L’agriculture insulaire traverse une période de mutation profonde, portée par une prise de conscience générale des enjeux écologiques et sociaux. En Corse, la permaculture ne se résume pas à une simple technique de jardinage ; elle s’impose comme une vision globale, un système de design éthique et une réponse structurelle à la nécessité d’autonomie alimentaire. Cette transition, qui allie savoir-faire ancestraux et méthodes innovantes, est aujourd’hui portée par un maillage dense d’acteurs engagés, de fondations visionnaires et de producteurs passionnés qui réinventent le rapport à la terre.

Les dynamiques de soutien : Le rôle des structures institutionnelles et associatives
La structuration de l’agroécologie et de la permaculture en Corse repose sur un écosystème complexe d’organismes qui facilitent l’installation, la formation et la diffusion des pratiques.
La Fondation Terra Symbiosis, créée par Patricia Jung-Singh en 2009 sous l’égide de la Fondation de France, joue un rôle moteur dans ce paysage. Née grâce à un capital familial, cette structure a été créée avec le sentiment impérieux que notre civilisation doit changer et que seules des solutions éthiques, viables et positives peuvent répondre à la crise sociale et écologique que traverse l’humanité. La fondatrice est convaincue que l’agroécologie permet la protection des ressources naturelles, la création d’emplois et l’accès à une nourriture saine. La Fondation soutient des petites et moyennes associations, ancrées sur leur territoire, à but non lucratif, en France et à l’international. Ses actions portent à la fois sur des aspects opérationnels - formation, aide à l’installation, recherche-action, etc.
À l’échelle locale, la coordination est assurée par des réseaux dynamiques. Le Réseau Corse de Permaculture, groupe né en 2015, a permis de coordonner un peu tout ce qui se faisait séparément depuis des années sur l’île. Ce travail de mise en réseau est complété par des entités telles que la Fédération des Foires Rurales Agricoles et Artisanales de Corse (FFRAAC) ou encore le programme Terranea de la Fondation de Corse, qui œuvre notamment à la réhabilitation de la châtaigneraie de Pianellu et à la sauvegarde de la race corse caprine. L’implication dans des mouvements comme « Zeru Frazu » témoigne également d’une volonté de réduire l’empreinte écologique globale de l’île.
Acteurs du terrain : Une diversité de pratiques agroécologiques
Le paysage agricole corse est riche de parcours atypiques et de projets pionniers. Des maraîchers professionnels aux anciens artistes, le mouvement est protéiforme.
Jean-Luc Geronimi, ancien chanteur du groupe A Filetta, a laissé tomber sa carrière artistique pour devenir maraîcher, illustrant ce basculement vers le vivant. Sébastien Bonardi, à Tavera, propose des paniers bios, tandis que Stéphane Rey, à Vallecale, exerce comme paysagiste et pépiniériste. Dans le Nebbiu, Ghislaine et Philippe Wilson, les « beurrières du Nebbiu », jouissent d’une réputation de produire le meilleur beurre trouvable en Corse, tout en intégrant le maraîchage, l’élevage de vaches laitières et une démarche d’autonomie alimentaire.
L’innovation ne s’arrête pas là. Robert Kran, à Avapessa, a développé une « ferme d’avenir » à Cuzza, mêlant safran, miel et maraîchage. À Vicu, la Casa Murza propose un écogite avec un jardin-forêt d’inspiration permaculturale, tandis que Jean-Yves Torre, également à Vicu, est considéré comme probablement l’un des plus anciens agroécologistes de Corse.
Tema : comment s’organise le maraîchage en Corse ? Volet 1
Méthodologie et design : Vers une culture syntropique
La permaculture repose sur une observation fine des écosystèmes. Pour matérialiser le plan sur zone, nous n'avons besoin que de piquets en bois, d’un marteau, de ficelle, d’un décamètre, d'un niveau égyptien ou d'un niveau laser.
Une approche innovante se développe autour de la culture syntropique, comme en témoigne le projet « U Orticellu Diceppo ». Le nom tire son origine du mot « Ortu » qui signifie « Jardin ». Les choix d’y associer le terme « Diceppo » prennent tout son sens dans le contexte du territoire agricole. Autrefois, ce lieu était soumis à la pratique du désouchage, une méthode traditionnelle consistant à enlever les souches d’arbre pour permettre la culture de nouvelles plantes de manière mécanisée. Cependant, avec le recul et une meilleure compréhension des écosystèmes, il est apparu que cette approche n’était pas nécessairement la plus adaptée. En reprenant ce lieu et en optant pour la méthode de culture syntropique, le projet fait en quelque sorte l’inverse de ce qui a été fait auparavant, incarnant une vision dynamique et innovante où le passé et le présent se rejoignent harmonieusement.
Dans ces systèmes, la complémentarité est reine. L’arbre est une plante vivace, le légume est une plante annuelle ou bisannuelle ; chaque système accueille une microbiologie différente, et ensemble ils créeront un équilibre. La quantité d’arbres plantés dans un système de maraîchage doit être adaptée à la surface de celui-ci. Ils créeront de l’ombre dans les mois les plus chauds et seront taillés en hiver pour laisser pénétrer la lumière.
L’éducation à l’autonomie : Transmission et formation
La transmission des savoirs est un pilier fondamental de la permaculture en Corse. Durant les animations du jardin pédagogique, les enfants apprennent à jardiner, mais aussi à découvrir le respect de la nature : ils font de la « permaculture ». Ils comprennent le fonctionnement d’un écosystème durable qui abrite une biodiversité préservée.
Les objectifs pédagogiques sont multiples :
- Apprendre à jardiner.
- Connaître les légumes et leur saison de récolte et culture.
- Apprendre à manier les outils.
- Comprendre la croissance d’un légume.
- Connaître les interactions bénéfiques au jardin.
- Apprendre à respecter les ressources disponibles et la nature.
Pour les adultes, les opportunités de formation sont variées. Le prix d’une formation en permaculture varie en fonction de son format et de sa durée. Les formations courtes et en ligne sont généralement les moins chères (50€ environ) et les formations complètes (10 jours et plus) sont plus coûteuses (jusqu’à 900€). Les tarifs des formations en permaculture dans le Corse-du-Sud (2A) peuvent varier selon l’organisme de formation et le lieu. Certaines formations peuvent être gratuites, car financées par des associations ou des organismes publics, tandis que d’autres sont payantes.

Ressources et circuits courts : Un maillage territorial
L’accès à une nourriture saine passe par le renforcement des circuits courts. L’association « Una Lenza da Annacquà » est exemplaire à cet égard, proposant une plateforme de drive de producteurs et organisant le marché de Lumio. La notion de « Robba Paisana » ou de « Granu Anticu » à Aleria souligne l’importance de la réappropriation du patrimoine semencier et alimentaire.
L’association Cap Vert, entre 1991 et 2014, a permis la sauvegarde de nombreuses semences locales, dont l’oignon de Siscu, jouant un rôle crucial dans la conservation de la biodiversité cultivée. De même, la « Maison de la semence paysanne » (Calendula) et les initiatives comme « Manghjemu Corsu » s’inscrivent dans cette dynamique de souveraineté alimentaire.
La permaculture urbaine n’est pas en reste, avec des projets comme celui mené à Bastia par l’association Econatura (Incroyables Comestibles) ou encore le jardin hors-sol installé à Vizzavona sur le site de l’hôtel Monte d’Oro en 2018. Ces initiatives prouvent que la permaculture peut s’adapter à tous les contextes, de la montagne aux zones urbaines denses, en utilisant des techniques comme le compostage, la gestion de l’eau et la création de serres pour protéger les plantes non rustiques et favoriser la croissance des cultures.
Éthique animale et production durable
L’approche permacole s’étend naturellement à l’élevage. Dans une ferme dédiée, le respect du cycle de vie et des besoins des animaux est central. Les poules sont élevées en plein air, où elles peuvent picorer librement et se nourrir d’une alimentation locale. Pas d’OGM, pas d’antibiotiques, seulement des ingrédients sains pour garantir des œufs riches en goût et en nutriments.
Le producteur produit une grande partie de l’alimentation de ses poules lui-même, avec des céréales et des graines cultivées sur place. Chaque œuf devient alors un concentré de saveurs. Cette efficacité et cette rentabilité démontrent la viabilité des petites productions agricoles de proximité, où le soin apporté à l’environnement se reflète directement dans le goût et la qualité des produits.
Défis et perspectives de la permaculture insulaire
Malgré l’enthousiasme, la mise en œuvre de la permaculture en Corse fait face à des défis structurants. La question du foncier est centrale, comme en témoignent les nombreuses rencontres organisées avec des structures comme « Terre de Liens ». L’accès à la terre pour les nouveaux installés, la gestion de l’eau en période de sécheresse estivale et la transmission des terres agricoles sont des points de vigilance constants pour les réseaux comme « Corse autonomie alimentaire ».
La permaculture exige une vigilance accrue, notamment quant au maniement d’outils de jardinage, et nécessite une planification rigoureuse : prévoir eau et casquette est une recommandation de bon sens sur le terrain. L’utilisation de ressources simples - piquets, ficelles, niveaux - souligne que la permaculture est une discipline accessible, offrant de nombreuses possibilités pour apprendre à cultiver des légumes, planter des arbres et gérer l’énergie de manière durable.
En suivant une formation en permaculture dans le 2A (Corse-du-Sud), les aspirants agriculteurs ont l’opportunité d’acquérir des connaissances et des compétences utiles pour vivre de façon plus durable. Le passage d’une agriculture mécanisée intensive, autrefois marquée par le désouchage systématique et une vision de conquête sur la nature, vers une gestion écosystémique, marque une étape décisive pour l’avenir agricole de la Corse. Le travail accompli par les associations, les maraîchers et les fondations comme Terra Symbiosis dessine les contours d'une Corse résiliente, capable de nourrir ses habitants tout en préservant la richesse de son patrimoine naturel.
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