol, source de saletés et de contaminations. L'installation de supports avec des filets ou des bâches sous les arbres, à une hauteur de 15 à 30 cm, est une pratique recommandée pour faciliter la récolte et préserver la propreté des fruits.

Les figues destinées à la vente en frais sont cueillies un peu avant leur maturité complète, tandis que celles destinées au séchage le sont à un stade plus avancé. La maturité des figues débute généralement à la mi-juin pour les figues fleurs et à la mi-août pour les figues d'automne, avec des décalages entre les zones de productivité. La récolte s'effectue manuellement ou à l'aide d'outils spécifiques.

Pour le séchage, plusieurs critères sont recherchés par le consommateur, notamment un gros calibre et une couleur claire de l'épiderme, conférant un aspect attrayant aux figues sèches. Les figues de couleur jaunâtre à verdâtre sont les plus aptes au séchage et donnent une couleur blanchâtre après cette opération. Une peau fine est également un avantage, permettant une déshydratation plus rapide.

Enjeux et Perspectives de la Filière Figuicole Marocaine

La filière figuicole marocaine, malgré son potentiel, est confrontée à plusieurs défis majeurs. La FAO classe le Maroc parmi les principaux producteurs mondiaux en termes de superficie, mais la Turquie le devance largement en production et en rendement moyen. Au Maroc, la majorité des plantations se concentrent dans cinq provinces : Taounate, Chefchaouen, Al Hoceima, Ouezzane et Tétouan. Le Plan Maroc Vert a contribué à une augmentation de la superficie dédiée au figuier, avec des projets visant à améliorer les techniques de séchage. Cependant, les variétés nationales utilisées dans ces projets restent souvent peu diversifiées par rapport à la richesse variétale du pays, et un manque d'informations sur leurs caractéristiques qualitatives et quantitatives persiste.

Le vieillissement des vergers dans certaines régions, comme à Bouhouda, où l'âge moyen des plantations est de 43 ans, contraste avec la nécessité de renouvellement et d'introduction de nouvelles techniques. Le manque d'infrastructures de valorisation et d'un marché structuré limite également le développement de la filière.

Pour assurer la réussite et l'amélioration des revenus des agriculteurs, il est impératif de maîtriser l'ensemble de la chaîne de production, depuis le choix variétal et l'installation des plantations jusqu'à la récolte, en passant par l'adoption de procédés de séchage et de conditionnement performants. L'identification et la promotion des variétés les plus adaptées aux objectifs de production (frais ou sec), ainsi que la diffusion des bonnes pratiques culturales, constituent des axes prioritaires pour le développement futur de la culture du figuier au Maroc. La province d'El Jadida, avec son climat semi-aride et ses sols sablonneux, offre un potentiel intéressant, tout comme les régions montagneuses du Rif, malgré les défis liés à l'érosion et à l'accès. La conduite technique y est souvent traditionnelle, mais le savoir-faire ancestral en matière de séchage et de valorisation des figues représente un atout indéniable.

Le rendement moyen national de 1,2 tonnes/ha, bien inférieur à celui de la Turquie (6,07 t/ha), souligne le potentiel d'amélioration. L'adoption de pratiques culturales plus intensives, l'irrigation judicieuse, la fertilisation adaptée, la protection phytosanitaire efficace, et surtout, le choix de variétés performantes et bien caractérisées, sont autant de leviers pour accroître la productivité et la qualité des figues marocaines, et ainsi renforcer la compétitivité de cette filière prometteuse.

Carte des principales provinces productrices de figues au Maroc

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