La vie secrète du bois mort : un pilier indispensable de la biodiversité forestière

Autrefois, le bois mort était systématiquement enlevé. On craignait que les insectes et coléoptères attirés par ce bois ne s’attaquent aux arbres sains. De plus, on cherchait à limiter les risques d’incendies. Je me souviens que dans les années 70, mon père s’accordait avec le garde forestier pour récupérer le bois mort. Depuis les années 80, la perception a changé. Le bois mort est désormais reconnu comme essentiel pour la biodiversité. On comprend mieux qu’il joue un rôle crucial dans la vie de la forêt. Dès lors, le bois mort a été moins systématiquement retiré des forêts. Avec le temps, les connaissances ont progressé et les réponses sont devenues plus nuancées.

La dynamique de la décomposition : un processus complexe

Dès qu'une branche se casse ou qu'un arbre meurt, le processus de décomposition commence. Pour comprendre ce processus, il faut savoir qu’un arbre est composé de plusieurs couches : l’écorce, le liber, le cambium, le bois d’aubier, le bois de cœur et la moelle. Le cambium, situé juste derrière le liber, est une couche active où circulent les nutriments.

Quand une branche tombe ou qu’un arbre meurt, la circulation de la sève dans le cambium ralentit. Les substances de défense de l’arbre, qui le protègent des attaques extérieures, commencent à diminuer, mais elles restent actives pendant un certain temps. Chaque espèce d’arbre produit des substances chimiques spécifiques, ce qui attire des coléoptères bien précis, comme les scolytes. Les scolytes, en creusant des galeries dans le bois, se nourrissent des sucres contenus dans le cambium. Leur présence est éphémère, limitée à une saison, le temps que ces ressources soient épuisées. En même temps, ces coléoptères introduisent des spores de champignons dans le bois mort.

Schéma illustrant les différentes couches d'un tronc d'arbre : écorce, liber, cambium, aubier, bois de cœur

Le moteur de ce processus réside dans l’interaction entre insectes et champignons. Cette collaboration est tout sauf anodine : les champignons apportés par les insectes nourrissent de nombreuses larves de coléoptères et d’autres espèces. Sur le bois mort vermoulu apparaissent des mousses et hépatiques spécifiques, mais aussi des champignons lignivores.

La décomposition du bois est un long processus dont la durée varie selon le type de bois et le microclimat (température, humidité). Mais quoi qu’il en soit, les décomposeurs du bois doivent œuvrer durant plusieurs décennies, voire des siècles, jusqu’à ce que le tronc d’un arbre soit réduit en poussière. La vitesse de décomposition relativement lente du bois constitue d’autre part un avantage : elle permet la libération de ces nutriments petit à petit, favorisant leur réabsorption par les plantes vivantes, assurant un recyclage efficace.

Les phases de transformation du bois

Dans la première phase de colonisation, les insectes pionniers pénètrent à l’intérieur d’arbres qui viennent de dépérir. Ce sont des espèces qui s’alimentent de l’écorce ou de l’aubier d’essences spécifiques. On les appelle aussi espèces saproxyliques ou xylophages. Ces xylophages primaires comptent principalement diverses familles de coléoptères, comme les bostryches bien connus (Scolytidae), ou les cérambycides et les buprestes (Cerambycidae, Buprestidae) ainsi que les sirex (Siricidae). Les espèces d’insectes pionniers détachent les premières couches de l’écorce du bois et facilitent le passage à d’autres insectes et à des champignons en forant des galeries dans le bois. La matière transformée (sciure, déjections) sera plus facile à assimiler pour les organismes qui leur succéderont.

Au cours de la deuxième phase, le bois commence à se décomposer, les rameaux et les branches tombent, l’écorce se détache complètement du tronc. Parmi ces insectes, certains sont tributaires de la présence de galeries, certains ont besoin de bois partiellement décomposé, d’autres sont des prédateurs qui s’alimentent des xylophages primaires ou d’autres encore vivent de champignons. En outre, plusieurs espèces de mouches et de moustiques se développent dans les galeries et les parties de bois décomposé. Ces groupes d’insectes sont appelés xylophages secondaires.

Durant la phase d’humidification, le bois se désagrège et devient partie intégrante du sol. Le substrat contient une grande part de déjections des colonisateurs qui se sont succédé jusqu’alors. Les véritables organismes du sol (divers lombrics, gastéropodes, cloportes, scolopendres, nématodes) s’introduisent dans le bois en décomposition. Cette "mésofaune" broie les particules qui deviennent alors plus facilement accessibles aux micro-organismes. La plupart d’entre eux vivent des xylophages tertiaires, c’est-à-dire des champignons et des bactéries. Ce sont surtout les champignons qui achèvent la décomposition de la cellulose et de la lignine, entre autres, et qui transforment le bois décomposé en humus.

How Fire Can Restore a Forest: A Time-Lapse (Tree View)

Le bois mort : un réservoir de biodiversité

Qu’il soit debout ou couché, le bois mort joue un rôle essentiel dans la forêt. Le bois mort debout est relativement chaud et sec, tandis que le bois couché est plus humide et froid. Cette différence attire des organismes forestiers variés et engendre des processus de décomposition totalement différents. On estime qu’environ 20 % des espèces forestières dépendent directement du bois mort, que ce soit comme source de nourriture, lieu de nidification ou abri.

Le bois mort abrite notamment entre 750 et 1350 espèces de coléoptères, dont des espèces protégées comme le Scarabée vermillon et le Lucane cerf-volant. Les larves du Lucane cerf-volant se développent principalement dans le bois vermoulu des chênes, tandis que les larves et adultes du Scarabée vermillon vivent sous l’écorce des arbres récemment morts. Mais le bois mort n’est pas seulement crucial pour les coléoptères : il est également indispensable aux champignons, mousses et lichens. Plus de 600 espèces de champignons participent à sa décomposition.

Les insectes jouent un rôle essentiel dans la décomposition du bois mort. Ils contribuent à sa dégradation, attirés par les champignons, ou utilisent le bois comme lieu de reproduction. Ces insectes deviennent à leur tour des proies pour les prédateurs, comme les araignées, mille-pattes, carabes et faucheux. Les pics, hiboux, écureuils, martres et chauves-souris trouvent non seulement leur nourriture dans la forêt, mais s’installent aussi dans les cavités des troncs morts pour nicher.

La spécificité des souches : des micro-habitats oubliés

Outre le bois mort présent sur les arbres encore en vie, on distingue un autre ensemble, les débris ligneux grossiers qui regroupent les arbres morts sur pieds (les chandelles), les branches et troncs morts tombés ou laissés au sol après exploitation et les souches. Ces dernières peuvent représenter une part majeure du bois mort dans les boisements exploités et elles abritent alors une bonne part de la biodiversité saproxylique des boisements.

En pratique, on trouve aussi des souches mortes issues de processus naturels. Les coups de vent ou tempêtes renversent des arbres et les déracinent totalement ou partiellement provoquant des chablis, des arbres entiers couchés au sol avec la couronne racinaire et sa galette de terre et de cailloux restée accrochée. La souche avec notamment ses racines représente en moyenne 20% de la masse totale de l’arbre vivant entier. Dans les forêts exploitées régulièrement, comme on enlève généralement, outre les troncs, les grosses branches, les souches représentent souvent l’essentiel du bois mort au sol notamment s’il s’agit d’une coupe totale : leur part varie de 40 à 80% du bois mort total.

Photo comparative entre une souche coupée mécaniquement et une souche issue d'un chablis naturel

La décomposition des souches est assurée principalement par l’activité microbienne et celle des champignons décomposeurs, suivis des insectes saproxyliques. Elle dépend d’une multitude de facteurs qui expliquent la diversité des trajectoires observées sur le terrain. La densité et la composition chimique du bois déterminent grandement la vitesse de décomposition et dépend de l’espèce : les feuillus se décomposent en moyenne plus vite que les conifères.

L'importance de la taille et de l'essence de l'arbre

Différents facteurs caractérisent la valeur écologique du bois mort et des vieux arbres en terme de biodiversité. Certaines essences d’arbres sont plus riches en espèces que d’autres. Les essences à écorce rugueuse, riches en dendromicrohabitats, sont particulièrement aptes à accueillir une grande biodiversité d'insectes. La qualité du bois, différente selon l'essence d'arbre, exerce une influence sur la durée de décomposition. Selon l'essence, la décomposition peut durer environ 10-20 ans pour le peuplier, le saule ou le bouleau, 30-50 ans pour le hêtre ou le pin, ou jusqu'à plus de 80 ans pour le chêne.

La dimension de l’arbre, caractérisée par son diamètre, son volume ou par sa hauteur, influence le cortège d’espèces colonisatrices. Le volume d’une cavité de nidification est déterminé par la taille de l’oiseau cavernicole capable de creuser dans les arbres. Des petites espèces peuvent utiliser les troncs fins ou larges, alors que les grandes espèces, tel le pic noir, se cantonnent aux gros diamètres. Les grands coléoptères saproxyliques, dont le développement larvaire prend plusieurs années, préfèrent également le bois mort de plus grandes dimensions.

Pour ces espèces, des conditions d'habitat constantes et des nutriments suffisants sur une plus longue période de temps sont essentiels. Le manque de bois mort de grande taille dans les forêts exploitées est l'une des principales raisons de la menace d’extinction des coléoptères saproxyliques. Les gros arbres présentent également une plus grande diversité de dendromicrohabitats. Sur un gros tronc couché, on trouve plusieurs stades de décomposition, ainsi que des endroits humides et des endroits secs.

Stratégies de gestion et valorisation du bois mort

Depuis les années 1980, la quantité de bois mort a augmenté en Europe, atteignant entre 10 m³ et 25 m³ par hectare au début du 21ᵉ siècle. Pour favoriser cette richesse, il convient d'adopter une gestion différenciée :

  • Laisser les arbres mourants en place. Un arbre en fin de vie produit souvent davantage de graines. Le bois mourant, en se décomposant progressivement, enrichit également le sol et soutient une nouvelle génération d’arbres et d’autres espèces.
  • Conserver les mottes racinaires exposées. Ces racines, souvent laissées à découvert après la chute d’un arbre, sont de véritables réservoirs de biodiversité. Laissez-les sur place, elles peuvent même créer des petites mares favorables à la vie sauvage.
  • Éviter d’empiler le bois mort en tas. Laissez les troncs et branches là où ils sont tombés. Empiler le bois enrichit excessivement le sol localement, ce qui nuit aux champignons et plantes adaptées aux sols pauvres.
  • Maintenir des zones ouvertes et lumineuses. Évitez que la forêt devienne trop dense. Les insectes, comme les coléoptères et les abeilles sauvages, privilégient les espaces ensoleillés et ouverts. La lumière favorise aussi la croissance de plantes fleuries dans le sous-bois, attirant davantage d’insectes comme les capricornes et autres coléoptères, qui utilisent les fleurs comme lieu de reproduction.

Illustration d'une haie d'Hermann Benjes en cours de constitution

La haie d’Hermann Benjes est une méthode de valorisation des déchets d’élagage : le principe est de créer les conditions favorables à l’installation d’une haie sans plantation mais grâce à l’activité de la macro-faune locale. Techniquement, il faut amasser des branches sur une bande de terre ou un talus. Cet environnement naturel devient favorable à la vie sauvage. Le vent et les déjections d’oiseaux et de petits mammifères contenant des graines ensemencent ce milieu.

Vers une vision poétique et écologique du jardin

Esmeralda a fondé Rootsum afin de rendre les produits de jardinage biologique accessibles aux jardiniers. Le jardinier à la conception très hygiéniste du jardin et l’autre à l’opposé à la conception plus poétique ou en bazar peuvent se retrouver dans l’aménagement avec du bois mort. Que le bois soit rangé en tas avec un classement strict des diamètres de branche ou des troncs ou qu’il soit entassé selon le hasard de l’activité quotidienne, la biodiversité animale peut trouver sa place.

Dans un autre domaine, le creux d’un arbre ou la jolie cabane à oiseau dimensionnée au millimètre accueille les mêmes mésanges ; l’une n’a pas mieux peigné ses plumes que l’autre ! S ‘il vous plait jardiniers ou jardinières, pas de jugement sur le style du jardin. On a le droit de ne pas aimer mais pas de dénigrer.

Un arbre mort sur pied est plus difficile à gérer que le bois mort au sol. Un jour, il va bien tomber. S’il n’y a pas de problème de sécurité dans le jardin (lieu de passage, proximité d’un mur ou d’une maison…), pourquoi ne pas le laisser ! Il faut simplement diminuer sa hauteur et son volume de branche pour limiter sa prise au vent. Il peut ne rester qu’un tronc et une tête qui sert de support à des plantes. D’ailleurs, il peut reprendre une vie quand le lierre s’en sert comme support pour former une boule.

L'influence indirecte sur les sols forestiers

Grâce au bois mort qui se décompose en humus, le sol devient vivant donc fertile. C’est comme en forêt ! Cette matière organique améliore donc la qualité des sols en leur permettant de mieux retenir l’eau et les éléments nutritifs. Face à l’acidification des sols forestiers causée par un excès d’azote dans l’air, la décomposition du bois mort joue un rôle clé.

Il existe même des applications inattendues dans les sciences judiciaires. Un corps humain moyen contient environ 2,5 kg d’azote, un nutriment hyperimportant pour les végétaux. Un cadavre humain abandonné ou enterré dans une forêt après un meurtre constitue donc une source d’engrais soudaine et non négligeable dont les arbres peuvent se servir. Un arbre soudainement gavé d’azote aura par exemple un feuillage d’un vert plus foncé. C’est pourquoi des chercheurs en sciences judiciaires tentent de développer des outils de recherche de cadavres basés sur ces principes. Dans un boisé qu’on suppose être l’endroit où repose une victime de meurtre, on pourrait faire voler un drone équipé d’une caméra au-dessus des bois pour balayer les arbres sur quelques kilomètres carrés. Les logiciels d’analyse d’images pourraient alors pointer les endroits où les arbres semblent « enrichis ».

En définitive, le bois mort, qu'il s'agisse de troncs, de branches ou de souches, constitue l’une des structures clés de l’écosystème forestier. Les troncs et les branches tombés modifient les conditions environnementales à petite échelle, comme l’ensoleillement, la vitesse du vent ou l’humidité relative de l’air et du sol. Ce rôle structurel du bois intervient également dans la protection contre les herbivores, en agissant comme une barrière physique pour favoriser la régénération des forêts. La recherche écologique montre ainsi clairement que le bois mort reste un élément essentiel du fonctionnement des forêts, qui favorise leur régénération après des perturbations et accélère la récupération des services écosystémiques qu’elles fournissent.

tags: #figure #bois #fruitier #squelette #decomposition #mort