L'univers des géraniums est bien plus vaste et diversifié que la simple vision des jardinières ornant les rebords de fenêtres. Si le langage courant utilise le terme "géranium" pour désigner les pélargoniums, la botanique distingue rigoureusement le genre Geranium (les vivaces robustes et les espèces sauvages indigènes) du genre Pelargonium (originaires d'Afrique du Sud). Comprendre la forme des feuilles de ces plantes est une clé essentielle pour quiconque souhaite s'initier à la reconnaissance des espèces, car chaque feuillage raconte une histoire d'adaptation, de stratégie de survie et de beauté structurelle.

Le feuillage comme outil d'identification : les Geraniums sauvages
Les géraniums sauvages indigènes en France, appartenant à la famille des Geraniaceae, présentent des caractéristiques foliaires qui permettent de les distinguer par une observation attentive de la pilosité et de la découpe du limbe. La forme de la feuille est souvent le premier critère d'identification.
Le Geranium rotundifolium (Géranium à feuilles rondes) se développe notamment en milieu urbain. Ses feuilles au long pétiole présentent un point rouge à chaque sinus et sont faiblement découpées, molles et très arrondies. Cette forme permet à la plante de maximiser la captation de lumière dans des environnements variés.
En comparaison, le Geranium dissectum (Géranium à feuilles découpées) adopte une stratégie morphologique différente. Ses feuilles sont profondément découpées en 5 à 7 segments étroits et pointus, avec une marge incisée-dentée. Elles sont rudes au toucher sur les deux faces. Cette découpe extrême, presque jusqu'au pétiole, offre une silhouette aérienne qui contraste radicalement avec la rondeur des autres espèces.
Le Geranium molle (Géranium mou) possède des feuilles douces à silhouette ronde, souvent alternes, palmatifides, en cinq à sept lobes, chaque lobe étant lui-même divisé en trois à son extrémité. À l'opposé, le Geranium lucidum (Géranium luisant) présente des feuilles rondes palmatifides, mais leur aspect est nettement luisant et charnu, pouvant même rougir avec l'âge. Enfin, le Geranium columbinum (Géranium colombin) dresse des feuilles très découpées en lobes linéaires, d'une couleur nettement plus glauque que le Geranium dissectum.
GÉRANIUMS ET PÉLARGONIUMS : MIEUX LES CONNAÎTRE ET BIEN LES NOURRIR
L'anatomie foliaire et la pilosité : le langage des poils
Pour un botaniste, l'aspect des poils des pétioles (les tiges qui tiennent les feuilles) est caractéristique de chaque espèce. C'est ici que se joue le véritable défi de l'identification. Le Geranium rotundifolium possède des poils courts, dressés à la perpendiculaire et assez réguliers, parfois surmontés de minuscules glandes rougeâtres.
Le Geranium pyrenaicum (Géranium des Pyrénées) présente une pilosité de ses pétioles regroupant des poils minuscules, glanduleux, et quelques rares longs poils épars, ce qui donne un aspect "coiffé-décoiffé". À l'inverse, le Geranium columbinum affiche des poils très appliqués sur les pétioles et sur ses feuilles, sans glandes, une pilosité presque "gominée". Cette diversité pileuse n'est pas qu'esthétique : elle joue un rôle crucial dans la régulation de l'évapotranspiration et la protection contre les herbivores.
La diversité des Pélargoniums : au-delà du feuillage décoratif
Lorsque nous parlons des "géraniums" de balcon, nous traitons en réalité des pélargoniums. Ces plantes offrent des feuillages d'une diversité étonnante qui enrichit nos compositions florales.
Les géraniums (pélargoniums) à feuillage décoratif apportent une diversité unique aux compositions de fleurs estivales. Ces variétés, bien qu'elles ne fleurissent pas aussi abondamment que les espèces communes, compensent par la richesse structurelle et chromatique de leurs feuilles. Le groupe des géraniums parfumés renferme de très nombreuses variétés au port large et buissonnant, avec un feuillage extrêmement varié, allant du fin au très découpé, souvent utilisé en cuisine pour sa fraîcheur.
Le Pelargonium zonale se caractérise par des tiges épaisses et charnues, supportant des feuilles souvent marquées d'une zone plus sombre, d'où son nom. Le Pelargonium peltatum (géranium lierre), quant à lui, est reconnaissable grâce à son feuillage lisse, brillant et cireux, dont la forme rappelle précisément celle du lierre. Cette adaptation foliaire lui permet de mieux retenir l'humidité et de supporter les expositions en suspension.
Enfin, le Pelargonium grandiflorum présente des feuilles généralement crantées qui servent d'écrin à ses fleurs spectaculaires. Chaque forme de feuille, du lobé au dentelé, du pubescent au cireux, témoigne de l'incroyable capacité d'adaptation de ces plantes à des niches écologiques spécifiques, qu'il s'agisse de sols sableux, de vieux murs ou de jardinières domestiques.

Les enjeux biologiques de la structure foliaire
La morphologie des feuilles n'est jamais le fruit du hasard. Chez le Geranium dissectum, la polyploïdie (la présence de deux jeux de chromosomes) confère une résilience accrue face aux agents pathogènes. Cette résilience est intimement liée à la structure cellulaire des tissus foliaires, permettant à la plante de prospérer dans des environnements où d'autres espèces succomberaient.
Les feuilles, par leur disposition opposée sur la tige, optimisent également la captation solaire. Chez l'Herbe-à-Robert (Geranium robertianum), la dentelle des feuilles palmatiséquées, au contour triangulaire, est reconnaissable au premier coup d’œil. Cette finesse foliaire permet une photosynthèse efficace tout en minimisant la prise au vent, une stratégie vitale pour les plantes colonisant les fissures des murs ou les sols caillouteux.
L'observation minutieuse du feuillage permet non seulement de nommer la plante, mais aussi de comprendre son environnement de prédilection. Que ce soit la rudesse au toucher du Géranium dissectum ou la douceur des feuilles du Géranium mou, chaque détail tactile est une signature évolutive. En observant ces caractéristiques, nous apprenons à voir le jardin non plus comme une simple collection de fleurs, mais comme un écosystème complexe où la forme de chaque feuille est une réponse précise aux défis de la nature.